Appel pour le développement des recherches participatives en croisement des savoirs

Cet appel émane d’un séminaire sur « l’épistémologie des recherches participatives et en croisement des savoirs avec des personnes en situation de pauvreté1 ».

L’objectif était de confronter les questions et méthodes portées par différentes équipes ayant réalisé des recherches participatives et en croisement des savoirs 2, afin d’analyser leur validité, leur rigueur et leur pertinence, et donc leur valeur, d’en montrer les enjeux pour la recherche scientifique, la formation universitaire et professionnelle, les interventions sociales et la lutte contre la pauvreté.

A l’issue de ce séminaire, les participants invitent et appellent les chercheurs, la communauté universitaire et scientifique, à co-construire des recherches en croisement des savoirs avec des institutions professionnelles interdisciplinaires, des organismes de formation, des organisations politiques et des mouvements sociaux où des personnes vivant des difficultés économiques, sociales et culturelles prennent la parole et exercent leur pouvoir d’agir. La lutte contre la pauvreté constitue une matrice du croisement des savoirs en le fondant sur des valeurs et des principes d’action. Il participe à et interpelle un mouvement en extension de pratiques de recherche où les personnes qui ont l’expérience des situations étudiées sont reconnues dans la légitimité de leurs savoirs.

Pour ce faire, les participants de ce séminaire créent un espace collaboratif instituant. Au sein de cet espace, chacun, avec ses savoirs d’expérience, scientifiques ou d’action, pourra contribuer aux recherches et faire avancer la réflexion sur les questions d’ordre éthique, méthodologique et épistémologique que ce type de recherches soulève. Cet espace a également comme objectif de promouvoir leur reconnaissance institutionnelle et leur importance politique et sociale.

Les recherches participatives en croisement des savoirs visent à créer une dynamique collective, avec de multiples interactions entre les groupes d’acteurs ayant respectivement, des pratiques de recherche, d’action et de vie, y compris de précarité ou de pauvreté. Tous les acteurs sont co-producteurs tout au long de la recherche.

Sur le plan épistémologique, le croisement produit un renouvellement des savoirs.

Sous certaines conditions de méthode, chaque groupe d’acteurs peut produire, apporter, traduire ses propres connaissances, révéler les questions telles qu’elles sont vécues ou étudiées et générer de la connaissance partagée. Ce type de démarches permet de faire émerger de nouvelles questions, de nouveaux objets de recherche et conduit à produire de nouveaux concepts.

Les travaux participatifs en croisement des savoirs visent à produire des connaissances utiles pour la science et mobilisables pour l’action, pour les politiques publiques, pour les acteurs associatifs.

Sur le plan socio-politique, le processus de croisement des savoirs a des effets transformateurs pour tous ses participants, individuellement et collectivement.

  • En devenant actrices de la recherche, les personnes en situation de précarité ou de pauvreté peuvent devenir intermédiaires avec leur milieu de vie et développer leur pouvoir d’agir vis-à-vis, notamment, des institutions.

  • La participation des professionnels induit des changements dans l’exercice de leur activité professionnelle, voire dans l’organisation de leurs institutions.

  • La participation des chercheurs à des recherches en croisement des savoirs induit des changements dans la pratique et l’évaluation de la production scientifique. Cela permet également de faire entrer davantage les sciences dans le débat public.

La validité des recherches ainsi menées ne peut pas s’éprouver seulement à l’aune des critères prévalant dans le monde scientifique. Elle est aussi issue de la confrontation avec les critères de validation des autres parties prenantes. Le croisement des savoirs appelle à une co-validation du processus de recherche et à une reconnaissance des critères de validation de chacun des groupes d’acteurs. L’expérimentation et ses effets de transformation sont aussi une forme de validation, on peut parler d’une validation par la pratique. Le propre de ce type de démarches est de mettre en place un dispositif qui amène les uns et les autres à partager leurs savoirs d’une même situation sociale. Dans la confrontation, chaque groupe d’acteurs va être amené à reconnaître qu’il y a de la justesse dans la manière dont les autres prennent la question.

De nombreuses expériences de travaux de recherches participatives existent déjà. A

titre d’exemple, dans le domaine de la santé, de l’environnement, de l’agriculture, les savoirs des patients, des ONG environnementales et des agriculteurs sont reconnus et de plus en plus intégrés dans les programmes de recherche. Des collectifs de recherche adhoc sont constitués entre des chercheurs, des acteurs de la société civile et des professionnels. Ainsi, le « Groupe de Réflexion avec les Associations de malades » associe des associations de malades et des chercheurs de l’Institut

National de la Santé et de la Recherche Médicale. Des chercheurs du département des Sciences pour l’Action et le Développement de l’Institut National de la Recherche Agronomique travaillent avec des agriculteurs sur la sélection des semences. Les commanditaires publics lancent des appels à projets pour solliciter des recherches dont la définition de la problématique, la conduite et l’évaluation sont co-construites3. Réciproquement, des groupes d’acteurs s’auto-saisissent et construisent des propositions de recherches.

Dans le domaine de l’urbain, le courant de démocratie participative se développe de multiples façons grâce à la confrontation-convergence des différents savoirs : chercheurs, habitants-citoyens, professionnels, élus, services publics… Les méthodes utilisées sont variées (Réseaux d’appui, groupes de qualification mutuelle, conférence de consensus, théâtre-forum, …).

Dans le champ du travail social, sanitaire, éducatif, ces pratiques existent également : les personnes directement concernées sont parties prenantes de la production de savoirs, avec les chercheurs et les professionnels du domaine. Différents dispositifs concourent à la reconnaissance institutionnelle de la recherche-action et du lien entre formation, action et recherche. On peut penser à des PREFAS (Pôle Ressources Formation en Action Sociale), citer les Universités populaires des Parents de l’Association des Collectifs Enfants, Parents, Professionnels, les co-formations par le croisement des savoirs initiées par ATD Quart Monde en partenariat avec des instituts de formation, des Centres Hospitaliers Universitaires, l’Éducation nationale…

Cependant certaines questions du point de vue éthique, méthodologique et épistémologique restent à approfondir, notamment :

  • la nature, le statut et la légitimité de chacun des types de savoirs construits ;

  • les apprentissages mutuels réalisés lors d’une recherche en croisement des savoirs et leur capacité de transformation ;

  • l’animation d’une recherche en croisement, l’accompagnement des acteurs et les compétences nécessaires à mobiliser ;

  • la validation des savoirs co-construits, les modalités de leur diffusion et leur impact.

L’espace collaboratif auquel vous êtes invités à participer sera le lieu pour avancer sur ces questions au regard des recherches participatives en croisement des savoirs qui seront réalisées et, ainsi, consolider cette démarche tant dans la production de connaissances que dans ses modalités.

15 juin 2016

Liste des signataires de cet appel

Annaïg Abjean, Directrice de la MRIE (Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion) ; Hugues Bazin, Chercheur en sciences sociales, Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ; Yves Bonny, Maître de conférences en sociologie à l’Université Rennes 2, laboratoire ESO ; Sophie Boyer, Responsable de recherche avec les personnes en situation de pauvreté ATD Quart Monde, Québec ; Patrick Brun,

Docteur en sciences de l’éducation, Réseau Wresinski Participation, Croisement des savoirs ; Patrice Calmo, Consultant, formateur en travail social ; Marion Carrel, Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Lille 3-CeRIES ; Marie-Eve Carretta, Parent chercheur de l’Université Populaire de Parents d’Albertville ; Dominique Cellier, Président de l’association Sciences Citoyennes ; Patricia Chvedco, Militante ATD Quart Monde, actrice du croisement des savoirs et des pratiques, Belgique; Marc Couillard, Militant ATD Quart Monde, acteurs du croisement des savoirs et des pratiques, Belgique ; Marc Derycke, Professeur émérite, Sciences de l’éducation, Université de Jean Monnet, St Etienne ; Marianne de Laat, Formatrice, Ateliers du croisement des savoirs, ATD Quart Monde international; Claude Ferrand, Coordinateur du Réseau Wresinski Participation, Croisement des savoirs, ATD Quart Monde ; Françoise Ferrand, Formatrice, Réseau Wresinski Participation, Croisement des savoirs, ATD Quart Monde ; Xavier Godinot, Économiste, Centre de Recherche et de Mémoire Joseph Wresinski, ATD Quart Monde international ; Marcel Jaeger, Titulaire de la chaire de travail social et d’intervention sociale du Cnam, laboratoire LISE ; Denis Laforgue, Maître de conférences en sociologie à l’Université Savoie Mont­Blanc – LLSETI ; Marc Leclerc, Docteur en philosophie, Centre de Recherche et de Mémoire Joseph Wresinski, ATD Quart Monde ; Patrick Lion, Parent chercheur de l’Université Populaire de Parents d’Albertville ; Marie-Pierre Mackiewicz, Maîtresse de conférences en Sciences de l’Éducation, Université Paris Est – Créteil (UPEC), Laboratoire LIRTES (EA7313) / Observatoire Universitaire International Éducation et Prévention (OUIEP) ; André Moisan, Maître de Conférences en Sociologie, Laboratoire LISE ; Anne Moneyron, Chercheur en Sciences de l’Éducation et de la formation ; Luigi Mosca, Physicien, ancien directeur du Laboratoire Souterrain de Modane ; Laurent Pachod, Sociologue ; Alex Roy, Doctorant en sociologie urbaine, laboratoire Environnement, Ville et Société (EVS), composante Recherches Interdisciplinaires Ville, Espace, Société (RIVES) ; Eva Simon, Doctorante en science politique, laboratoire Pacte ; Laurent Sochard, Psychosociologue ; Alberto Ugarte Delgado, Anthropologue, ATD Quart Monde international; Maria Théron, Militante ATD Quart Monde, actrice du croisement des savoirs et des pratiques, Reims ; Bernard Vallerie, Maître de conférences en Sciences de l’Éducation, Université Grenoble-Alpes ; Jean-Maurice Verdier, Juriste, Président honoraire de l’Université Paris X – Nanterre ; Philippe Warin, Chercheur.

1 Ce séminaire, organisé en partenariat avec ATD (Agir Tous pour la Dignité) Quart Monde, le Cnam (Conservatoire National des Arts et Métiers) et ODENORE (Observatoire des non-recours aux droits et aux services), s’est tenu à Paris les 5 et 6 mai puis du 2 au 5 novembre 2015.

2 Trois recherches participatives et en croisement des savoirs ont été étudiées en début de séminaire : La recherche par les pairs sur la transition à l’âge adulte au sortir de la Protection de l’Enfance par LIRTES (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche sur les Transformations des pratiques Éducatives et Sociales ), Université Paris-Est-Créteil « Des jeunes sortant de la Protection de l’Enfance font des recherches sur leur monde » ; La recherche de l’Université Populaire des Parents d’Albertville : « Quelle reconnaissance des compétences parentales en protection de l’enfance ? » ; Les Groupes de recherche Quart Monde-Université et Quart Monde Partenaire « Le croisement des savoirs et des pratiques – Quand des personnes en situation de pauvreté, des universitaires et des professionnels pensent et se forment ensemble. »

3 Par exemple, le programme REPERE du Ministère de l’Écologie, le dispositif PICRI (Partenariat Institutions Citoyens pour la Recherche et l’Innovation) de la Région Île-de-France, le programme Chercheurs-Citoyens de la Région Nord-Pas de Calais…

2 réflexions sur « Appel pour le développement des recherches participatives en croisement des savoirs »

  1. Une excellente initiative qui a le mérite d’abord de croiser les savoirs issus eux-mêmes de différentes actions de croisement des savoirs, de nous inciter à mettre en forme et par écrit les « enseignements » de ces différentes actions en R-A, de réduire le problème de la « distance », et d’organiser une mise en débat de nos découvertes et de nos points de vue trop souvent egocentrés.

  2. La méthode semble évidemment salutaire : pour simplifier, c’est la rencontre de la théorie et de la pratique. Et on sait aussi qu’agir pour le développement d’une connaissance permet en soi, d’accéder à plus de connaissances.
    Je me place du coté des personnes en situation de précarité : participer serait un bon moyen de faire comprendre leur réalité, mais de comprendre aussi, et – qui sait ? – d’en acquérir une vision politique !
    Mais du coté des professionnels, souvent exténués à faire de grands écarts, c’est aussi un moyen (s’ils en avaient le temps) de prendre de la hauteur.
    De fait, comment participer ?

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