{"id":2301,"date":"2018-11-17T19:56:51","date_gmt":"2018-11-17T18:56:51","guid":{"rendered":"http:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/?p=2301"},"modified":"2018-11-17T20:20:43","modified_gmt":"2018-11-17T19:20:43","slug":"le-corps-politique-de-la-danse-hip-hop-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/2018\/11\/17\/le-corps-politique-de-la-danse-hip-hop-2\/","title":{"rendered":"Le corps politique de la danse hip-hop"},"content":{"rendered":"<div id=\"ez-toc-container\" class=\"ez-toc-v2_0_82_2 counter-hierarchy ez-toc-counter ez-toc-transparent ez-toc-container-direction\">\n<div class=\"ez-toc-title-container\">\n<p class=\"ez-toc-title\" style=\"cursor:inherit\">Sommaire<\/p>\n<span class=\"ez-toc-title-toggle\"><\/span><\/div>\n<nav><ul class='ez-toc-list ez-toc-list-level-1 ' ><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-1'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-1\" href=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/2018\/11\/17\/le-corps-politique-de-la-danse-hip-hop-2\/#Corps_brut_et_art_a_letat_vif\" >Corps brut et art \u00e0 l\u2019\u00e9tat vif<\/a><\/li><li class='ez-toc-page-1 ez-toc-heading-level-1'><a class=\"ez-toc-link ez-toc-heading-2\" href=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/2018\/11\/17\/le-corps-politique-de-la-danse-hip-hop-2\/#Les_chausse-trapes_dans_la_%C2%AB_reconnaissance_%C2%BB_dun_art_populaire\" >Les chausse-trapes dans la \u00ab\u00a0reconnaissance\u00a0\u00bb d\u2019un art populaire<\/a><\/li><\/ul><\/nav><\/div>\n<p>Ce que nous dit la danse hip-hop dans son rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et aux institutions sur la place d\u2019un art populaire et sur son enjeu politique<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Hugues Bazin, \u00e0 para\u00eetre dans l&rsquo;ouvrage am\u00e9ricain<br \/>\n<em>Black, Blanc, Beur. Rap Music and Hip-Hop Culture in the Francophone World<br \/>\n<\/em>Rowman and Littlefie Ed., 2019.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2302\" aria-describedby=\"caption-attachment-2302\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-large wp-image-2302\" src=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus-1024x563.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus-1024x563.jpg 1024w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus-300x165.jpg 300w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus-768x422.jpg 768w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus-720x396.jpg 720w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus.jpg 1853w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-2302\" class=\"wp-caption-text\">\u00ab A la m\u00e9moire de ceux qui tombent pour leurs id\u00e9es \u00bb sur les \u00e9v\u00e8nements du 17 octobre 1961. \u00c9crit, r\u00e9alis\u00e9 et chor\u00e9graphi\u00e9 par Mehdi Slimani<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le corps politique renvoie au rapport du corps \u00e0 l\u2019espace public, aux st\u00e9r\u00e9otypes et aux cons\u00e9quences du pouvoir sur le corps. Qu\u2019est-ce qui se passe quand un corps nouveau, le corps dansant\u00a0et pensant hip-hop appara\u00eet dans la sph\u00e8re publique de la rue, des m\u00e9dias et la de sc\u00e8ne des th\u00e9\u00e2tres\u00a0? Comprendre les enjeux actuels, c\u2019est comprendre comment le corps r\u00e9agit dans l\u2019espace public. Est-il r\u00e9gi par lui ou au contraire ouvre-t-il un espace en se d\u00e9ployant \u00e0 travers lui\u00a0? Cette immersion dans l\u2019espace provoque une pouss\u00e9e politique d\u2019un \u00ab\u00a0art \u00e0 l\u2019\u00e9tat vif\u00a0\u00bb. Mais les institutions culturelles l\u2019ont-elles pris en compte\u00a0dans cette dimension politique ou simplement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9\u00a0?<\/p>\n<h1><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Corps_brut_et_art_a_letat_vif\"><\/span><a name=\"_Toc530247080\"><\/a>Corps brut et art \u00e0 l\u2019\u00e9tat vif<span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h1>\n<p>Le corps est le premier mat\u00e9riau accessible que l\u2019on transporte partout, le hip-hop en fera un outil d\u2019expression avant m\u00eame que les mots existent pour qualifier le mouvement culturel. C\u2019est par la danse que la g\u00e9n\u00e9ration des ann\u00e9es 80 s&rsquo;approprie les \u00e9l\u00e9ments de la culture hip-hop. Cette grammaire esth\u00e9tique constitue le \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb. Le style qualifie \u00e0 la fois son individualit\u00e9 et son groupe d\u2019appartenance. C\u2019est pour cela qu\u2019il occupe une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans des processus de socialisation plus ou moins ritualis\u00e9s. Il facilite l&rsquo;entr\u00e9e dans le cercle des initi\u00e9s comme code d&rsquo;identification et en m\u00eame temps l&rsquo;affirmation d&rsquo;une personnalit\u00e9 originale comme code de distinction. C&rsquo;est ce qui distingue \u00ab\u00a0avoir un\u00a0style\u00a0\u00bb (d\u00e9velopper une mode) et \u00ab\u00a0avoir du style\u00a0\u00bb (d\u00e9velopper un art de vivre). En jouant sur ces deux r\u00e9pertoires dans un \u00e9quilibre entre l&rsquo;apparence et le sens, l\u2019apparence l\u00e9g\u00e8re d\u2019une forme et la profondeur d\u2019une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, chacun cherche un accord avec son environnement \u00e0 travers l&rsquo;aisance du mouvement.<\/p>\n<p>Le style emprunte \u00e0 diff\u00e9rents vocabulaires et patrimoine culturel aussi bien traditionnels que modernes. L&rsquo;espace-temps des f\u00eates des free partys o\u00f9 s\u2019exerce le DJ (disc-jockey) qui occupe une place centrale, ouvrant aux courants musicaux de la culture du mix et \u00e9lectronique\u00a0: disco, hip-hop, house, techno, jungle, trip-hop, ambient, dance\u2026 La house dance, la hype et autres composantes de la danse hip-hop puiseront dans cette \u00e9nergie de la culture club et plus anciennement dans les com\u00e9dies musicales (tap danse et les c\u00e9l\u00e8bres figures acrobatiques des Nicholas Brothers), les shows R &amp; B (fameux pas dans\u00e9s de James Brown jusqu\u2019au \u00ab\u00a0roi de la pop\u00a0\u00bb Michael Jackson), les danses rock et de salon (Lindy Hop, Charleston&#8230;), la danse jazz mettant en action toutes les parties du corps. Une autre source in\u00e9puisable est \u00e9videmment la danse de rue et de combat du ghetto\u00a0: le crip walk, directement issu de la vie des gangs, c\u00e9l\u00e9bration guerri\u00e8re bas\u00e9e uniquement sur les mouvements de jambes, comme le up-rock, confrontation en ligne de deux groupes face \u00e0 face dans un mouvement synchronis\u00e9 en art de l&rsquo;esquive, sans oublier des inspirations plus anciennes de la capoeira br\u00e9silienne aux arts martiaux asiatiques. La colonne vert\u00e9brale historique reste structur\u00e9e par la danse au sol et la danse debout. La break-dance recomposant les figures du cercle au sol avec une pr\u00e9paration \u00e0 la descente (top-rock). Les danseurs \u00e9tablissent une nouvelle hi\u00e9rarchie dans le r\u00f4le des parties du corps en modifiant les principaux points d&rsquo;appui. Ainsi, des rotations sur la t\u00eate (head spin, tracks\u2026), sur les mains (ninety-nine, scorpion, thomas\u2026) ou sur le dos ou les \u00e9paules (coupole, couronne\u2026) permettent de lib\u00e9rer les jambes de leur r\u00f4le porteur. Le six-step est le mouvement de pieds de base pour le passe-passe qui permet suivant l\u2019imagination et la virtuosit\u00e9 du danseur d\u2019assurer une liaison entre les principales phases du break. Quant \u00e0 la danse debout, elle comprend une tr\u00e8s grande vari\u00e9t\u00e9 de styles bas\u00e9e sur la contraction et la d\u00e9tente musculaire (boogie, moonwalk, vogueing, popping, locking, pointing, micro-pulsion, t\u00e9tris,\u2026).<\/p>\n<p>La danse hip-hop ne peut s\u2019\u00e9num\u00e9rer comme une s\u00e9rie de techniques. Tout le jeu cr\u00e9atif se situe au niveau des articulations\u00a0: entre le d\u00e9tail et les grandes phases, entre la danse debout et la danse au sol, entre la r\u00e9f\u00e9rence aux bases acad\u00e9miques et la recherche dans des domaines vari\u00e9s, entre le travail sur la mati\u00e8re de la forme et l\u2019exploration des univers de reconnaissance culturelle. Ainsi les styles se recomposent perp\u00e9tuellement en de nouveaux mouvements comme les impulsions du krump n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 se frotter au baroque ou plus r\u00e9cemment du gh\u00f4st flow, fusion des gestuelles du hip-hop, du body tap et du bikutsi, danse originaire du Cameroun d\u00e9velopp\u00e9 par le chor\u00e9graphe \u201cMeech\u2019\u201d Onomo. L\u2019initiation et la cr\u00e9ation sont dans ce sens ins\u00e9parables\u00a0: \u00ab\u00a0du micro aux macros, de l&rsquo;ancestral au contemporain, de l&rsquo;intime au monde, autant de passages, de travers\u00e9es, d\u2019abandons et d&rsquo;offrandes. D&rsquo;un espace \u00e0 l&rsquo;autre, de la mort \u00e0 la naissance, du silence au surgissement, du profond occult\u00e9 \u00e0 sa r\u00e9v\u00e9lation, le rite pour panser et penser les maux\/mots du corps\u00a0? Tout m&rsquo;am\u00e8ne au d\u00e9sir de r\u00e9inventer une fonction de la contrainte du rite et de l&rsquo;initiation. La m\u00e9moire du corps peut-elle nous apaiser\u00a0?\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb finalement transforme le corps en m\u00e9dium, un support appropriable. Il ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un simple effet passager m\u00eame si sa m\u00e9diatisation et sa marchandisation peuvent le laisser croire. Les m\u00e9dias ont pu assimiler le hip-hop au d\u00e9but \u00e0 une effervescence adolescente. Ils ne voyaient que la partie superficielle d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de mode dans l\u2019explosion de la pratique de la danse entre 1984 et 1985 gr\u00e2ce \u00e0 la diffusion de l\u2019\u00e9mission de Sidney H.I.P. H.O.P. (d\u2019abord sur une radio publique, puis une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision). Mais la danse en tant que forme esth\u00e9tique ne trouve pas seulement sa raison d\u2019\u00eatre dans le plaisir de la regarder\u00a0; elle n\u2019est pas pure \u00e9motion d\u00e9tach\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9, elle nous engage au contraire \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur notre rapport au monde. \u00ab\u00a0Il y a un lieu dans ce monde o\u00f9 je suis chez moi, et ce lieu-l\u00e0 s&rsquo;appelle mon corps. Mon corps et le dedans de mon corps. Ce petit lieu roule partout avec moi dans le monde, il s&rsquo;enfuit quand je m&rsquo;enfuis et il reste quand je reste et personne ne peut me demander de le quitter, de changer de couleur, de nom ou de pieds. Personne sauf la mort ne peut me dire que je n&rsquo;ai pas le droit, tout \u00e0 coup, d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 o\u00f9 je suis c\u2019est-\u00e0-dire, dans mon corps\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>La danse hip-hop va rendre visible un corps dans l\u2019espace public, celui de la jeunesse explosive des quartiers populaires, un corps \u00e9b\u00e8ne, mordor\u00e9, m\u00e9tiss\u00e9 des fils et filles d\u2019immigr\u00e9s des anciennes colonies nord-africaines et centre-africaine et des descendants d&rsquo;esclaves habitant les d\u00e9partements et territoires d\u2019outre-mer (DOM-TOM). Ce pays \u00e0 quelques difficult\u00e9s, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire, \u00e0 regarder sa diversit\u00e9 culturelle en face alors que cette jeunesse en est sa plus grande chance. C\u2019est une population \u00ab\u00a0invisible\u00a0\u00bb car elle n\u2019appara\u00eet pas dans les m\u00e9dias, dans les organes de d\u00e9cision socio\u00e9conomiques et de repr\u00e9sentation politique. Ce sont les parents venus travailler dans les usines et les administrations pour participer au d\u00e9veloppement \u00e9conomique du pays. Ces familles laborieuses savent ce que la politique fait au corps, c\u2019est une question de vie et mort. Tandis que leurs parents s\u2019\u00e9puisent dans les usines, leurs enfants subissent les discriminations. C\u2019est la m\u00eame humiliation par la soumission du corps. La technologie du pouvoir s\u2019exerce dans le v\u00e9cu sensible de la douleur, de la d\u00e9gradation du corps. L\u2019humiliation reste le support privil\u00e9gi\u00e9 pour effacer le sujet dans sa qualit\u00e9 m\u00eame d\u2019\u00eatre humain. R\u00e9sister \u00e0 cette domination, c\u2019est analyser l\u2019humiliation avant tout comme une question politique d\u00e9cisive.<\/p>\n<p>Si le corps domin\u00e9 est d\u00e9fini par la privation, le non-acc\u00e8s au centre, aux lieux d\u00e9di\u00e9s, aux soir\u00e9es, la culture hip-hop va cr\u00e9er de nouvelles centralit\u00e9s populaires, faisant de ce corps refoul\u00e9, de ce corps \u00ab\u00a0en trop\u00a0\u00bb, le corps d\u2019une libert\u00e9 inali\u00e9nable, un art brut \u00e0 l\u2019\u00e9tat vif. \u00ab\u00a0Qu\u2019y a-t-il de plus solide et de plus tangible que de s\u2019unir par amour de l\u2019art\u2009? Partager la m\u00eame identit\u00e9, c\u2019\u00e9tait pour les danseurs si facile au nom du hip-hop. Je me demandais pourquoi \u00e0 grande \u00e9chelle, on n\u2019aurait pas pu s\u2019unir ainsi\u2026 dans nos diff\u00e9rences, et me mettais \u00e0 mon tour \u00e0 penser \u00e0 ce qui faisait le corps de la France\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La mise en visibilit\u00e9 de ce corps par la danse d\u00e9range les st\u00e9r\u00e9otypes plaqu\u00e9s sur le corps du \u00ab\u00a0riche\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0pauvre\u00a0\u00bb\u00a0: la beaut\u00e9, la sant\u00e9, la r\u00e9ussite, le dynamisme\u00a0ou les stigmates du labeur, de la souffrance, de vie des bas-fonds. Le corps hip-hop traduit le dynamisme d\u2019une jeunesse cr\u00e9ative recomposait les formes esth\u00e9tiques par imitation cr\u00e9ation coupage collage r\u00e9cup\u00e9ration \u00e9chantillonnage propre \u00e0 un art populaire. Il r\u00e9v\u00e8le aussi les rapports de domination \u00e9conomique et culturelle rappelant les moments les plus sombres de l&rsquo;histoire fran\u00e7aise confinant toujours une partie de la population dans un statut de sous-citoyen. La danse introduit cette complexit\u00e9. Le corps est l\u2019endroit o\u00f9 s\u2019enchev\u00eatrent l\u2019intime et le politique entre l\u2019expression des sentiments et l\u2019incorporation des oppressions. Le \u00ab\u00a0dedans\u00a0\u00bb est une op\u00e9ration du \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb. Dans ces plis se logent les conditions sociales de production de la personne.<\/p>\n<p>Si la danse \u00e9largit la perception \u00e0 l\u2019ensemble de la r\u00e9alit\u00e9, le pouvoir politique va r\u00e9duire cette perception. Il reconna\u00eetra seulement la premi\u00e8re face, celle d\u2019une esth\u00e9tique hip-hop qui sera r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par les institutions culturelles et l&rsquo;\u00e9conomie marchande. Mais il refusera la seconde face, celle qui r\u00e9v\u00e8le les conditions d\u2019une injustice sociale et la richesse d\u2019un apport multiculturel. Quarante apr\u00e8s, c\u2019est le m\u00eame sch\u00e9ma qui op\u00e8re aupr\u00e8s des minorit\u00e9s domin\u00e9es. La r\u00e9cente victoire des footballeurs fran\u00e7ais \u00e0 la coupe du monde 2018 en est une nouvelle illustration. Cette victoire donna lieu \u00e0 une garden-party au palais de l\u2019\u00c9lys\u00e9e. Devant le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, les footballeurs chantent et dansent un m\u00e9lange hip-hop cr\u00e9ole, cette m\u00eame origine populaire qui fit na\u00eetre le hip-hop. Le pouvoir politique veut bien reconna\u00eetre cette culture pour ses qualit\u00e9s sportives et d\u2019amusement comme l\u2019image marketing d\u2019une culture entrepreneuriale individuelle, mais d\u2019aucune mani\u00e8re ce qui proc\u00e8de d\u2019une r\u00e9sistance collective face \u00e0 la rel\u00e9gation territoriale et la discrimination raciale.<\/p>\n<p>Les acteurs populaires progressent logiquement mieux dans les milieux qui privil\u00e9gieront leurs comp\u00e9tences ind\u00e9pendamment de leurs origines. Pourtant, ces m\u00eames corps sportifs ou hip-hop encens\u00e9s sous les dorures des lieux officiels, une fois revenus dans les quartiers populaires, sont contr\u00f4l\u00e9s, fouill\u00e9s, palp\u00e9s par les forces de l\u2019ordre, \u00e9vacu\u00e9s des centres-villes bourgeois par les arr\u00eat\u00e9s municipaux et par le design agressif du mobilier urbain emp\u00eachant les jeunes de s&rsquo;asseoir ou de se coucher\u2026<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> C\u2019est ce m\u00eame corps f\u00e9minin ou masculin ethnicis\u00e9 \u00e9rotis\u00e9 dans les messages publicitaires et politiques qui est viol\u00e9 et martyris\u00e9, nous rappelant que c\u2019est toujours le corps du domin\u00e9 mis \u00e0 nu au sens propre comme au sens figur\u00e9 qui est expos\u00e9 \u00e0 la violence sociale, le corps du dominant lui est prot\u00e9g\u00e9. Un jeune noir ou arabe dans les rues fran\u00e7aises apprend tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 ne pas courir devant les forces de l\u2019ordre sous peine d\u2019injures et de poursuites, car \u00ab\u00a0si l\u2019on court c\u2019est que l\u2019on fuit et si l\u2019on fuit c\u2019est que l\u2019on est coupable\u00a0\u00bb <em>Zyed et Bouna<\/em> en banlieue parisienne sont morts \u00e9lectrocut\u00e9s pour s\u2019\u00eatre r\u00e9fugi\u00e9s dans un transformateur \u00e9lectrique apr\u00e8s une course poursuite avec la police. S\u2019en suivit plusieurs semaines en 2005 de violentes r\u00e9voltes dans nombreux quartiers populaires de France et l\u2019instauration d\u2019un couvre-feu par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Plus on parle de la violence du monde, plus on d\u00e9fait la violence du monde, plus on a de chance de produire de la beaut\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Cette violence ne pourra \u00eatre d\u00e9construite tant que le corps ne sera vu que par son enveloppe ext\u00e9rieure et ne pourra s\u2019instaurer une pens\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Puisque le politique atteint l\u2019intime, alors l\u2019intime devient politique. Ce \u00ab\u00a0retournement\u00a0\u00bb de l\u2019enveloppe corporelle s\u2019il se conjugue avec le retournement de son environnement conduit \u00e0 toucher aux conditions de l&rsquo;oppression. La danse hip-hop a permis de d\u00e9passer l\u2019emprise de la peur dans ce retournement entre l\u2019espace int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. Ce par quoi la ville se refuse \u00e0 la rencontre et \u00e0 l\u2019expression, l\u00e0 o\u00f9 les autres d\u00e9tournent le regard, la danse hip-hop en fera le terrain d\u2019une sc\u00e8ne improvis\u00e9e. Ce corps invisible, refoul\u00e9, repli\u00e9, rel\u00e9gu\u00e9 aux p\u00e9riph\u00e9ries se mit alors \u00e0 rythmer le c\u0153ur des places, l\u00e0 o\u00f9 personne ne l\u2019attend. Cet acte fondamental d\u2019appropriation de son espace vital recompose l\u2019unicit\u00e9 de son parcours de vie.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ici je passais mon temps \u00e0 courir, toujours plus vite, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement. Apr\u00e8s quoi\u00a0? Il m\u2019appara\u00eet clairement que cette course \u00e9tait une fuite, j\u2019y laissais ma vie. L\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de mon temps sur des projets, jet\u00e9s bien au-del\u00e0 de mon pr\u00e9sent. Et la danse, la danse qui m\u2019aura servi d\u2019\u00e9chappatoire. Noy\u00e9 dedans. C\u2019\u00e9tait la seule porte qu\u2019on m\u2019avait ici entrouverte, je m\u2019\u00e9tais engouffr\u00e9 dedans\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. C\u2019est le corps qui r\u00e9siste, le corps qui rend visible, le corps qui transforme l&rsquo;espace social par le d\u00e9r\u00e8glement de la norme. S\u2019il y a bien un espace o\u00f9 cette confrontation a lieu entre art et pouvoir, c\u2019est l\u2019espace public entre ceux qui pratiquent l\u2019espace et ceux qui veulent contr\u00f4ler son caract\u00e8re sauvage, inorganis\u00e9, improbable, ingouvern\u00e9.<\/p>\n<p>La rue est un combat et un d\u00e9fi, le hip-hop en fera un lieu de brassage et une \u00e9cole cherchant \u00e0 codifier ces aspects les plus guerriers pour en faire un art de l&rsquo;esquive, utilisant les mouvements d&rsquo;encha\u00eenement et de r\u00e9p\u00e9tition de la vie quotidienne. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la danse classique (\u00e9lancement vertical), la rue abaisse le centre de gravit\u00e9 vers le sol. Au plus bas des dalles et des halls d\u2019immeuble, le b\u00e9ton prend ici le r\u00f4le de la terre m\u00e8re. Par ce renversement, le pivotement des bases, le mouvement tire sa force de la duret\u00e9 des mat\u00e9riaux et des conditions sociales. Se cogner au ciment cimente. C\u2019est dans cette force structurante que peut na\u00eetre une conscience collective.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous sommes des morts qui reviennent \u00e0 la vie et qui doivent sentir qu\u2019ils existent.\u00a0Une fois d\u00e9pouill\u00e9 de ces artifices, il ne reste plus au danseur qu\u2019un corps, qui pourrait \u00eatre n\u2019importe quel corps. Les artifices qui le recouvraient \u00e9taient ceux dont la mode ou la soci\u00e9t\u00e9 pensent que nous avons besoin pour nous identifier ou nous diff\u00e9rencier de la majorit\u00e9. Ce que ces \u201cd\u00e9tours\u201d nous permettent de faire, c\u2019est, au travers de la culture, de nous produire nous-m\u00eames en tant que nouveaux sujets\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. C\u2019est une exp\u00e9rience \u00e9pur\u00e9e, radicale de soi, de son origine jusqu\u2019\u00e0 ce que l&rsquo;on comprenne cette exp\u00e9rience et que l\u2019origine ne soit plus un point du pass\u00e9, mais de l\u2019avenir. L\u2019identit\u00e9 n\u2019est pas ferm\u00e9e, subie, chosifi\u00e9e dans des traits culturels assign\u00e9s au corps. Elle est ouverte, construite, ce que les \u00e9crivains de l\u2019antillanit\u00e9 nomment \u00ab\u00a0culture rhizome\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire autre chose qu\u2019une assignation, justement qu\u2019une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb, mais un danseur, une personne en mouvement et qui met d\u2019autres en mouvement par l\u2019expression d\u2019une recherche.<\/p>\n<p>Le corps n\u2019est pas pens\u00e9 avant le mouvement, le mouvement d\u00e9veloppe une pens\u00e9e du corps. La posture et la gestuelle, la fa\u00e7on de bouger et de se comporter, cet \u00ab\u00a0\u00e9tat du mouvement\u00a0\u00bb nous informe de l&rsquo;existence de celui qui occupe ce corps, et aussi de la qualit\u00e9 de l\u2019espace social que le corps int\u00e9riorise, ses contraintes, ses clivages, ses fractures. L\u2019\u00e9tat du mouvement caract\u00e9rise cette conscience d\u2019\u00eatre en mouvement dans ces moments particuliers de l\u2019existence qui fait de sa vie une \u0153uvre en rythme avec une pulsation du monde, des situations singuli\u00e8res. Il ne s\u2019agit pas obligatoirement d\u2019une \u0153uvre artistique, c\u2019est d\u2019abord une \u0153uvre humaine, mais dans tous les cas l\u2019expression d\u2019une \u00e9nigme propre \u00e0 notre condition d\u2019\u00eatre inachev\u00e9, toujours en devenir, jamais fini.<\/p>\n<p>Ce corps pensant n\u2019est pas \u00e9labor\u00e9 par les mots d\u2019un langage chor\u00e9graphique, il cr\u00e9e un espace qui lib\u00e8re le corps des arch\u00e9types primitivistes et sexistes (le corps animal) ou id\u00e9ologiques (le corps du pauvre ou du riche). Le corps dansant est tout aussi physique, lyrique, baroque, po\u00e9tique et modifie l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un art minoritaire ou d\u2019un art des minorit\u00e9s en refusant de se laisser enfermer dans le choix entre assignation ou fuite. Il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00eatre dedans ou en dehors de la soci\u00e9t\u00e9 et de ses institutions, mais de cr\u00e9er l&rsquo;entre-deux pour que puisse \u00e9merger un choix. On peut fr\u00e9quenter les centres chor\u00e9graphiques et continuer les entra\u00eenements dans la rue, se produire dans les milieux hupp\u00e9s et continuer un travail de conscientisation dans les \u00e9coles ou les prisons. Cette capacit\u00e9 d\u2019investir plusieurs niveaux d\u2019accessibilit\u00e9, plusieurs types de sc\u00e8ne, est aussi le propre d\u2019un art populaire<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>Le premier choix comme acte de r\u00e9sistance est de cr\u00e9er des espaces o\u00f9 le mouvement est possible, d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire dans des situations de contrainte ou d\u2019oppression. Le hip-hop expose la vie de ceux qui permettent \u00e0 l\u2019art d\u2019exister, cette population invisible dont ne parle pas l\u2019art bourgeois. Sinon, \u00e0 quoi sert l\u2019art, s\u2019il ne peut pas penser cet impens\u00e9\u00a0? Que disent les corps des assignations et des injonctions auxquelles ils sont soumis\u00a0? Cela pose la question de la danse hip-hop comme \u00ab\u00a0spectacle vivant\u00a0\u00bb, sa port\u00e9e et sa signification contemporaines comme forum public et lieu d\u2019une nouvelle grammaire culturelle susceptible de penser autrement le monde.<\/p>\n<p>Si l\u2019art populaire na\u00eet du croisement entre l\u2019art et le peuple alors il ne peut exister que comme formes autonome et subversive. Ici r\u00e9side le malentendu avec la reconnaissance de la danse hip-hop par les institutions culturelles (gouvernement, sc\u00e8nes nationales, conservatoires). L\u2019art populaire semble toujours \u00eatre d\u00e9fini et \u00e9valu\u00e9 en rapport ou en opposition \u00e0 un art savant immuable, une \u00ab\u00a0excellence artistique\u00a0\u00bb. Ainsi est-il confondu avec un art du divertissement, commercial, de masse ou encore ethnique et folklorique. La prise en compte du hip-hop dans le champ artistique n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette r\u00e8gle. Or le peuple ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une masse informe de consommateurs ne cherchant qu\u2019\u00e0 s\u2019amuser (quoiqu\u2019il n\u2019existe jamais totalement de consommation passive et la f\u00eate populaire poss\u00e8de aussi une dimension subversive d\u2019un retournement des hi\u00e9rarchies de classe). Mais surtout ce qui d\u00e9finit le peuple n\u2019est pas une masse, mais une conscience situ\u00e9e dans un rapport social et notamment un rapport de production. C\u2019est aussi en cela que l\u2019art populaire est politique et que nous parlons du corps politique de la danse hip-hop o\u00f9 le corps joue ce m\u00e9dium entre d\u00e9marche r\u00e9flexive et d\u00e9marche artistique comme une exp\u00e9rience autant esth\u00e9tique que politique (ce que \u00a0Richard Shusterman nomme \u00ab\u00a0soma-esth\u00e9tique\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>).<\/p>\n<p>C\u2019est alors qu&rsquo;appara\u00eet une seconde critique\u00a0: le caract\u00e8re utilitaire d\u2019un art social alors que \u00ab\u00a0l\u2019art pour l\u2019art\u00a0\u00bb serait une forme purement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, dont \u00ab\u00a0la beaut\u00e9 et la valeur sont imperm\u00e9ables \u00e0 tout besoin et \u00e0 toute fonction parce qu\u2019ils habitent un domaine de libert\u00e9 absolue\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. D\u00e9j\u00e0, remarquons que l\u2019art \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb est sans doute plus d\u00e9pendant de la commande du pouvoir politique, justement celui de la \u00ab\u00a0noblesse\u00a0\u00bb, m\u00eame si nous sommes aujourd\u2019hui en r\u00e9publique. En outre, indiquer une fonction \u00e0 l\u2019art n\u2019est pas constater une moindre autonomie, mais attester que cette autonomie se cr\u00e9er dans la conscience de son implication en soci\u00e9t\u00e9 en d\u00e9gageant ses propres r\u00e9f\u00e9rentiels en tant que processus artistique et non en tant qu\u2019objet d\u2019art. Le corps de la danse hip-hop en repr\u00e9sente un bel exemple. Comme corps pensant et non simple pens\u00e9e sur le corps, l\u2019exp\u00e9rience somatique est sans doute l\u2019une des plus intense, compl\u00e8te et complexe dans ce qu\u2019elle demande en investissement cognitif, social et politique.<\/p>\n<h1><span class=\"ez-toc-section\" id=\"Les_chausse-trapes_dans_la_%C2%AB_reconnaissance_%C2%BB_dun_art_populaire\"><\/span><a name=\"_Toc530247081\"><\/a>Les chausse-trapes dans la \u00ab\u00a0reconnaissance\u00a0\u00bb d\u2019un art populaire<span class=\"ez-toc-section-end\"><\/span><\/h1>\n<p>Le hip-hop a lib\u00e9r\u00e9 l\u2019art du carcan qui le s\u00e9pare de la vie. Mais une fois entr\u00e9e dans le champ de visibilit\u00e9, d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e \u00ab\u00a0objet d\u2019art\u00a0\u00bb par l\u2019institution, l\u2019\u0153uvre perd cette force m\u00e9diatrice et cette \u00e9nergie salvatrice d\u2019un mouvement indisciplin\u00e9, sauvage qui s\u2019invente lui-m\u00eame. Comme les statues africaines qui meurent une fois s\u00e9par\u00e9es du complexe vivant et expos\u00e9es au mus\u00e9e, l\u2019art hip-hop est devenu objet des expositions sociologiques, esth\u00e9tiques, \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>\u00c0 peine se termine sa p\u00e9riode effervescente des ann\u00e9es 80 en France que l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab\u00a0cultures urbaines\u00a0\u00bb cherche \u00e0 le cerner et contr\u00f4ler les cultures populaires sous pr\u00e9texte d\u2019accompagner les pratiques de cr\u00e9ation et de transmission. Elles ne semblent dignes d&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu\u2019une fois \u00e9tudi\u00e9s comme langue morte. Cette \u00ab\u00a0botanique de la mort, c\u2019est ce que nous appelons la culture\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0nous dit l\u2019\u00e9crivain et cin\u00e9aste Chris Marker qui combattit toutes les formes de colonialisme.\u00a0Le hip-hop sera accept\u00e9 et assimil\u00e9 \u00e0 l\u2019institution culturelle qu\u2019une fois devenu objet exotique sous le regard averti du milieu de la culture officielle. Sa force subversive est neutralis\u00e9e dans une conception \u00e9volutionniste qui va \u00ab\u00a0de la rue \u00e0 la sc\u00e8ne\u00a0\u00bb. Il troque son autonomie pour une apparente reconnaissance qui le pi\u00e8ge dans une double assignation\u00a0n\u00e9ocoloniale\u00a0: ethnique et paternaliste. On dira alors des artistes qu\u2019ils sont \u00ab\u00a0issus du hip-hop\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on dirait des peuplades des contr\u00e9es \u00e9loign\u00e9es devant r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019injonction de s\u2019ouvrir et de se m\u00e9langer pour se civiliser. Donc les chor\u00e9graphes hip-hop re\u00e7oivent l\u2019injonction se m\u00e9langer\u00a0au th\u00e9\u00e2tre contemporain pour monter\u00a0sur sc\u00e8ne. Mais cela fait longtemps que la danse contemporaine dans sa forme institu\u00e9e labellis\u00e9e a perdu sa promesse \u00e9mancipatrice, \u00ab\u00a0un projet dont la faillite accompagne la fin des avant-gardes historiques et l\u2019\u00e9chec du projet r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>. Seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumi\u00e8res du spectacle.<\/p>\n<p>Cette mani\u00e8re de qualifier les compagnies de danse comme \u00ab\u00a0issues de\u00a0\u00bb voudrait signifier que le hip-hop n\u2019est qu\u2019une cat\u00e9gorie interm\u00e9diaire vers l\u2019accession \u00e0 la \u00ab\u00a0v\u00e9ritable danse\u00a0\u00bb et op\u00e8re une distinction entre art mineur et art majeur. Cette assignation esth\u00e9tique \u00e0 un point d\u2019origine (sociale et territoriale) conduit \u00e0 une explication du travail artistique avant sa r\u00e9ception publique. C\u2019est pourtant au public de juger cette fonction de l\u2019art qui est de nous \u00e9clairer sur la complexit\u00e9 d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 en mouvement, de nous faire acc\u00e9der \u00e0 une vision intelligente de notre rapport au monde. Mais les arts populaires seront rarement consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0beaux-arts\u00a0\u00bb parce qu\u2019en \u00ab\u00a0qualifiant d\u2019esth\u00e9tique le jugement du go\u00fbt et l\u2019exp\u00e9rience du beau et du sublime, les th\u00e9oriciens ont aussi essay\u00e9 de d\u00e9velopper et de r\u00e9former ces exp\u00e9riences dans certaines directions\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0cultures urbaines\u00a0\u00bb correspond donc \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 90 \u00e0 la concomitance entre la phase de professionnalisation du hip-hop et son apparition comme objet d\u2019\u00e9tude dans une volont\u00e9 de contr\u00f4le \u00e0 la fois symbolique, esth\u00e9tique et \u00e9conomique de la production des formes populaires. Le rangement du hip-hop dans un champ d\u2019activit\u00e9s \u00ab\u00a0raisonnables\u00a0\u00bb restreint sa capacit\u00e9 \u00e0 poser des alternatives. De fait, l\u2019\u00e9nonc\u00e9 cultures urbaines n\u2019a pas produit de s&rsquo;avoirs fondamentalement nouveaux. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas son but, puisqu\u2019une lab\u00e9lisation officielle permet avant tout de d\u00e9gager des lignes de financement en y cat\u00e9gorisant des projets. En r\u00e9sum\u00e9, il ne s\u2019agit pas de transformer la soci\u00e9t\u00e9, mais de r\u00e9pondre \u00e0 des finalit\u00e9s strat\u00e9giques sectorielles pour les professionnels du champ artistique, les op\u00e9rateurs et les institutions culturelles.<\/p>\n<p>Les acteurs hip-hop ont pu se laisser pi\u00e9ger par cette injonction paradoxale. Cette vision strat\u00e9gique selon laquelle il faudrait passer par l\u2019institution pour \u00eatre reconnu, tout en refusant le processus d\u2019acad\u00e9misation, ne peut amener qu\u2019\u00e0 une impasse. Pris dans une double posture contradictoire entre la \u00ab\u00a0rue et l\u2019institution\u00a0\u00bb, le message hip-hop s\u2019efface ou se brouille, tiraill\u00e9 entre la revendication d\u2019un mouvement vivant subversif et le besoin statutaire et \u00e9conomique d\u2019une l\u00e9gitimation par le milieu institutionnel de l\u2019art ou de la jeunesse. Une analyse non plus strat\u00e9gique, mais politique, permettrait de s\u00e9parer acad\u00e9misation et institutionnalisation. Le hip-hop peut tr\u00e8s bien rester une forme autonome \u00e9tablissant des partenariats sans s\u2019\u00e9puiser dans une collaboration institutionnelle, et d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 assumer le processus selon lequel la forme acad\u00e9mique n\u2019est pas la fin d\u2019une culture vivante, mais sa transmutation universalis\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 pour chacun d\u2019y acc\u00e9der, de s\u2019y reconna\u00eetre et de se l\u2019approprier.<\/p>\n<p>La professionnalisation des compagnies de danse a permis une certaine visibilit\u00e9 sur le plan institutionnel, mais pas vraiment am\u00e9lior\u00e9 une lisibilit\u00e9 en termes d\u2019enjeux. Le hip-hop n\u2019est pas compris comme un art total. Son autonomie est relative et d\u00e9pend d\u2019autres couches socioprofessionnelles. Autrement dit, le corps hip-hop fondamentalement politique, une fois mis en sc\u00e8ne n\u2019a pas fait \u00e9merger une dimension politique malgr\u00e9 le succ\u00e8s, l\u2019influence esth\u00e9tique et la renomm\u00e9e de plusieurs chor\u00e9graphes qui tiennent aujourd\u2019hui des sc\u00e8nes nationales. Le \u00ab\u00a0spectacle vivant\u00a0\u00bb devrait avoir une port\u00e9e et une signification contemporaine comme forum public et lieu de constitution de nouveaux r\u00e9f\u00e9rentiels esth\u00e9tiques. Le hip-hop a-t-il instaur\u00e9 un \u00ab\u00a0nouveau th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb qui aurait permis de r\u00e9concilier une pens\u00e9e politique de la culture (cette France plurielle qui appelait \u00e0 une autre citoyennet\u00e9) et une politique culturelle (concevoir un travail de la culture comme ressources d\u2019un d\u00e9veloppement humain et territorial)\u00a0?<\/p>\n<p>Observons le contraire, les \u00ab\u00a0cultures urbaines\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0street-art\u00a0\u00bb et autres \u00ab\u00a0arts de la rue\u00a0\u00bb sont instrumentalis\u00e9s pour rendre les territoires \u00ab\u00a0plus attractifs\u00a0\u00bb et renforcer une \u00e9conomie touristique (la France est la premi\u00e8re destination des touristes dans le monde et g\u00e9n\u00e8re un chiffre d\u2019affaires de 42,5 milliards de dollars). Cette politique l\u00e9gitime une id\u00e9ologie de la \u00ab\u00a0reconqu\u00eate\u00a0\u00bb des territoires populaires, r\u00e9duisant les rares espaces qui permettaient encore \u00e0 la ville de respirer. C\u2019est une \u00ab\u00a0grande entreprise d\u2019uniformisation urbaine, de cadrage des usages dans l\u2019espace public et de gentrification de quartiers populaires\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\"><sup>[14]<\/sup><\/a>. Cette autre technologie du pouvoir est apparemment moins r\u00e9pressive, mais tout aussi efficace pour \u00e9vacuer les ind\u00e9sirables de l\u2019espace public et fabriquer des corps dociles, cette ob\u00e9issance \u00e9tant n\u00e9cessaire pour majorer les forces du corps en termes d\u2019utilit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Mais tout processus d\u2019oppression g\u00e9n\u00e8re sa culture de r\u00e9sistance. Les luttes se r\u00e9inventent \u00e0 l\u2019aune du changement des rapports de production. \u00c0 partir des ann\u00e9es 2000, beaucoup de danseurs hip-hop, d\u00e9\u00e7us par cette assimilation institutionnelle et cette marchandisation de l\u2019espace se tourn\u00e8rent vers l\u2019\u00e9conomie des \u00ab\u00a0battles\u00a0\u00bb, sc\u00e8ne ouverte d\u2019une comp\u00e9tition entre individus et groupes de m\u00eame style de danse, r\u00e9glement\u00e9e par les pairs. L\u2019arriv\u00e9e de la culture num\u00e9rique et des r\u00e9seaux sociaux favorisa cette \u00e9conomie, mais aussi son conformisme inh\u00e9rent \u00e0 la logique de comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>La rue que l\u2019on aurait pu croire d\u00e9laiss\u00e9e est r\u00e9appropri\u00e9e par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Un acte libre et gratuit interroge par sa simple existence les dimensions politiques du corps dans l\u2019espace public \u00e0 l&rsquo;instar des sessions de Krump, mouvements libres, expressifs, \u00e9nergiques qui puisent dans les forces telluriques ancestrales et le bitume contemporain. Ce lien originel d\u00e9joue l\u2019industrie du spectacle pour rappeler que l\u2019espace public de la rue est le lieu commun de brassage, de confrontation \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, le laboratoire in\u00e9puisable du rythme, de cet \u00e9tat du mouvement entre les hommes et le monde, la forme et le sens, les mat\u00e9riaux et les symboles. Ces m\u00e9thodes cr\u00e9atives de d\u00e9tournement des espaces et de r\u00e9cup\u00e9ration des mat\u00e9riaux sont une matrice des disciplines hip-hop comme le graffiti<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> rejoint aujourd\u2019hui par d\u2019autres pratiques de \u00ab\u00a0hacking urbain\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019exemple du parkour<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p>La danse de rue retourne l\u2019enveloppe de la ville permettant comme un Charlie Chaplin ou un Buster Keaton \u00e0 chaque passant pauvre, opprim\u00e9 de projeter dans le clochard c\u00e9leste l\u2019\u00e2me r\u00e9volutionnaire, de d\u00e9noncer f\u00e9rocement les conditions de vie, de jouer le facteur de chaos \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019ordre \u00e9tabli. C\u2019est dans cette veine que des chor\u00e9graphes comme Bintou Demb\u00e9l\u00e9, Mehdi Slimani ou Herv\u00e9 Sika en r\u00e9gion parisienne ne c\u00e8dent pas \u00e0 la pression de l\u2019industrie culturelle et des institutions artistiques. Ils puisent dans les multiples rhizomes d\u2019un art populaire, travaillant inlassablement sur cette prise de conscience des rapports de domination dans la mise en relation entre un mouvement du corps et un mouvement culturel, un proto mouvement et un m\u00e9ta mouvement, une m\u00e9diation de la forme (l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique) et une m\u00e9diation de l\u2019\u0153uvre (l\u2019exp\u00e9rience artistique).<\/p>\n<p>Ils sont repr\u00e9sentatifs d\u2019un art des minorit\u00e9s et ne se satisfont pas d\u2019\u00eatre une simple \u00ab\u00a0minorit\u00e9 visible\u00a0\u00bb. Ils demandant d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0minorit\u00e9 active\u00a0\u00bb.\u00a0; c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019occuper un r\u00f4le historique central d\u2019orientation de la soci\u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 maintenant occult\u00e9 par le r\u00e9cit national officiel. \u00ab\u00a0J\u2019ai travaill\u00e9 sur les \u00e9v\u00e9nements d\u2019octobre 61, des Alg\u00e9riens noy\u00e9s dans la Seine, on \u00e9tait dans le contexte de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Au-del\u00e0 de l\u2019horreur, ce qui m\u2019a frapp\u00e9, c\u2019est l\u2019effacement des m\u00e9moires ces corps-l\u00e0 qui ont subi une violence sans pr\u00e9c\u00e9dent dans les rues de Paris, une manifestation la plus r\u00e9prim\u00e9e en Europe de l\u2019histoire contemporaine\u00a0: des milliers de manifestants furent arr\u00eat\u00e9s, emprisonn\u00e9s, tortur\u00e9s, des centaines perdirent la vie\u2026 Nous avons le devoir de raviver cette m\u00e9moire, de le faire de fa\u00e7on apais\u00e9e, d\u00e9passionn\u00e9e. Et mon m\u00e9dia, je trouve, c\u2019est pour \u00e7a que je le danse tous les jours depuis des ann\u00e9es, parce que je suis convaincu de \u00e7a. Ce m\u00e9dia danse, c\u2019est la plus belle porte pour moi pour rendre un corps \u00e0 ces corps disparus\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<p>La danse n\u2019est pas seulement \u00ab\u00a0performatrice\u00a0\u00bb dans le sens d\u2019un spectacle ou d\u2019un divertissement, elle est aussi \u00ab\u00a0perforatrice\u00a0\u00bb dans le sens d\u2019une arme<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. C\u2019est en cela que la danse nous invite ou nous engage \u00e0 avoir une pens\u00e9e du mouvement. Entre culture vivante o\u00f9 l\u2019enseignement se fait in vivo dans un jeu d\u2019interactions et culture transmise passant par une codification acad\u00e9mique, il est important que les acteurs directement concern\u00e9s, les danseurs et chor\u00e9graphes, d\u00e9gagent une expertise pour traduire cette pens\u00e9e du mouvement en termes de politiques culturelles, au risque d\u2019\u00eatre soumis aux logiques ali\u00e9nantes qui les d\u00e9poss\u00e8dent du sens de leur engagement. Il est symptomatique qu\u2019il n\u2019existe pas apr\u00e8s des ann\u00e9es de discussion de Dipl\u00f4me d\u2019\u00c9tat en danse hip-hop et peut-\u00eatre ne sera-t-il jamais mis en place. Dans une n\u00e9gociation entre les acteurs et les instituons, chacun doit comprendre l\u2019autre dans son fonctionnement et ses objectifs. Ce n\u2019est pas refuser une professionnalisation, mais indiquer que les modes de cr\u00e9ation, de transmission et de diffusion peuvent emprunter des chemins braconniers et, par cons\u00e9quent, sa propre fa\u00e7on d\u2019organiser, de classer, de hi\u00e9rarchiser ses modes de validation et de jugement, distincts de ceux du \u00ab\u00a0monde de l\u2019art\u00a0\u00bb (production, diffusion, consommation, valorisation selon l\u2019ordre \u00e9tabli d\u2019un champ socioprofessionnel)<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/p>\n<p>Pour le hip-hop, l\u2019art est dans le monde et l\u2019\u0153uvre artistique ins\u00e9parable de la vie, de cet accomplissement du mouvement. Il n\u2019y a pas un saut qualitatif quand le hip-hop se danse dans les cages d\u2019escalier d\u2019immeubles, les dalles du m\u00e9tro, les arri\u00e8re-salles d\u2019\u00e9quipements de quartier et quand des chor\u00e9graphes explorent une m\u00e9moire collective et les conditions de production d\u2019une culture. L\u2019art et le social forment un tout qui d\u00e9passe l\u2019opposition cat\u00e9gorielle entre le monde de la rue et le monde de l\u2019art. \u00ab\u00a0En mati\u00e8re de cr\u00e9ation artistique, il importe essentiellement que l\u2019imagination \u00e9chappe \u00e0 toute contrainte, ne se laisse sous aucun pr\u00e9texte imposer de fili\u00e8re. L\u2019artiste ne peut servir la lutte \u00e9mancipatrice que s\u2019il s\u2019est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 subjectivement de son contenu social et individuel, que s\u2019il en a fait passer le sens et le drame dans ses nerfs et que s\u2019il cherche librement \u00e0 donner une incarnation artistique \u00e0 son monde int\u00e9rieur\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\"><sup>[20]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Ainsi nous ne pouvons s\u00e9pare l\u2019exp\u00e9rience et la pens\u00e9e, l\u2019action et la recherche, le sensible et l\u2019intelligible, car ce serait se couper du r\u00f4le de l&rsquo;exp\u00e9rimentation populaire. C\u2019est le principe d\u2019un art du bricolage<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>, du free-style, de l\u2019improvisation, autant de moments privil\u00e9gi\u00e9s d\u2019une exp\u00e9rimentation collective, d\u2019une \u0153uvre en mouvement o\u00f9 le processus s\u2019av\u00e8re aussi important que le r\u00e9sultat auquel il m\u00e8ne, o\u00f9 L\u2019accession \u00e0 un certain mode d\u2019\u00eatre, l\u2019emporte sur l\u2019accomplissement d\u2019une \u0153uvre finie. C\u2019est un \u00e9quilibre vital, tendu, pr\u00e9caire, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u2026<\/p>\n<p>L\u2019art du bricolage ouvre ainsi le champ \u00e0 une d\u00e9marche personnelle et collective qui est cr\u00e9ative, imaginative o\u00f9 chacun peut d\u00e9velopper sa propre recherche, laisser ses traces, construire ses propres r\u00e9f\u00e9rences. Il ne s\u2019agit pas de faire de la r\u00e9paration sociale ou du traitement social par la culture, mais d\u2019ordonnancer autrement les mat\u00e9riaux de la r\u00e9alit\u00e9 dans une vision diff\u00e9rente du monde et, par ce changement de perspective, de donner une prise sur le monde, particuli\u00e8rement \u00e0 ceux que l\u2019on caract\u00e9rise comme \u00ab\u00a0sans perspective\u00a0\u00bb, ceux qui ont connu l\u2019enfermement p\u00e9nitentiaire, asilaire ou la rel\u00e9gation prol\u00e9taire, identitaire, territoriale ou sociale et que l\u2019on \u00ab\u00a0met au rebut\u00a0\u00bb. Ce que nous dit l\u2019artiste bricoleur, c\u2019est que chacun d\u2019entre nous peut \u00eatre ce travailleur de la culture et, gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9tamorphose du commun en cr\u00e9ation singuli\u00e8re, trouver r\u00e9ponse \u00e0 ses attentes, atteindre une forme d\u2019expression esth\u00e9tique universelle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans le monde du bricolage, \u201con s\u2019autorise\u201d, c\u2019est diff\u00e9rent de la hi\u00e9rarchie culturelle. On n\u2019a pas de compte \u00e0 rendre, pas de n\u00e9gociation de cr\u00e9ation. Ce sont les personnes que l\u2019on rencontre en premier. Ce ne sont pas forc\u00e9ment des marginaux, mais ce sont des gens du peuple ou qui ont un engagement dans le peuple. Je crois que l\u2019on peut fabriquer la soci\u00e9t\u00e9 autrement, \u00e0 travers des rencontres, des actes qui peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s sans importance, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, mais dont les effets peuvent \u00eatre tr\u00e8s profonds sur les individus et leur entourage. Les bricoleurs allient cette dimension civique, citoyenne, \u00e9thique et esth\u00e9tique. Il nous faut inventer notre culture, parce que les cadres pr\u00e9\u00e9tablis sont remis en question. Pour un bricoleur, agir sur le monde est un acte de cr\u00e9ation, c\u2019est une mani\u00e8re de r\u00e9affirmer son existence et d\u2019apporter la preuve de l\u2019apport que peut avoir la culture populaire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>.<\/p>\n<p>La prise en compte de l\u2019al\u00e9atoire dans l\u2019\u0153uvre, le dialogue ou la confrontation avec les mat\u00e9riaux bruts, la pr\u00e9f\u00e9rence du processus intuitif en absence de projet planifi\u00e9, le refus d\u2019appartenir \u00e0 une \u00e9cole acad\u00e9mique, la valorisation par le d\u00e9tournement des situations d\u00e9class\u00e9es ou rel\u00e9gu\u00e9es, tout cela devrait \u00eatre des crit\u00e8res acceptables d\u2019une \u0153uvre artistique. Mais nous avons vu \u00e0 travers la danse hip-hop que l\u2019autonomie de la production artistique est conditionn\u00e9e \u00e0 d\u2019autres crit\u00e8res politiques et \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Dans la perspective d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9cole populaire autonome\u00a0\u00bb, il nous faut alors nous emparer du savoir et tous autres mat\u00e9riaux utiles l\u00e0 o\u00f9 ils sont, les diffuser et les partager avec le reste du monde pour s\u2019opposer aux man\u0153uvres de confiscation. Le corps politique de la danse est une gu\u00e9rilla en faveur d\u2019un libre acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace de cette exp\u00e9rience.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Dembele B. (2018), \u00ab\u00a0Syndrome de l&rsquo;initi\u00e9 [Les damn\u00e9.es de la terre\u00a0\u00bb], Cie Rualit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Sika H. (2017), \u00ab\u00a0Corps pour corps &#8211; op\u00e9ra hip-hop &amp; baroque\u00a0\u00bb, Cie Mood\/rv6k.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Slimani M. (2018), \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0C\u2019Franc\u00a0\u00bb m\u00e9lange danse hip-hop et chanson fran\u00e7aise\u00a0\u00bb in le Courrier de l\u2019Atlas.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Bazin H. (2017), \u00ab\u00a0Police des banlieues, contrema\u00eetre du n\u00e9o-capitalisme\u00a0\u00bb, in blog M\u00e9diaprt (https:\/\/blogs.mediapart.fr\/hugues-bazin\/blog\/130217\/police-des-banlieues-contremaitre-du-neocapitalisme)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Louis E. (2018), \u00ab\u00a0J\u2019ai voulu \u00e9crire l\u2019histoire de la destruction d\u2019un corps\u00a0\u00bb, in journal en ligne M\u00e9diapart, (https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/160518\/edouard-louis-j-ai-voulu-ecrire-l-histoire-de-la-destruction-d-un-corps)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Slimani M.,(2015) Ecrits, Cie Nomad<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Miredin J.H., B\u00e9nac-Giroux K., (2017) \u00ab\u00a0Des poncifs aux contre-pieds\u00a0: les mises en corps des Noirs dans la danse-th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, in Trac\u00e9s. Revue de Sciences humaines.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Bazin H., Bornaz N, Slimani M (2010), \u00ab\u00a0Quels enjeux pour un art et une culture populaire en France\u00a0?\u00a0\u00bb, in Cahiers de Recherche Sociologique No49, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, Ath\u00e9na \u00c9dition<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Shusterman R. (2007), Conscience du corps. Pour une soma-esth\u00e9tique, \u00c9ditions de L\u2019\u00c9clat.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Shusterman, R. (2009), \u00ab\u00a0Divertissement et art populaire\u00a0\u00bb, in revue Mouvements, 57.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Marker C. (1961), Commentaires, Seuil.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Duve T. (1992), \u00ab\u00a0Fonction critique de l\u2019art\u00a0? Examen d\u2019une question\u00a0\u00bb, in Bouchindhomme C.et Rochlitz R., <em>L\u2019Art sans compas. Red\u00e9finitions de l\u2019esth\u00e9tique<\/em>, Le Cerf.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Shusterman R. [1992], <em>Pragmatist Aesthetics\u00a0: Living beauty, rethinking art<\/em>, Basil Blackwell<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Gargov P., cit\u00e9 par Gonon A. (2015), \u00ab\u00a0La ville a-t-elle d\u00e9finitivement dompt\u00e9 ses artistes urbains\u00a0?\u00a0\u00bb, in revue <em>Nectart<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Bazin H. (2005), \u00ab\u00a0L\u2019art d\u2019intervenir dans l\u2019espace public\u00a0\u00bb in Revue Territoires No 457, Adels.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Bazin H. (2014), \u00ab\u00a0Les arpenteurs ouvreurs d\u2019espaces\u00a0\u00bb, in revues Arpentages,2, Sc\u00e8nes Obliques.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Slimani M (2017), \u00e0 propos de la cr\u00e9ation chor\u00e9graphique, \u00ab\u00a0LeS DisParuS\u00a0\u00bb, Cie No MaD<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Geduld V.P.(2008), <em>Dance is a weapon\u00a0: New Dance Group, 1932-1955<\/em>, Centre National de la Danse.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Becker HS (1982)<em> Art Worlds. <\/em>London: University of California Press.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Breton A., Rivera D. (1938), <em>Manifeste pour un art r\u00e9volutionnaire ind\u00e9pendant<\/em>, Mexico.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Bazin H. (2016), \u00ab\u00a0Art du bricolage, bricoleurs d\u2019art\u00a0\u00bb, in Les cahiers d\u2019Artes, \u00ab\u00a0L&rsquo;art \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du social\u00a0\u00bb,<\/p>\n<p>Presses Universitaires de Bordeaux.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Sika H. (2012), entretien, Cie Mood\/rv6k<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que nous dit la danse hip-hop dans son rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et aux institutions sur la place d\u2019un art populaire et sur son enjeu politique Hugues Bazin, \u00e0 para\u00eetre dans l&rsquo;ouvrage am\u00e9ricain Black, Blanc, Beur. Rap Music and Hip-Hop Culture in the Francophone World Rowman and Littlefie Ed., &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2302,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"_links_to":"","_links_to_target":""},"categories":[2],"tags":[12,29,30,41,50,102],"class_list":["post-2301","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","tag-art-social","tag-cultures-urbaines","tag-danse","tag-espace-public","tag-hip-hop","tag-quartiers-populaires"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2018\/11\/les-disparus.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p2QGRI-B7","post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2301","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2301"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2301\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2306,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2301\/revisions\/2306"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2302"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2301"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2301"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2301"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}