{"id":3004,"date":"2021-12-21T01:33:09","date_gmt":"2021-12-21T00:33:09","guid":{"rendered":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/?p=3004"},"modified":"2021-12-21T02:03:42","modified_gmt":"2021-12-21T01:03:42","slug":"des-tiers-espaces-reflexifs-pour-mieux-penser-leconomie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/2021\/12\/21\/des-tiers-espaces-reflexifs-pour-mieux-penser-leconomie\/","title":{"rendered":"Des tiers espaces r\u00e9flexifs pour mieux penser l&rsquo;\u00e9conomie"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le champ de l\u2019\u00e9ducation populaire, quel serait l&rsquo;enjeu d&rsquo;un tiers secteur associatif ? Cela renvoie \u00e0 l\u2019autonomie de ce \u00ab tiers \u00bb par rapport \u00e0 l\u2019imposition du mod\u00e8le \u00e9conomique dominant.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/12\/IMG_20211123_124545_web-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3005\"\/><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Le Laboratoire d&rsquo;innovation sociale par la recherche-action (LISRA) est issu d&rsquo;un r\u00e9seau d&rsquo;acteurs-chercheurs qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es. Ces derniers issus de parcours professionnels divers adoptent dans leur cadre d&rsquo;activit\u00e9s une d\u00e9marche de recherche-action o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rience et la r\u00e9flexivit\u00e9 deviennent les supports d&rsquo;une production de savoirs. Le laboratoire social a men\u00e9 l&rsquo;une des quatre exp\u00e9rimentations lanc\u00e9es par le Fonds de coop\u00e9ration de la jeunesse et de l&rsquo;\u00e9ducation populaire (FONJEP) 21. Hugues Bazin est chercheur ind\u00e9pendant, animateur du LISRA et chercheur associ\u00e9 \u00e0 la Maison des sciences de l&rsquo;homme Paris-Nord. Il a publi\u00e9 de nombreux travaux sur la question des tiers espaces. Nicolas Guerrier est chercheur contributeur au LISRA. L&rsquo;interview revient sur les principaux r\u00e9sultats de l&rsquo;exp\u00e9rimentation (tiers espaces r\u00e9flexifs, sc\u00e9narios d&rsquo;appropriation de la recherche, centralit\u00e9 populaire), mais aussi sur les effets produits par le confinement et le contexte sanitaire sur la recherche-action.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong><em>Comment appr\u00e9hendez-vous les \u00e9volutions actuelles des mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques du secteur associatif?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Hugues Bazin : Nous interrogeons la notion m\u00eame de mod\u00e8le, car lorsque l&rsquo;on parle de mod\u00e8le socio-\u00e9conomique, cela renvoie tout de suite \u00e0 une logique technicienne comme seule r\u00e9solution possible du probl\u00e8me. Comme s&rsquo;il suffisait d&rsquo;\u00e9tudier quelle est la bonne exp\u00e9rimentation et de la g\u00e9n\u00e9raliser ensuite gr\u00e2ce \u00e0 un mod\u00e8le prenant en compte les ressources obtenues ou g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par les associations pour d\u00e9velopper leur projet (subventions, dons publics, ressources humaines, etc.). Selon nous, ce n&rsquo;est pas ce type d&rsquo;approche qui permet \u00e0 un moment donn\u00e9 de formuler l&rsquo;enjeu socio-\u00e9conomique, dans le champ de l&rsquo;\u00e9ducation populaire, de ce que serait un tiers secteur associatif et donc aussi un tiers secteur \u00e9conomique. Il faut se poser la bonne question : \u00abla crise actuelle n&rsquo;est-elle pas li\u00e9e au fait qu&rsquo;il y a une difficult\u00e9 \u00e0 trouver un nouveau r\u00e9f\u00e9rentiel de ce que pourrait \u00eatre aujourd&rsquo;hui un tiers secteur dans le paysage \u00e9conomique ? \u00bb Les formes \u00e9conomiques des associations ont d\u00e9j\u00e0 connu de nombreux bouleversements depuis l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Je pense notamment au recul de plus en plus grand de l&rsquo;\u00c9tat social, \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;une forme n\u00e9olib\u00e9rale \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, mais surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990-2000, au moment o\u00f9 l&rsquo;\u00c9tat social a perdu son r\u00f4le d&rsquo;arbitre entre le mod\u00e8le priv\u00e9 et le mod\u00e8le public, ce qui a permis justement l&rsquo;accompagnement de ce tiers secteur appel\u00e9 \u00e9conomie sociale et solidaire. Se pose aujourd&rsquo;hui la question de l&rsquo;autonomie de ce \u00ab tiers \u00bb par rapport \u00e0 l&rsquo;imposition du mod\u00e8le \u00e9conomique dominant qui n&rsquo;est remise en cause nulle part.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Vous parlez de crise justement, de la crise actuelle que subissent les associations. Que d\u00e9signe selon vous cette crise ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>H B : Le terme \u00ab crise \u00bb est en fait ambigu. Il laisse entendre un retour possible \u00e0 une \u00ab normalit\u00e9 \u00bb alors que la crise est un mode de gestion correspondant \u00e0 un ajustement du syst\u00e8me socio-\u00e9conomique. Par exemple, l&rsquo;arriv\u00e9e du ch\u00f4mage massif au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 est li\u00e9e \u00e0 une restructuration \u00e9conomique laissant se d\u00e9sagr\u00e9ger le tissu industriel au profit d&rsquo;une politique n\u00e9olib\u00e9rale et d&rsquo;une mondialisation. Donc c&rsquo;est un choix guid\u00e9 par de nouveaux r\u00e9f\u00e9rentiels socio-\u00e9conomiques qui tend \u00e0 faire croire en m\u00eame temps qu&rsquo;apr\u00e8s la \u00ab crise \u00bb nous pourrions revenir \u00e0 une croissance perp\u00e9tuelle garantissant un progr\u00e8s social. Il en est de m\u00eame pour la \u00abcrise sanitaire\u00bb actuelle qui vient ent\u00e9riner l&rsquo;entr\u00e9e dans le droit commun d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Nicolas Guerrier : Lors de nos premi\u00e8res rencontres avec les associations participant \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation est apparue la question du rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie. L&rsquo;\u00e9conomie est entendue ici dans son sens large, pas uniquement capitaliste, mais aussi dans son sens quotidien : la gestion, la comptabilit\u00e9, la r\u00e9ponse permanente aux appels \u00e0 projets, l&rsquo;orientation de l&rsquo;activit\u00e9 dans une logique de viabilit\u00e9 sur le terrain marchand. Bref, il devient habituel de tordre le sens de l&rsquo;activit\u00e9 associative pour assurer sa long\u00e9vit\u00e9 \u00e9conomique, alors m\u00eame que cette long\u00e9vit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9e par l&rsquo;approche \u00e0 court terme de l&rsquo;\u00e9poque et son rapport au temps agit\u00e9. En ce sens l&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;est plus simplement une science, mais bien une forme normative, voire une forme id\u00e9ologique impos\u00e9e aux associations, mais aussi \u00e0 l&rsquo;ensemble des diff\u00e9rents champs de la vie. Cette forme normative, qui passe pour in\u00e9vitable, vient contraindre et d\u00e9figurer l&rsquo;activit\u00e9 en vidant la substance politique et critique des associations de l&rsquo;\u00e9ducation populaire. Au d\u00e9but, les subventions \u00e9taient larges mais, au fil des coupes budg\u00e9taires, les associations sont entr\u00e9es en concurrence pour obtenir ces subventions. \u00c0 force d&rsquo;habitudes concurrentielles, elles ont eu de moins en moins de mal \u00e0 aller sur le march\u00e9 pour vendre des prestations de services. La pr\u00e9tendue crise dans l&rsquo;association rel\u00e8ve davantage de l&rsquo;importation d&rsquo;imaginaires \u00e9conomistes fonci\u00e8rement h\u00e9t\u00e9ronomes (c&rsquo;est-\u00e0-dire construits de l&rsquo;ext\u00e9rieur et s&rsquo;imposant dans nos pratiques, au contraire de l&rsquo;autonomie). Et comme, plus g\u00e9n\u00e9ralement, la crise est inh\u00e9rente au fonctionnement de l&rsquo;\u00e9conomie, l&rsquo;association en est elle aussi victime, alors qu&rsquo;elle aurait pu \u2014 et peut toujours &#8211; se constituer en dehors du champ \u00e9conomique. Mais cela demande de recourir \u00e0 d&rsquo;autres imaginaires, ce que tentent d\u00e9j\u00e0, au moins en partie, beaucoup d&rsquo;associations.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se que nous avons formul\u00e9e dans le rapport final est de dire qu&rsquo;il fut un temps &#8211; qui peut-\u00eatre dure encore aujourd&rsquo;hui &#8211; o\u00f9 se trouvaient dans les exp\u00e9riences associatives des modalit\u00e9s de relations, des activit\u00e9s, des mani\u00e8res de faire, des gestes qui ne pouvaient pas se r\u00e9duire \u00e0 leur simple dimension \u00e9conomique. Il existe actuellement des formes souvent en \u00e9mergence qui, elles, ne sont pas ou peu norm\u00e9es par l&rsquo;\u00e9conomie, et o\u00f9 l&rsquo;association joue plus un r\u00f4le de tampon entre l&rsquo;\u00e9conomie et la vie pour prot\u00e9ger ce qui n&rsquo;a pas de valeur, l&rsquo;inestimable. Faut-il chercher des nouveaux mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques ou plut\u00f4t \u00e9pauler des pratiques sociales des activit\u00e9s \u00e9mergentes selon des formes organisationnelles qui sont en contradiction avec l&rsquo;\u00e9conomie destructrice ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Vous utilisez le concept de \u00ab chalandisation \u00bb de Michel Chauvi\u00e8re pour illustrer cette \u00e9volution : quelle d\u00e9finition pouvez-vous en donner et comment peut-il venir \u00e9clairer votre regard sur ces \u00e9volutions?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>NG : La chalandisation nous sert \u00e0 montrer comment l&rsquo;activit\u00e9 associative, en particulier de l&rsquo;\u00e9ducation populaire, s&rsquo;est compl\u00e8tement ouverte \u00e0 la dimension \u00e9conomique, comme Chauvi\u00e8re l&rsquo;a d\u00e9crit pour le secteur du social. Comment des activit\u00e9s qui pouvaient se d\u00e9rouler sans liens de vente, sans liens d&rsquo;achat, sans argent ou sans salariat (la vente de ses gestes), ont d\u00fb au fil du temps se rendre poreuses \u00e0 la sph\u00e8re \u00e9conomique. C&rsquo;est dans ce sens-l\u00e0 que l&rsquo;on utilise la chalandisation, au sens o\u00f9 il y a tout un processus qui sert \u00e0 inciter l&rsquo;association \u00e0 adopter une d\u00e9marche de commercialisation de l&rsquo;activit\u00e9, et une mani\u00e8re d&rsquo;attirer le chaland de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;une entreprise tout \u00e0 fait classique ou qu&rsquo;un artisan sur le march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Vous avez particip\u00e9 en tant que laboratoire social \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation du FONJEP. Pourriez-vous nous en donner les principaux r\u00e9sultats?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>HB : Les r\u00e9sultats d&rsquo;une recherche-action s&rsquo;\u00e9valuent dans le temps et nos rapports n&rsquo;en restituent qu&rsquo;une partie visible. C&rsquo;est un processus qui devient progressivement tangible pour les associations. Un des premiers r\u00e9sultats a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ouverture d&rsquo;espaces r\u00e9flexifs, de tiers espaces au sein des structures. Il s&rsquo;agit en particulier de donner aux acteurs la possibilit\u00e9 de n\u00e9gocier un d\u00e9calage par rapport \u00e0 leurs positions habituelles et de tirer un savoir transformateur dans l&rsquo;aller-retour entre pratique et r\u00e9flexion, espace d&rsquo;implication socioprofessionnelle et espace r\u00e9flexif. C&rsquo;est la d\u00e9finition m\u00eame de notre laboratoire social. Sur le plan m\u00e9thodologique, nous reprenons les outils des sciences sociales pour les mettre au service d&rsquo;une autonomisation des acteurs dans leur capacit\u00e9 de penser et d&rsquo;agir. En demandant plus de temps au FONJEP pour mettre en place notre recherche-action, nous avons cr\u00e9\u00e9 un espace o\u00f9 les gens peuvent de mani\u00e8re plus autonome d\u00e9gager des perspectives. C&rsquo;est ce que Cornelius Castoriadis d\u00e9signe quand il parle d&rsquo;\u00ab imaginaire instituant \u00bb : ce qui nous a donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de cr\u00e9er un imaginaire permettant justement de d\u00e9finir d&rsquo;autres sc\u00e9narios. C&rsquo;est-\u00e0-dire s&rsquo;autoriser \u00e0 proposer diff\u00e9rentes pistes qu&rsquo;on a appel\u00e9es \u00abtransitions, m\u00e9tamorphoses\u00bb et \u00ab effondrements \u00bb pour que les associations puissent se projeter autrement. D&rsquo;ailleurs, la crise actuelle confirme que ces sc\u00e9narios sont d\u00e9j\u00e0 en cours.<\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab transition \u00bb (sc\u00e9nario 1) ne change pas de syst\u00e8me global mais cherche des formes transitoires pour l&rsquo;am\u00e9nager. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on pourrait appeler par exemple le \u00abcapitalisme vert\u00bb ou une \u00e9cologie de \u00abd\u00e9veloppement durable \u00bb. On retrouve cette forme de transition dans l&rsquo;entrepreneuriat social qui articule l&rsquo;\u00e9conomie associative et l&rsquo;\u00e9conomie priv\u00e9e en reprenant le mod\u00e8le entrepreneurial. Vous devinez \u00e9videmment que nous ne nous situons pas obligatoirement dans ce choix-l\u00e0. Mais le but de l&rsquo;\u00e9tude est d&rsquo;expliciter les possibilit\u00e9s de choix.<\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab m\u00e9tamorphose \u00bb (sc\u00e9nario 2) consiste \u00e0 changer de forme sociale et \u00e9conomique \u00e0 partir de processus collaboratifs et coop\u00e9ratifs. Il s&rsquo;agit de processus \u00e9mergents, c&rsquo;est-\u00e0-dire que l&rsquo;on ne peut pas d\u00e9terminer ce que sera la forme finale de soci\u00e9t\u00e9. Cela passe par la r\u00e9actualisation d&rsquo;anciennes formes r\u00e9appropri\u00e9es, comme par exemple le communalisme. On l&rsquo;a vu d&rsquo;ailleurs lors des derni\u00e8res \u00e9lections municipales dans l&rsquo;\u00e9mergence de constructions citoyennes nouvelles qui d\u00e9construisent les mod\u00e8les politiques classiques. Les citoyens se r\u00e9approprient la vie de la cit\u00e9 dans un travail autour des communs. Cela implique de nouvelles formes de gouvernance, de rapports aux territoires, au travail, des formes plus transversales, plus d\u00e9mocratiques, o\u00f9 il y a une r\u00e9elle participation &#8211; et pas simplement une injonction \u00e0 la participation &#8211; des habitants du territoire qui cog\u00e8rent ou qui coconstruisent. Les \u00abtiers lieux\u00bb s&rsquo;inscrivent dans cette mouvance s&rsquo;ils ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 des services dans un management du territoire. On retrouve aussi des syst\u00e8mes coop\u00e9ratifs, des associations transversales qui sont dans une logique plus territoriale que sectorielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me sc\u00e9nario est celui de l&rsquo;\u00ab effondrement \u00bb, qui peut avoir diff\u00e9rentes connotations parce qu&rsquo;il existe tout un courant de collapsologie avec parfois des d\u00e9veloppements plus ou moins radicaux. Nous faisons le constat que les mutations actuelles laissent des pans entiers de la soci\u00e9t\u00e9 dans ces zones de d\u00e9prise, o\u00f9 l&#8217;emprise fonctionnelle s&rsquo;\u00e9croule, o\u00f9 les services publics disparaissent et o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie se d\u00e9compose (quartiers populaires, zones p\u00e9riurbaines et rurales). Paradoxalement, ces zones de d\u00e9structuration du rapport au travail peuvent aussi donner lieu \u00e0 une recomposition de zones autonomes par rapport au mod\u00e8le \u00e9conomique dominant. Car pour \u00eatre dans une forme instituante, il faut effectivement \u00eatre dans la d\u00e9construction de l&rsquo;institution. On pensera aux zones \u00e0 d\u00e9fendre (ZAD), aux friches et \u00e0 bien d&rsquo;autres formes de tiers espaces d&rsquo;exp\u00e9rimentation en mati\u00e8re sociale, culturelle, agricole, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces trois sc\u00e9narios coexistent d\u00e9j\u00e0 avec des temporalit\u00e9s, des formes sociales et des territorialit\u00e9s diff\u00e9rentes. La proposition de notre recherche-action est de donner aux acteurs associatifs la possibilit\u00e9 de ne pas les subir, mais de les recomposer en fonction de l&rsquo;analyse de leur propre situation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Vous utilisez \u00e9galement la notion de \u00ab centralit\u00e9 populaire\u00bb ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>HB : La centralit\u00e9 populaire, c&rsquo;est ce qui permettrait une interface justement entre ces trois sc\u00e9narios. Parce que la centralit\u00e9 populaire n&rsquo;est pas un sc\u00e9nario, mais une forme sociale totale pour reprendre Marcel Mauss. Comment effectivement les acteurs peuvent-ils se recomposer dans une forme qui prend sens dans une totalit\u00e9 ? C&rsquo;est-\u00e0-dire o\u00f9 il n&rsquo;y a pas justement d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la question culturelle, de l&rsquo;autre la question \u00e9conomique, etc. Reprenons l&rsquo;exemple de la \u00ab crise \u00bb des ann\u00e9es 1980 des p\u00f4les industriels et des quartiers populaires. Il y avait, notamment \u00e0 travers les luttes sociales et le maintien des acquis sociaux, un continuum entre les luttes ouvri\u00e8res dans le tissu industriel, la lutte pour l&rsquo;habitat dans les quartiers populaires et une forme de culture autonome dans ces quartiers, dont le milieu associatif des ann\u00e9es 1970 \u00e9tait repr\u00e9sentatif, avant de se faire instrumentaliser par la politique de la ville dans les ann\u00e9es 1990. Donc il existait l\u00e0 une sorte de forme sociale totale, en concordance avec un mod\u00e8le politique, ce qu&rsquo;on appelait dans notre exemple \u00ables banlieues rouges \u00bb. Le mouvement des Gilets jaunes est symptomatique \u00e0 cet \u00e9gard, au-del\u00e0 de l&rsquo;aspect revendicatif. Il a cherch\u00e9 \u00e0 instaurer un nouvel imaginaire \u00e0 travers l&rsquo;occupation des ronds-points et de la cabane au milieu, o\u00f9 peut se recomposer une centralit\u00e9 populaire, cette forme sociale totale. C&rsquo;est, autrement dit, un accueil inconditionnel de cat\u00e9gories sociales paup\u00e9ris\u00e9es qui recr\u00e9ent un lien d&rsquo;interd\u00e9pendance, d&rsquo;autoformation r\u00e9ciproque, de prise de conscience collective. On recr\u00e9e une coh\u00e9rence et un sens dont on a \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s, parce qu&rsquo;atomis\u00e9s dans nos r\u00f4les sociaux. Le but de la recherche-action n&rsquo;est pas de d\u00e9cr\u00e9ter l&rsquo;instauration de centralit\u00e9s populaires, mais de d\u00e9crire et de l\u00e9gitimer les conditions de leur \u00e9mergence.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l&rsquo;acteur \u00e0 titre individuel, la centralit\u00e9 populaire, c&rsquo;est dire : \u00ab)e ne suis pas qu&rsquo;un agent d&rsquo;une structure, je suis aussi un acteur et l&rsquo;auteur d&rsquo;un parcours social et professionnel.\u00bb C&rsquo;est-\u00e0-dire que je suis capable par moi-m\u00eame de cr\u00e9er des r\u00e9f\u00e9rentiels. C&rsquo;est aussi accepter d&rsquo;\u00eatre dans un rapport situ\u00e9, dans des logiques de production ; la dimension d&rsquo;acteur populaire comme d&rsquo;\u00e9ducation populaire est une construction sociale, elle n&rsquo;existe que dans la conscience d&rsquo;\u00eatre effectivement un acteur historique dans ce rapport social entre dominants et domin\u00e9s. Et c&rsquo;est aussi une mani\u00e8re de contrecarrer les logiques n\u00e9olib\u00e9rales de centralit\u00e9 qui, derri\u00e8re \u00ab l&rsquo;attractivit\u00e9 \u00bb de grands p\u00f4les r\u00e9gionaux, consacrent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une \u00abclasse cr\u00e9ative \u00bb&gt; o\u00f9 s&rsquo;impose une forme manag\u00e9riale de la \u00ab start-up nation\u00bb jusque dans le milieu associatif, excluant les mouvements populaires comme celui des Gilets jaunes. La question est alors de se demander comment peuvent \u00eatre reconnues d&rsquo;autres formes de cr\u00e9ativit\u00e9 et d&rsquo;intelligence sociale, notamment \u00e0 travers les espaces r\u00e9flexifs ouverts par la recherche-action, et comment peut se faire leur traduction politique sans laquelle on s&rsquo;expose \u00e0 une reproduction de la violence sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>NG : \u00c0 la suite de l&rsquo;exp\u00e9rimentation avec le FONJEP, des gens nous ont contact\u00e9s parce qu&rsquo;ils voulaient travailler avec nous \u00e0 l&rsquo;ouverture d&rsquo;espaces r\u00e9flexifs dans leur association, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la r\u00e9gion Nouvelle-Aquitaine. Et pour certaines associations ou groupements d&rsquo;associations, le PTCA appara\u00eet comme une mani\u00e8re de faire vivre un ou plusieurs espaces r\u00e9flexifs et d&rsquo;apporter finalement une tranquillit\u00e9 \u00e9conomique. Le probl\u00e8me de tout dispositif, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais neutre comme disait Michel Foucault. Les dispositifs ont pour vocation de normaliser. Nous sommes donc logiquement critiques vis-\u00e0-vis d&rsquo;un nouveau dispositif, mais nous pouvons imaginer qu&rsquo;il puisse \u00eatre utilis\u00e9 \u00e0 des fins qui nous paraissent justes. Quand nous travaillons avec les associations, nous mettons l&rsquo;accent sur le fait que le PTCA est une opportunit\u00e9 de d\u00e9ploiement de l&rsquo;espace r\u00e9flexif et de mise en questionnement du rapport au travail, \u00e0 la gouvernance, au territoire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie, etc. Nous appuyons une mise en perspective qui part du geste, du faire, de l&rsquo;exp\u00e9rience, jusque dans le rapport aux institutions, autonomes ou h\u00e9t\u00e9ronomes. Si les structures associatives sont la cons\u00e9quence d&rsquo;un isomorphisme entrepreneurial \u00e9conomique, alors le PTCA ne doit pas se contenter d&rsquo;op\u00e9rer en outil de survie \u00e9conomique, il pourrait donner de l&rsquo;air et du temps pour exp\u00e9rimenter et imaginer en dehors de la normativit\u00e9 ambiante et aider les associations \u00e0 se singulariser par la mise en commun de leurs pratiques, savoirs, et moyens en tout genre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Pour \u00e9viter cette forme de normalisation, que voudriez-vous mettre en place comme garde-fou dans ces PTCA ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>NG : Premi\u00e8rement, il y a l&rsquo;id\u00e9e de s&rsquo;organiser de mani\u00e8re transsectorielle. On essaye de sensibiliser les associations sur le fait que si le PTCA est vraiment li\u00e9 \u00e0 un secteur d&rsquo;activit\u00e9 resserr\u00e9 sur lui-m\u00eame sans lien avec d&rsquo;autres formes associatives, ou collectifs informels, il risque d&rsquo;\u00eatre compl\u00e8tement instrumentalis\u00e9 au service de la d\u00e9fense d&rsquo;un secteur au lieu de concourir \u00e0 l&rsquo;ouverture d&rsquo;imaginaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me garde-fou &#8211; m\u00eame si la folie nous ferait du bien ! -, la dimension extra-associative permettrait peut-\u00eatre de faire \u00e9merger un commun pluriel, vivant. L&rsquo;association partage sa localit\u00e9 avec des gens qui ne sont pas forc\u00e9ment au fait des fonctionnements, jargon, vocabulaire et registres associatifs, des gens qui raisonnent autrement, qui ont d&rsquo;autres rapports au m\u00e9tier, au travail et \u00e0 leur localit\u00e9. Composer avec cette multitude-l\u00e0 est peut-\u00eatre un rempart \u00e0 la normalisation. \u00c0 condition d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil habituel de l&rsquo;injonction \u00e0 la \u00ab participation des habitants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me garde-fou serait de pr\u00e9parer les associations au fait qu&rsquo;un espace r\u00e9flexif est un espace qui cr\u00e9e de l&rsquo;instituant et donc, n\u00e9cessairement, des mouvements au sein de l&rsquo;organisation. Il fait appara\u00eetre les diff\u00e9rentes lignes sensibles, critiques, il peut donc \u00eatre clivant. C&rsquo;est pourquoi il est important d&rsquo;imaginer l&rsquo;espace r\u00e9flexif comme potentiellement d\u00e9constructif pour les pouvoirs en place dans l&rsquo;association.<\/p>\n\n\n\n<p>H-B : Mais tout d\u00e9pend de l&rsquo;espace d&rsquo;autonomie n\u00e9goci\u00e9. Enfin, on ne peut pas s\u00e9parer un tiers secteur associatif d&rsquo;un tiers secteur de la production de savoir. Le tiers secteur de la recherche doit pouvoir permettre \u00e0 un moment donn\u00e9 de valider une production de savoir qui ne soit ni technicienne (socio-professionnelle) ni institutionnelle (universitaire). Ce qui est en partie aussi le projet initial de l&rsquo;\u00e9ducation populaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>La dimension \u00e9conomique est finalement quasiment absente des r\u00e9sultats de votre recherche. Comment l&rsquo;expliquez-vous?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut le dire clairement, quand on est all\u00e9 dans les associations, on leur a aussi tout de suite annonc\u00e9, en introduction des premiers entretiens, qu&rsquo;ils ne pouvaient pas attendre de nous une solution \u00e9conomique cl\u00e9 en main. Forc\u00e9ment, on a aussi orient\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but l&rsquo;exp\u00e9rimentation vers un angle non \u00e9conomique. C&rsquo;est un parti pris m\u00e9thodologique plut\u00f4t qu&rsquo;id\u00e9ologique d&rsquo;ailleurs : si on part de la question \u00e9conomique, elle va devenir centrale et effacer les autres dimensions. Donc on ne la met pas en retrait mais on la pose en filigrane de ces quatre dimensions.<\/p>\n\n\n\n<p>On a vu bien s\u00fbr \u00e0 quel point la question \u00e9conomique s&rsquo;immis\u00e7ait dans toutes les autres questions sociales. L&rsquo;important \u00e9tait de pouvoir critiquer cette miction des rapports \u00e9conomiques au sein des rapports sociaux. Enfin, en \u00e9coutant les salari\u00e9s, les membres des associations, on a pu constater \u00e0 quel point l&rsquo;\u00e9conomie vient impacter notre vie tr\u00e8s personnelle et cr\u00e9er des formes psychologiques, sociales, vient cr\u00e9er des sch\u00e9mas, des syst\u00e8mes dans lesquels on vit au quotidien. C&rsquo;est donc la possibilit\u00e9 de la r\u00e9appropriation de la question \u00e9conomique au travers aussi des formes de lutte sociale \u00e9mergentes qui va \u00eatre transversale. On l&rsquo;a vu par rapport \u00e0 la crise de la Covid : toute une classe \u00e9conomique qui \u00e9tait invisible s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e justement indispensable au fonctionnement premier de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Qu&rsquo;est-ce que vous avez constat\u00e9, \u00e0 titre d&rsquo;illustration, comme changements dans les associations \u00e0 la suite de l&rsquo;ouverture de ces tiers espaces r\u00e9flexifs?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>NG : Je pense \u00e0 un centre social, qui a int\u00e9gr\u00e9 justement cet espace r\u00e9flexif dans la structuration de son \u00e9quipe et de son activit\u00e9. Et donc au lieu de faire simplement des r\u00e9unions pour aborder de mani\u00e8re technicienne et gestionnaire les t\u00e2ches \u00e0 effectuer, ce centre a int\u00e9gr\u00e9 un espace critique qui a permis de r\u00e9interroger le projet associatif. Pour les associations qui se sont vraiment r\u00e9appropri\u00e9 le processus, il y a eu des chamboulements humains et pas toujours n\u00e9gatifs, mais des r\u00e9organisations, des gouvernances qui sont devenues plus coll\u00e9giales et moins descendantes. Il y a notamment des associations qui ont exclu les \u00e9lus de plein droit des collectivit\u00e9s environnantes pour que les \u00e9quipes gardent la ma\u00eetrise de leurs gestes, de leur \u00abfaire \u00bb. On a donc vu des formes d&rsquo;autonomisation se d\u00e9velopper, des dirigeants, des directeurs, des directrices qui se sont dit : \u00ab Okay, l\u00e0, les choses sont en train de bouger. Donc l&rsquo;association a peut-\u00eatre moins besoin de moi en tant que directrice ou directeur, je vais me concentrer sur ce qui fait sens.\u00bb Certains sont sortis de leur association en tant que professionnels pour y revenir plus investis en tant que b\u00e9n\u00e9voles et pour choisir ensuite de suivre une formation par exemple. Ouvrir des espaces r\u00e9flexifs dans les organisations pousse \u00e0 la r\u00e9organisation, non sans cons\u00e9quences sur les trajectoires individuelles. Il y a eu aussi la volont\u00e9 de faire perdurer ces espaces au sein des associations, alors que le contexte est \u00e0 l&rsquo;urgence et \u00e0 la gestion de la crise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Vous avez boucl\u00e9 le cycle de recherche par un questionnaire qui a un regard un peu r\u00e9flexif sur la crise sanitaire actuelle notamment. Comment ce contexte sanitaire est-il venu enrichir ou non vos r\u00e9sultats?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>HB : Notre hypoth\u00e8se et notre fa\u00e7on de travailler, c&rsquo;est toujours d&rsquo;essayer de provoquer des d\u00e9calages. Alors, soit c&rsquo;est nous qui essayons de les provoquer, soit ces d\u00e9calages arrivent par des contextes justement dits \u00abde crise \u00bb, avec le confinement. Cette mani\u00e8re de proc\u00e9der s&rsquo;inscrit dans la tradition de l&rsquo;analyse institutionnelle, o\u00f9, pour analyser les logiques de pouvoir et la mani\u00e8re de fonctionner de l&rsquo;institution, il faut cr\u00e9er aussi au sein m\u00eame de l&rsquo;institution des d\u00e9calages, des contre-espaces. Les associations sont aussi des formes institutionnelles et, pour que les acteurs, \u00e0 un moment donn\u00e9, puissent analyser leur propre fonctionnement, notamment la question du rapport au travail, au territoire, \u00e0 la gouvernance, etc., il faut qu&rsquo;ils cr\u00e9ent une condition d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 leur activit\u00e9. Ce \u00e0 quoi ils ne sont jamais amen\u00e9s, en fait. On les sollicite uniquement dans une logique technicienne, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour accomplir une mission en tant qu&rsquo;agent.<\/p>\n\n\n\n<p>La p\u00e9riode de confinement les a conduits \u00e0 interroger leur logique sectorielle et la valeur travail, voire \u00e0 r\u00e9orienter leur coeur de m\u00e9tier autour de ce qui fait commun et de la mani\u00e8re de g\u00e9rer ce commun. C&rsquo;est un moyen de refonder un projet associatif, alors que ce n&rsquo;\u00e9tait effectivement pas ce pourquoi ils \u00e9taient missionn\u00e9s dans la logique sectorielle. L&rsquo;enqu\u00eate sociale permet de se servir d&rsquo;une probl\u00e9matique et d&rsquo;en faire un probl\u00e8me public.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Il y a eu pourtant de nombreux effets \u00e9conomiques sur les associations, des appels des associations aupr\u00e8s des pouvoirs publics pour \u00eatre aid\u00e9es au m\u00eame titre que les grandes entreprises par exemple. Ne faut-il voir, selon vous, que du positif dans cette crise, dans le sens o\u00f9 cela aurait permis aux associations de se poser les bonnes questions, de se d\u00e9caler par rapport aux logiques normatives dans lesquelles elles \u00e9taient ins\u00e9r\u00e9es?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>HB On ne veut pas tomber dans le raccourci non plus en disant que les associations ne sont pas en souffrance \u00e9conomique et que cette p\u00e9riode ne les a pas impact\u00e9es \u00e9conomiquement. Elles ont d\u00fb d&rsquo;ailleurs r\u00e9pondre \u00e0 des \u00e9valuations de la part de leurs tutelles mesurant cet impact. Mais cela reste dans une logique sectorielle et \u00e9conomique. Cette \u00e9valuation de la crise \u00e0 partir des mat\u00e9riaux r\u00e9colt\u00e9s par les pouvoirs publics a plus pour finalit\u00e9 de contr\u00f4ler que de faciliter une analyse propre aux associations et de produire de nouvelles connaissances posant une alternative, \u00e0 l&rsquo;inverse de l&rsquo;enqu\u00eate sociale que nous avons propos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>NG : Le questionnaire est formul\u00e9 de mani\u00e8re que les associations l&rsquo;utilisent comme un espace d&rsquo;expression, plut\u00f4t en d\u00e9calage par rapport aux urgences du quotidien. Il y a eu un temps o\u00f9 la question \u00e9conomique \u00e9tait peut-\u00eatre plus pressante, plus au centre, mais pendant le confinement, elle \u00e9tait occult\u00e9e, mise en partie \u00e0 distance parce qu&rsquo;on \u00e9tait loin du lieu de travail. Par exemple, plusieurs associations ont laiss\u00e9 la comptabilit\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, les appels \u00e0 projets, la gestion de la tr\u00e9sorerie. En r\u00e9alit\u00e9, la mi-juin est arriv\u00e9e avec son cort\u00e8ge de stress organisationnels et manag\u00e9riaux revenus en pleine face des associations retourn\u00e9es \u00e0 leur poste. Et c&rsquo;est l\u00e0 que beaucoup de burn-out se sont d\u00e9clar\u00e9s. C&rsquo;est que la souffrance au travail dans le secteur associatif est souvent rampante. L&rsquo;engagement, le militantisme ambiant, l&rsquo;illusion d&rsquo;horizontalit\u00e9 cr\u00e9ent un contexte de non-dits et de silences. Le temps du confinement a donc permis un espace de respiration pour tous les gens qui \u00e9taient en souffrance dans leur travail, notamment par rapport \u00e0 leur hi\u00e9rarchie, surtout dans les associations qui se disent horizontales et qui, sous ce couvert, font prosp\u00e9rer des hi\u00e9rarchies par d&rsquo;autres m\u00e9thodes que les organigrammes, c&rsquo;est-\u00e0-dire par le charisme, la domination culturelle, technicienne, genr\u00e9e, etc. Pour les salari\u00e9. e. s qui \u00e9taient en souffrance, le d\u00e9confinement a \u00e9t\u00e9 un des moments tr\u00e8s difficiles \u00e0 vivre, puisqu&rsquo;il a fallu remettre le nez dans un travail dont l&rsquo;insatisfaction avait \u00e9t\u00e9 occult\u00e9e pendant trois mois. Et je crois que le questionnaire permet d&rsquo;exprimer ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 : en quoi le retour \u00e0 la normale est int\u00e9ressant en ce qu&rsquo;il permet de valoriser une exp\u00e9rience h\u00e9t\u00e9rotopique temporaire (c&rsquo;est-\u00e0-dire une forme r\u00e9alis\u00e9e et localis\u00e9e de pratiques utopiques, qui rompent la continuit\u00e9 du quotidien) qui vient de se cl\u00f4turer, et violent en tant que retour sur le lieu banal d&rsquo;exercice de contraintes dont on a tr\u00e8s vite pris le go\u00fbt de se passer. Ceci est \u00e9videmment \u00e0 pond\u00e9rer dans la mesure o\u00f9 d&rsquo;autres salari\u00e9. e. s ont d\u00e9crit le confinement comme une p\u00e9riode de lourdes responsabilit\u00e9s professionnelles et d&rsquo;intensit\u00e9 des t\u00e2ches, tout cela d\u00e9pendant du poste occup\u00e9, du cadre formel plus ou moins strict, du cumul avec des obligations parentales, etc.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Quand on s&rsquo;int\u00e9resse de mani\u00e8re acad\u00e9mique notamment aux mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques associatifs, ou plus largement du tiers secteur en Europe, se pose la question de savoir \u00e0 quelle \u00e9chelle travailler la question des mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques : quelle est donc selon vous la bonne \u00e9chelle pour cette analyse ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>HB : \u00c0 propos de formes d&rsquo;\u00e9cod\u00e9veloppement, il est courant de faire appel \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle r\u00e9gionale qui peut articuler la d\u00e9mission nationale et internationale. Il s&rsquo;agit de sortir du raisonnement binaire entre local et global et de concevoir davantage une forme d&rsquo;archipel se d\u00e9veloppant dans le temps. Ce n&rsquo;est pas simplement des micro socio-\u00e9conomies de territoires, mais des formes archip\u00e9liques qui relient autrement les territoires autour de r\u00e9f\u00e9rentiels communs que nous avons tent\u00e9 de d\u00e9finir \u00e0 travers les notions de \u00abtiers espace\u00bb et de \u00ab centralit\u00e9 populaire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>NG : Je pense au livre de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, Vivre sans? Institutions, police, travail, argent&#8230; Il vient opposer l&rsquo;exp\u00e9rience zadiste, ce que nous appelons les tiers espaces \u00e9mergents, au niveau macro d&rsquo;une action politique nationale qu&rsquo;il consid\u00e8re comme l&rsquo;une des rares assez puissantes pour lutter contre le capitalisme lib\u00e9ralis\u00e9, sans minimiser l&rsquo;importance de l&rsquo;\u00e9mergence des ZAD. I1 remet donc au centre la vieille distinction macro\/micro et il souligne la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;institutions centrales ainsi que celle du r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat pour lutter contre le lib\u00e9ralisme. Mais il me semble qu&rsquo;opposer micro et macro est un trait caract\u00e9ristique de l&rsquo;\u00e9conomisme (son obsession de la mesure) et des politiques d&rsquo;am\u00e9nagement (ou de planification) d\u00e9cid\u00e9es d&rsquo;en haut. Or c&rsquo;est la structuration &#8211; des si\u00e8cles durant &#8211; autour de l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste qui a construit ensuite des formes sociales, lesquelles se sont organis\u00e9es en \u00c9tats, en r\u00e9gions, en localit\u00e9s. Et si, \u00e0 un moment, on veut d\u00e9passer la centralit\u00e9 \u00e9conomique pour aller vers des formes de centralit\u00e9s populaires, peut-\u00eatre serait-il int\u00e9ressant d&rsquo;abandonner la distinction macro\/micro, nations\/r\u00e9gions, Paris\/province, m\u00e9tropoles\/ruralit\u00e9, qui valide non pas la puissance des populations \u00e0 s&rsquo;organiser mais leur gouvernabilit\u00e9. Partir de ce qui \u00e9merge nous semble plus vivant, \u00e0 condition que les \u00e9mergences se relient et fassent archipel. Quel \u00e9cosyst\u00e8me complexe, interd\u00e9pendant, commun cela peut-il engendrer? Qu&rsquo;est-ce qui est en train de jaillir \u00e0 travers l&rsquo;ordre \u00e9tabli, et qui laisse s&rsquo;exp\u00e9rimenter des aventures un petit peu plus excitantes \u00e0 vivre que le quotidien que l&rsquo;on nous vend et qui parfois se prolonge jusque dans les associations, c&rsquo;est-\u00e0-dire le quotidien m\u00e9tro, boulot, dodo, factures ? Ce n&rsquo;est pas une r\u00e9ponse, mais une tentative qui nous semble fertile depuis notre rencontre avec les associations du projet FONJEP : l&rsquo;\u00e9chelle qui nous para\u00eet juste est plut\u00f4t celle de l&rsquo;exp\u00e9rience et de ses interconnexions.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Ref biblio : Bazin Hugues, Guerrier Nicolas, \u00ab Des tiers espaces r\u00e9flexifs pour mieux penser l&rsquo;\u00e9conomie \u00bb in L<em>es mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques des associations : sp\u00e9cificit\u00e9s et approches plurielles,<\/em> La documentation Fran\u00e7aise, 2021, pp. 152-163<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le champ de l\u2019\u00e9ducation populaire, quel serait l&rsquo;enjeu d&rsquo;un tiers secteur associatif ? Cela renvoie \u00e0 l\u2019autonomie de ce \u00ab tiers \u00bb par rapport \u00e0 l\u2019imposition du mod\u00e8le \u00e9conomique dominant. Le Laboratoire d&rsquo;innovation sociale par la recherche-action (LISRA) est issu d&rsquo;un r\u00e9seau d&rsquo;acteurs-chercheurs qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es. &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false,"_links_to":"","_links_to_target":""},"categories":[2],"tags":[31,32,39,43,53,58,78],"class_list":["post-3004","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-article","tag-developpement-culturel","tag-developpement-social","tag-education-populaire","tag-experimenation-sociale","tag-innovation-sociale","tag-limousin","tag-recherche-action"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p2QGRI-Ms","jetpack_sharing_enabled":true,"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3004","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3004"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3004\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3012,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3004\/revisions\/3012"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3004"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3004"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3004"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}