{"id":3021,"date":"2022-01-16T01:59:19","date_gmt":"2022-01-16T00:59:19","guid":{"rendered":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/?p=3021"},"modified":"2022-01-16T02:09:48","modified_gmt":"2022-01-16T01:09:48","slug":"quelles-reponses-de-leducation-populaire-face-au-social-business-et-letat-neoliberal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/2022\/01\/16\/quelles-reponses-de-leducation-populaire-face-au-social-business-et-letat-neoliberal\/","title":{"rendered":"Quelles r\u00e9ponses de l\u2019\u00e9ducation populaire face au social business et l&rsquo;\u00c9tat n\u00e9olib\u00e9ral ?"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Pr\u00e9face au livre d\u2019Andr\u00e9 Decamp \u00ab \u00c9ducation populaire. <br>Nouvel eldorado des start-up sociales \u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"765\" src=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web-1024x765.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3023\" srcset=\"https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web-1024x765.jpg 1024w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web-300x224.jpg 300w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web-768x574.jpg 768w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web-720x538.jpg 720w, https:\/\/recherche-action.fr\/hugues-bazin\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2022\/01\/IMG_20210921_152036_web.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>En abordant la question des mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques d&rsquo;une grande f\u00e9d\u00e9ration d&rsquo;\u00e9ducation populaire, l&rsquo;auteur renvoie aux enjeux des mutations, voire des basculements de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine et ce que pourrait \u00eatre aujourd&rsquo;hui la place d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9ducation populaire. Il \u00e9vite le pi\u00e8ge o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie est souvent r\u00e9duite \u00e0 des dispositifs de financement et interroge ainsi le formatage propre \u00e0 une id\u00e9ologie technico-\u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement dit, l&rsquo;imposition de la vision \u00e9conomique \u00e0 tous les domaines de l&rsquo;activit\u00e9 humaine conduit \u00e0 l\u00e9gitimer et surrepr\u00e9senter la forme technicienne comme seule modalit\u00e9 d&rsquo;implication socioprofessionnelle et r\u00e9ciproquement l&rsquo;intelligence des pratiques r\u00e9duites \u00e0 un dispositif technique am\u00e8ne \u00e0 placer l&rsquo;activit\u00e9 humaine comme simple variable d&rsquo;ajustement d&rsquo;une \u00e9conomie de march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ouvrage d\u00e9crit cette quadrature du cercle o\u00f9 logiques technicienne et \u00e9conomique se renforcent mutuellement. On comprendra qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;\u00eatre contre l&rsquo;apport de la technique ou de l&rsquo;\u00e9conomie, mais de les r\u00e9introduire dans un ensemble syst\u00e9mique susceptible de jouer un contre-pouvoir vis-\u00e0-vis du bin\u00f4me lib\u00e9ralisme\/\u00e9tatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Paradoxalement l&rsquo;\u00c9tat social a favoris\u00e9 une professionnalisation des corps interm\u00e9diaires introduisant la logique technicienne dans les c\u0153urs de m\u00e9tiers. Cette bureaucratisation (sp\u00e9cialisation, sectorisation, etc.) constitua un cheval de Troie du n\u00e9olib\u00e9ralisme destructeur de l&rsquo;\u00c9tat social en ouvrant \u00e0 la concurrence de march\u00e9 tout en imposant verticalement des politiques publiques en partenariat avec le secteur priv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La part de subvention de fonctionnement dans le financement associatif se r\u00e9duisit au profit de la logique concurrentielle d&rsquo;appel \u00e0 projets qui comme son nom l&rsquo;indique mal ne supporte plus la coh\u00e9rence d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9ducation populaire tout en renfor\u00e7ant le contr\u00f4le technocratique des activit\u00e9s. Elle facilite en revanche la financiarisation des politiques publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui \u00e9tait de l&rsquo;ordre de l&rsquo;entraide, de la solidarit\u00e9, de fraternit\u00e9 est reconfigur\u00e9 selon un \u00ab design social \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire la mise en forme esth\u00e9tique des pratiques d&rsquo;intervention cens\u00e9e apporter une plus grande rationalit\u00e9. Ce qui est important, ce sont les techniques participatives qui deviennent une fin en soi, non la finalit\u00e9 d&rsquo;un changement social. Cette fabrique du consentement sous couvert de la participation gomme les asp\u00e9rit\u00e9s conflictuelles incontournables dans l&rsquo;exercice de la d\u00e9mocratie et le pouvoir d&rsquo;orienter les choix, au risque pour les plus r\u00e9fractaires d&rsquo;avoir leurs financements coup\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;usager se transforme en client d&rsquo;une prestation, un nouveau public \u00e0 conqu\u00e9rir. Ce d\u00e9placement du citoyen en \u00ab utilisateur \u00bb entre en concordance avec l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;un capitalisme de plate-forme et une gouvernance par les nombres (num\u00e9risation et distribution centralis\u00e9e) avec des airs de suppression des interm\u00e9diaires, de rapport direct avec l&rsquo;utilisateur, de rationalit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9conomie, cr\u00e9ant de nouveaux syst\u00e8mes de rente et de soumissions. Or un citoyen est quelqu&rsquo;un qui jouit de droits pleins et entiers alors que l&rsquo;utilisateur est quelqu&rsquo;un \u00e0 qui l&rsquo;on attribue, temporairement, un certain nombre de permissions, d&rsquo;autorisations.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que l&rsquo;auteur pr\u00e9cise comme l&rsquo;id\u00e9ologie d&rsquo;un \u00ab manag\u00e9rialisme \u00bb \u00e9vacue la question sociale, c&rsquo;est-\u00e0-dire la compr\u00e9hension de ce qui fait soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;analyse critique des rapports sociaux. L&rsquo;acteur populaire devient un individu \u00e0 ins\u00e9rer, la minorit\u00e9 active, un groupe \u00e0 int\u00e9grer selon les normes visant la comp\u00e9titivit\u00e9 et la modernisation du pays sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;un discours r\u00e9publicain contre les risques s\u00e9cessionnistes ou communautaristes. On se souviendra du dialogue de sourds de la secr\u00e9taire d&rsquo;\u00c9tat \u00e0 la Jeunesse en octobre 2020 avec des jeunes mobilis\u00e9s par la F\u00e9d\u00e9ration des centres sociaux et socioculturels abordant les questions de religion et la\u00efcit\u00e9. Insatisfaite de la r\u00e9alit\u00e9 sociale expos\u00e9e et des questions pos\u00e9es, la secr\u00e9taire d&rsquo;\u00c9tat imposa pour toute conclusion au d\u00e9bat de chanter La Marseillaise et saisit l&rsquo;Inspection g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9ducation mettant en cause l&rsquo;encadrement des jeunes.<\/p>\n\n\n\n<p>Un r\u00e9pertoire s\u00e9mantique vient l\u00e9gitimer cette construction de la r\u00e9alit\u00e9 selon une conception formelle et technicienne de la citoyennet\u00e9 au service d&rsquo;un \u00ab int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral \u00bb : coh\u00e9sion sociale, mixit\u00e9 sociale, participation des habitants, encapacitation, r\u00e9silience des territoires, reconqu\u00eate des territoires perdus de la R\u00e9publique, etc. Ces notions qui se veulent op\u00e9rationnelles permettent en fait \u00ab d&rsquo;agir pour un pouvoir sans penser ce que l&rsquo;on agit \u00bb. C&rsquo;est n\u00e9anmoins sur elles que s&rsquo;effectuent les diagnostics \u00e0 partir desquels sont d\u00e9finies les orientations politiques. \u00c0 part diffuser un techno-savoir dans des formations ad hoc et enrichir une cohorte de consultants-\u00e9valuateurs, cet op\u00e9rationalisme se montre incapable de prendre en compte une r\u00e9alit\u00e9 complexe \u00e9chappant au d\u00e9coupage sectoriel du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>La posture professionnelle ne peut se r\u00e9sumer \u00e0 celle d&rsquo;agent d&rsquo;une structure r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une mission, le tout soumis \u00e0 des crit\u00e8res de performance productive devant g\u00e9n\u00e9rer une \u00ab plus-value \u00bb. L&rsquo;engagement socioprofessionnel traduit aussi la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre acteur et auteur, c&rsquo;est-\u00e0-dire la facult\u00e9 d&rsquo;agir sur ses conditions de travail internes (les modalit\u00e9s de gouvernance de la structure) et externes (les transformations sociales sur le territoire d&rsquo;inscription de la structure), mais aussi l\u00e9gitimer les savoirs issus de cette exp\u00e9rience comme r\u00e9f\u00e9rentiel pouvant faire \u00e9voluer un c\u0153ur de m\u00e9tier tout en nourrissant un mouvement cr\u00e9atif et \u00e9mancipateur chez les populations concern\u00e9es. Une mani\u00e8re de sortir de la mise en concurrence entre implication professionnelle et militante, savoir technicien et savoir exp\u00e9rientiel, \u00ab sachants \u00bb et \u00ab apprenants \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9f\u00e9rentiel est au c\u0153ur du projet de l&rsquo;\u00e9ducation populaire en tant que d\u00e9marche construite d&rsquo;autonomisation et de conscientisation de l&rsquo;agir dans son histoire et dans ses cons\u00e9quences. En d&rsquo;autres termes, c&rsquo;est une prax\u00e9ologie qui permet de structurer la pens\u00e9e et l&rsquo;action, de changer ses pratiques et produire un savoir dans un tout qui fait sens. C&rsquo;est la dimension de la \u00abvaleur travail\u00bb qui est ici questionn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela ne peut donc se r\u00e9sumer \u00e0 un ensemble de \u00ab bonnes pratiques \u00bb et une addition de comp\u00e9tences qui selon une certaine conception entrepreneuriale devraient r\u00e9pondre aux crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un \u00ab impact social \u00bb et de gains socio-\u00e9conomiques. La conduite manag\u00e9riale pousse \u00e0 croire qu&rsquo;il suffit de trouver le bon mod\u00e8le pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes et cr\u00e9er de la \u00ab valeur sociale \u00bb. La mod\u00e9lisation correspond \u00e0 un business model industrialisable pour une meilleure rentabilit\u00e9. C&rsquo;est un sch\u00e9ma fix\u00e9 pour \u00eatre reproductible ind\u00e9pendamment des situations alors qu&rsquo;un r\u00e9f\u00e9rentiel est un mode de structuration permettant de concevoir ces outils en fonction de chaque situation. La proc\u00e9dure pour y mener est bien diff\u00e9rente de la mod\u00e9lisation, elle exige d&rsquo;entrer dans un processus r\u00e9flexif des personnes impliqu\u00e9es en situation, non d&rsquo;appliquer un cadre aux situations.<\/p>\n\n\n\n<p>Une source de la souffrance au travail est li\u00e9e \u00e0 cette dissonance cognitive entre la forme (organisation) et le sens (objectif) dans la tentative de formuler un nouveau projet. Calquer un mod\u00e8le socio-\u00e9conomique sur le milieu de l&rsquo;entreprise sans prendre en compte cette dimension auto-r\u00e9flexive reliant la forme et le sens de l&rsquo;action, c&rsquo;est mettre aussi bien les professionnels que les militants et les b\u00e9n\u00e9voles dans une injonction paradoxale, perp\u00e9tuelle source d&rsquo;\u00e9puisement, qui rend ainsi impossible m\u00eame en pens\u00e9e une alternative socio-\u00e9conomique. \u00c0 l&rsquo;\u00e9puisement professionnel s&rsquo;ajoute donc l&rsquo;\u00e9puisement des corps interm\u00e9diaires en tant que rouage historique d&rsquo;un \u00c9tat social et d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique. Effectivement, en compl\u00e9ment du syst\u00e8me de redistribution, acquis des luttes sociales et de la R\u00e9sistance, l&rsquo;\u00c9tat social d&rsquo;apr\u00e8s- guerre s&rsquo;appuyait sur ce tiers secteur associatif dont l&rsquo;autonomie relative par rapport \u00e0 une \u00e9conomie de march\u00e9 favorisait une participation de la soci\u00e9t\u00e9 civile rem\u00e9diant aux faiblesses d&rsquo;une d\u00e9mocratie peu repr\u00e9sentative et att\u00e9nuant les m\u00e9faits de la nature profond\u00e9ment pr\u00e9datrice du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;auteur souligne comment l&rsquo;av\u00e8nement du n\u00e9olib\u00e9ralisme en tant qu&rsquo;id\u00e9ologie totale, l\u00e9gitime le passage du capitalisme industriel au capitalisme cognitif et de l&rsquo;\u00c9tat social \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat manag\u00e9rial. Le milieu associatif perd sa relative autonomie pour devenir simple courroie de transmission. L&rsquo;\u00c9tat change son r\u00f4le d&rsquo;arbitre r\u00e9gulateur en agent entrepreneur s&rsquo;immis\u00e7ant dans tous les secteurs d&rsquo;activit\u00e9. En m\u00eame temps que se transforme le capitalisme, ce n&rsquo;est plus simplement la force de travail, mais toutes les activit\u00e9s de la personne qui devient source d&rsquo;exploitation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce capitalisme d&rsquo;activit\u00e9 g\u00e9n\u00e8re une confusion entre sph\u00e8res intime et professionnelle, secteurs priv\u00e9 et public avec une injonction d&rsquo;ajustement continuelle aux bouleversements socio-\u00e9conomiques. Chacun est renvoy\u00e9 \u00e0 la responsabilit\u00e9 individuelle de g\u00e9rer ses conditions d&rsquo;existence. Le succ\u00e8s de la notion de \u00ab r\u00e9silience \u00bb est symptomatique de cette manipulation qui transpose un processus psychologique du microsocial vers le macrosocial pour justifier des orientations \u00e9conomiques avant tout id\u00e9ologiques. De m\u00eame la notion de crise est devenue un mode explicatif comme ph\u00e9nom\u00e8ne permanent pour mieux faire accepter la th\u00e9rapie de choc propre aux mutations du capitalisme d\u00e9truisant un mod\u00e8le pour en asseoir un nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;\u00eatre acteur de changement, mais de s&rsquo;adapter au changement. On comprendra alors que le principe d&rsquo;innovation en tant que d\u00e9passement, retournement et d\u00e9tournement des normes anciennes peut tout autant apporter une s\u00e9curit\u00e9 qu&rsquo;une ins\u00e9curit\u00e9 sociale et \u00e9conomique. La \u00ab disruption \u00bb de la \u00ab start-up nation \u00bb commence par la pr\u00e9carisation des statuts avec l&rsquo;auto-entrepreneuriat \u00ab cr\u00e9atif \u00bb comme nouveau masque de la subordination et du creusement des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la ZAD et la start-up peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es l&rsquo;une comme l&rsquo;autre comme une exp\u00e9rimentation socio-\u00e9conomique, la transgression des normes sera d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e ou marginalis\u00e9e et de l&rsquo;autre valoris\u00e9e et exemplaris\u00e9e sans \u00eatre pour autant au service du bien commun. Nous pouvons tout autrement concevoir une innovation sociale dans le sens de l&rsquo;\u00e9ducation populaire comme r\u00e9ponse aux besoins fondamentaux par l&rsquo;\u00e9mancipation collective et le pouvoir de transformation sociale des couches populaires. Cela passe par la conqu\u00eate d&rsquo;un espace \u00e9conomique et politique autonome.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;auteur remarque que le \u00ab tiers secteur \u00bb n&rsquo;est pas en capacit\u00e9 d&rsquo;incarner ce r\u00f4le sous l&#8217;emprise de l&rsquo;injonction technico-\u00e9conomique. L&rsquo;\u00e9conomie sociale et solidaire sous les coups de boutoir d&rsquo;un entrepreneuriat social n&rsquo;\u00e9chappe pas aux logiques de gestion et de march\u00e9. Elle se r\u00e9v\u00e8le plus comme une construction sectorielle que comme une alternative d\u00e9mocratique au capitalisme. La dimension d&rsquo;une \u00e9conomie populaire, du don ou de la r\u00e9ciprocit\u00e9 lorsqu&rsquo;elle est prise en compte, ne d\u00e9passe pas le stade de micro-r\u00e9alisations. Les modalit\u00e9s de subvention ne vont pas en soutien d&rsquo;organisation \u00e9conomique \u00ab sans croissance \u00bb orient\u00e9 par le bien commun empruntant des voies non institutionnelles.<\/p>\n\n\n\n<p>De \u00ab nouveaux \u00bb dispositifs transversaux aux territoires comme les \u00ab tiers lieux \u00bb n&rsquo;\u00e9chappent pas \u00e0 cette ind\u00e9termination ambivalente, tant\u00f4t cantonner \u00e0 la marge, tant\u00f4t servant de caution au syst\u00e8me n\u00e9olib\u00e9ral du \u00ab social business \u00bb comme panac\u00e9e d&rsquo;un \u00ab d\u00e9veloppement durable \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Un aspect original de l&rsquo;ouvrage est de resituer les enjeux de l&rsquo;\u00e9ducation populaire dans un contexte europ\u00e9en qui aurait pu repr\u00e9senter une dimension alternative. Or c&rsquo;est la logique n\u00e9oli-b\u00e9rale qui s&rsquo;est impos\u00e9e par le trait\u00e9 de Maastricht en 1993 contre l&rsquo;assentiment populaire r\u00e9f\u00e9rendaire en 2005 consacrant une fracture qui traverse aujourd&rsquo;hui l&rsquo;ensemble des courants politiques de gauche comme de droite entre un bloc bourgeois partisan des r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales soutenues par les institutions europ\u00e9ennes et un bloc populaire r\u00e9fractaire et anti-europ\u00e9en. Cela a conduit \u00e0 restructurer l&rsquo;offre politique nationale entre un \u00ab extr\u00eame centre \u00bb ultralib\u00e9ral captant les anciennes forces lib\u00e9rales de droite et de gauche et de part et d&rsquo;autre, des p\u00f4les souverainistes captant d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la gauche nationaliste et de l&rsquo;autre les forces r\u00e9actionnaires poujadistes et x\u00e9nophobes.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous sortons de la chosification d&rsquo;un \u00ab peuple \u00bb, nous sommes renvoy\u00e9s \u00e0 une double interrogation : quelle r\u00e9alit\u00e9 prend aujourd&rsquo;hui la notion de \u00ab populaire \u00bb et \u00e0 quels enjeux\/projets de soci\u00e9t\u00e9 renvoie-t-elle ? Ce bouleversement du champ politique n&rsquo;est donc pas sans cons\u00e9quence sur le projet de l&rsquo;\u00e9ducation populaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les acteurs populaires peuvent se d\u00e9finir par leur capacit\u00e9 d&rsquo;analyse des formes de domination et la constitution de minorit\u00e9s actives susceptibles d&rsquo;orienter le champ historique des rapports sociaux. Quelle figure prendraient-ils aujourd&rsquo;hui selon quelle organisation de l&rsquo;espace socio-politique ? Un mouvement associationniste peut-il encore placer au centre la soci\u00e9t\u00e9 civile comme acteur politique et \u00e9conomique ? Ce sont bien les questions ouvertes auxquelles renvoie cet ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derniers mouvements sociaux attestent d&rsquo;une reconfiguration. L&rsquo;ampleur du mouvement des gilets jaunes est \u00e0 la hauteur de la d\u00e9structuration et de la d\u00e9l\u00e9gitimation des corps interm\u00e9diaires. Ils mobilis\u00e8rent de nouveaux espaces interm\u00e9diaires autoorganis\u00e9s de socialisation et de formation symbolis\u00e9s notamment par les ronds-points. \u00c0 l&rsquo;instar de ce que fut le mouvement ouvrier \u00e0 travers les maisons du peuple, c&rsquo;est bien le r\u00f4le des centralit\u00e9s populaires d&rsquo;ouvrir des lieux publics de croisement des savoirs et de d\u00e9lib\u00e9ration r\u00e9pondant \u00e0 l&rsquo;exigence d&rsquo;un espace autonome de la pens\u00e9e et de l&rsquo;action.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui pourrait former aujourd&rsquo;hui une centralit\u00e9 populaire face \u00e0 l&rsquo;hypercentre n\u00e9olib\u00e9ral ? C&rsquo;est sans doute l&rsquo;un des principaux d\u00e9fis de l&rsquo;\u00e9ducation populaire aujourd&rsquo;hui, notamment des centres sociaux dans leur rapport au territoire que de dessiner une autre g\u00e9ographie sociale des espaces du commun, celle qui est sous les radars des observatoires, qui n&rsquo;est pas cartographi\u00e9e par les institutions, qui \u00e9chappe au quadrillage du techno-pouvoir et dont les \u00e9ruptions sociales surprennent toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Car les acteurs concern\u00e9s n&rsquo;ont pas attendu pour tirer des le\u00e7ons de leurs exp\u00e9riences, dresser des ponts entre les disciplines, convoquer les diff\u00e9rents savoirs. Les r\u00e9ponses aux bouleversements actuels sont ici en situation, mais elles sont rarement valid\u00e9es dans leurs qualit\u00e9s de contre-expertise et les personnes qui les portent gu\u00e8re l\u00e9gitim\u00e9es pour les porter.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle est alors la bonne \u00e9chelle pour accompagner ces surgissements, d\u00e9velopper un nouvel imaginaire de la soci\u00e9t\u00e9, s&rsquo;appuyer sur les \u00e9cosyst\u00e8mes propres aux tiers paysages, terre d&rsquo;accueil d&rsquo;une diversit\u00e9 r\u00e9tive \u00e0 l&#8217;emprise fonctionnelle ?<\/p>\n\n\n\n<p>La dimension europ\u00e9enne pourrait \u00eatre interpell\u00e9e autrement pour d\u00e9passer l&rsquo;opposition entre \u00c9tat-nation et f\u00e9d\u00e9ralisme transnational tandis que prosp\u00e8rent dans cet entre-deux les groupes d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et les lobbies sectoriels. Ce serait renforcer le poids politique des r\u00e9gions qui auraient un r\u00e9el pouvoir dans l&rsquo;accompagnement des exp\u00e9rimentations sociales \u00e9mergentes qui prennent des risques hors cadre r\u00e9glementaire pour r\u00e9pondre aux besoins des populations. Ce qui permettrait ensuite de les valider et de les l\u00e9galiser comme innovation sociale, et faire \u00e9voluer ainsi les fonctionnements institutionnels et leurs cadres juridiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce \u00ab droit \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation \u00bb fait partie des quatre conditions pour l&rsquo;ouverture de ce que nous appelons un \u00ab tiers espace \u00bb \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;accueil inconditionnel, l&rsquo;intersection des savoirs et l&rsquo; auto-missionnement. Dans le rapport autonomie vs h\u00e9t\u00e9ronomie, c&rsquo;est un processus instituant \u00e0 partir des normes valid\u00e9es en situation dans l&rsquo;aller-retour entre implication et r\u00e9flexion vs les dispositifs institutionnels de savoir-pouvoir con\u00e7us selon des normes ext\u00e9rieures. Que l&rsquo;on vienne du milieu militant ou professionnel, de l&rsquo;action ou de la recherche, les tiers espaces l\u00e9gitiment la position d&rsquo;acteurs-chercheurs et leurs strat\u00e9gies de rapports de force. Ils dressent une continuit\u00e9 entre la n\u00e9gociation d&rsquo;espaces r\u00e9flexifs autonomes au sein des structures et l&rsquo;instauration de lieux publics de d\u00e9lib\u00e9ration politique.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ouvrage conclut judicieusement sur cette dimension des tiers espaces qui pourraient fa\u00e7onner de nouvelles centralit\u00e9s populaires, lieux possibles d&rsquo;une recherche-action dans le prolongement appliqu\u00e9 d&rsquo;une prax\u00e9ologie que nous \u00e9voquions. Autrement dit, nous ne pouvons pas transformer l&rsquo;action sans transformer le discours et r\u00e9ciproquement.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut comprendre la complexit\u00e9 du monde sans r\u00e9cit. Face au storytelling du pouvoir qui indexe le progr\u00e8s social \u00e0 une croissance et un productivisme insatiable existe une autre mani\u00e8re de donner sens \u00e0 un r\u00e9cit collectif au c\u0153ur des luttes sociales et des processus d&rsquo;\u00e9mancipation. C&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 les associations d&rsquo;\u00e9ducation populaire retrouvent le sens d&rsquo;un compagnonnage tout au long de la vie dans sa double acception formative et solidaire.<\/p>\n\n\n\n<p>En regard des bouleversements \u00e9cologiques majeurs qui vont se jouer ces prochaines ann\u00e9es, les tiers espaces replacent l&rsquo;humain dans la complexit\u00e9 du vivant qui n&rsquo;est plus consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00ab&nbsp;ressource \u00bb \u00e0 exploiter, mais comme un bien commun \u00e0 partager.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Ref biblio&nbsp;: Hugues Bazin, pr\u00e9face \u00e0 Andr\u00e9 Decamp, \u00ab \u00c9ducation populaire. Nouvel eldorado des start-up sociales \u00bb, \u00e9ditions &nbsp;Libre &amp; Solidaire, 2021, pp.7-16.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9face au livre d\u2019Andr\u00e9 Decamp \u00ab \u00c9ducation populaire. 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