{"id":28,"date":"2010-09-27T15:23:05","date_gmt":"2010-09-27T14:23:05","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.recherche-action.fr\/l1consolable\/?p=28"},"modified":"2010-09-27T15:23:05","modified_gmt":"2010-09-27T14:23:05","slug":"fiche-experimentation-pratiques-creatives-des-espaces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/2010\/09\/27\/fiche-experimentation-pratiques-creatives-des-espaces\/","title":{"rendered":"Fiche-exp\u00e9rimentation: pratiques cr\u00e9atives des espaces"},"content":{"rendered":"<p><!-- \t\t@page { margin: 2cm } \t\tP { margin-bottom: 0.21cm } --><strong>Outillage conceptuel:<\/strong><\/p>\n<p><strong>1<\/strong>.<em>espace<\/em>: \u00e9tendue. Contrairement au <em>lieu<\/em>, qui est un point fig\u00e9 dans la g\u00e9om\u00e9trie spatiale, un endroit d\u00e9sign\u00e9, indiqu\u00e9, limit\u00e9, circonscrit, l\u2019espace, lui, est mobile, friable, modifiable, habitable, d\u00e9pla\u00e7able. On peut le faire surgir, l&rsquo;investir, le r\u00e9-agencer, le changer. Bref, l&rsquo;espace est \u00e9tendue, et l&rsquo;\u00e9tendue est mouvement.Et c&rsquo;est en comprenant cela qu&rsquo;on en comprend la dimension politique. Finalement, un lieu est un lieu, il est ce qu&rsquo;il est; mais l&rsquo;espace, lui, est<em> ce qu&rsquo;on en fait<\/em>. Et c&rsquo;est cela qui en fait l&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Car si l&rsquo;espace est mouvement, on peut non seulement y bouger, mais aussi <em>le<\/em> bouger, <em>le<\/em> faire bouger. L&rsquo;espace est en quelque sorte ouvert \u00e0 toute proposition. Encore faut-il proposer quelque chose.<\/p>\n<p><strong>2<\/strong>.<em>espace public<\/em>: ensemble des espaces de passage et de rassemblement qui sont \u00e0 l&rsquo;usage de tous, l\u2019espace public a pour vocation \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre le forum o\u00f9 s\u2019expose un probl\u00e8me qui interroge la collectivit\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est un espace d\u2019expression et d\u2019\u00e9changes entre les individus, espace dans lequel la public-it\u00e9 (au sens \u00e9tymologique du terme (<em>\u00e9tat de ce qui est rendu public<\/em>)<strong>) <\/strong>venait<strong> <\/strong>originellement cr\u00e9er l\u2019espace de l\u2019agir politique.<\/p>\n<p><strong>3<\/strong>.<em>parkour (ou art du d\u00e9placement)<\/em>: pratique consistant, en th\u00e9orie, \u00e0 se d\u00e9placer d&rsquo;un point A \u00e0 un point B, et ce en recherchant avant tout l&rsquo;efficacit\u00e9 dans le franchissement des obstacles. Cette efficacit\u00e9 combine la rapidit\u00e9, l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;\u00e9nergie et la prudence.Le parkour, pratique artistique et athl\u00e9tique en m\u00eame temps que moyen de locomotion, consiste \u00e0 transformer les structures du d\u00e9cor du milieu urbain ou naturel en obstacles \u00e0 franchir, avec pour seul outil le corps humain. Le traceur (pratiquant du parkour) tente d&rsquo;inventer des chemins, en passant par des endroits par lesquels personne ne passe habituellement.Il d\u00e9termine les obstacles \u00e0 franchir par des mouvements qui se veulent utiles, efficaces, rapides et simples.Il recherche avant tout la fluidit\u00e9 dans le d\u00e9placement et dans la combinaison de ces mouvements, ainsi qu\u2019une ad\u00e9quation du corps avec l\u2019espace dans lequel il \u00e9volue, la justesse dans les mouvements qu\u2019il effectue, et la pertinence du mode de d\u00e9placement adopt\u00e9 par rapport \u00e0 une configuration donn\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>4<\/strong>.<em>d\u00e9ambulation<\/em>: action d\u2019aller au hasard, de se promener sans but pr\u00e9cis, selon sa fantaisie. Le parkour, par exemple, dans bien des cas, est une pratique d\u00e9ambulatoire, sans but ni raison.<\/p>\n<p><strong>5<\/strong>.<em> pratique<\/em>: fa\u00e7on d\u2019agir; m\u00e9thode, proc\u00e9d\u00e9, moyen, mani\u00e8re de faire certaines choses.<\/p>\n<p><strong>6<\/strong>.<em> situation<\/em>: ensemble de circonstances. <em>Situation<\/em> est ici employ\u00e9 au sens situationniste du terme, c\u2019est-\u00e0-dire au sens o\u00f9 Guy Debord, fondateur de l\u2019Internationale Situationniste, l\u2019entendait, notamment dans son \u201cRapport sur la construction de situations\u201d.\u201dNotre id\u00e9e centrale est celle de la construction de situations, c\u2019est-\u00e0-dire la construction concr\u00e8te d\u2019ambiances momentan\u00e9es de la vie, et leur transformation en une qualit\u00e9 passionnelle sup\u00e9rieure.Nous devons mettre au point une intervention ordonn\u00e9e sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perp\u00e9tuelle interaction: le d\u00e9cor mat\u00e9riel de la vie; les comportements qu\u2019il entra\u00eene et qui le bouleversent.\u201d \u201cNous devons tenter de construire des situations, c\u2019est-\u00e0-dire des ambiances collectives, un ensemble d\u2019impressions d\u00e9terminant la qualit\u00e9 d\u2019un moment.\u201d (Guy Debord).<strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Avant-propos : Qu\u2019est-ce-qu\u2019une pratique cr\u00e9ative de l\u2019espace?<\/strong><\/p>\n<p>Il y a plusieurs types d\u2019espaces. Finis, ind\u00e9finis, ouverts, ferm\u00e9s, grands, petits.Bref, l\u2019espace est en quelque sorte la d\u00e9nomination donn\u00e9e \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019objets davantage qu\u2019\u00e0 un objet particulier. Pour que l\u2019on puisse parler d\u2019objet particulier, il faut savoir \u00e0 quel type d\u2019espace on a \u00e0 faire. Or, en partant de soi, nous pourrions dire qu\u2019il y a deux types d\u2019espaces: les espaces \u00e0 l\u2019usage de l\u2019homme, et ceux qui lui sont \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Quel que soit le type d\u2019espace que l\u2019homme traverse, \u00e0 partir du moment o\u00f9 il en fait usage, l\u2019homme qualifie l\u2019espace : espace commercial, espace public, espace sant\u00e9, espace culturel, etc. Il le nomme. Mais il ne se contente pas de lui donner un nom, il lui attribue alors une finalit\u00e9, il d\u00e9termine ce \u00e0 quoi l\u2019espace en question va servir. Et, en fonction de cette finalit\u00e9, il en codifie l\u2019utilisation, et soumet l\u2019espace \u00e0 un certain nombre de lois, destin\u00e9es \u00e0 en r\u00e8glementer et en faciliter l\u2019usage.<\/p>\n<p>Ainsi, les usagers de l\u2019espace se conformeront-ils \u00e0 ce code, et t\u00e2cheront-ils d\u2019en faire usage selon les lois \u00e9dict\u00e9es.Traverser sur un passage pi\u00e9ton par exemple, plut\u00f4t qu\u2019en diagonale au milieu d\u2019un carrefour. Et, de ce point de vue, il est difficile d\u2019en remettre en cause la pertinence.<\/p>\n<p>Toutefois, ces lois ne r\u00e9gissent-elles pas l\u2019ensemble des param\u00e8tres inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019espace de fa\u00e7on exhaustive, peut-\u00eatre simplement parce qu\u2019elles sont dans l\u2019incapacit\u00e9 de tout pr\u00e9voir.Rien ne dit par exemple qu\u2019il ne faut pas se rouler par terre sur le trottoir, ou encore prendre les escalators \u00e0 quattre pattes en \u00e9quilibre sur la rampe, ou se d\u00e9placer en faisant des bonds. En th\u00e9orie, on en a donc le droit. On peut le faire. Mais en pratique, cela peut \u00eatre fort diff\u00e9rent. Non seulement la police (qui sert au maintien de l\u2019ordre public) peut se poser des questions, donc <em>vous<\/em> poser des questions, voire vous embarquer selon les cas. Car l\u2019ordre public est une chose pour le moins trouble, et il est difficile de dire lorsqu\u2019il est en danger. Mais, surtout, les usagers de l\u2019espace, les passants, les commer\u00e7ants, les gens habitant \u00e0 proximit\u00e9, vont vous demander des comptes. Pas syst\u00e9matiquement, mais cela arrive. Plus souvent qu\u2019on ne le croit. Et d\u2019ailleurs, si vous ne me croyez pas, je vous invite \u00e0 essayer.<\/p>\n<p>Alors, pourquoi vous demandent-ils des comptes, alors qu\u2019il ne sont pas en charge du maintien de l\u2019ordre public? Eh bien, ils le font probablement parce que la fa\u00e7on dont vous agissez alors n\u2019est pas conforme aux habitudes qui r\u00e9gissent l\u2019espace dans lequel vous \u00e9voluez, aux usages en vigueur. C\u2019est-\u00e0-dire que vous n\u2019agissez pas de fa\u00e7on contraire \u00e0 la loi, puisqu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9crit qui incrimine ce type de conduites; en revanche, vous agissez de fa\u00e7on contraire \u00e0 l\u2019usage. Vous faites un usage inhabituel de l\u2019espace que vous partagez avec d\u2019autres. En d\u2019autres mots, vous bousculez les habitudes. Il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9crit \u00e0 ce sujet dans le Code P\u00e9nal, mais en fait, c\u2019est ce qu\u2019il y a de pire. L\u2019habitude est le produit de l\u2019uniformit\u00e9 des comportements adopt\u00e9s dans un espace donn\u00e9 d\u2019une part, et de leur inscription dans le temps d\u2019autre part.<\/p>\n<p>Une citation qui l\u2019illustre parfaitement, tir\u00e9e d\u2019une com\u00e9die grand public que vous connaissez s\u00fbrement:<\/p>\n<p>\u201c<em>Cl\u00e9op\u00e2tre<\/em><em> : Amonbofis, il faut changer l&rsquo;eau des crocodiles, c&rsquo;est une infection\u00a0!<\/em><em><br \/>\n<\/em><em>Amonbofils<\/em><em> : Bah pourtant j&rsquo;ai install\u00e9 le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9vacuation des eaux us\u00e9es comme on fait tout le temps\u00a0!<\/em><em><br \/>\n<\/em><em>Cl\u00e9op\u00e2tre<\/em><em> : C&rsquo;est bien \u00e7a le probl\u00e8me avec vous Amonbofis, vous faites toujours comme on fait tout le temps\u00a0!<\/em><em><br \/>\n<\/em><em>Amonbofils<\/em><em> : Bah, on a tout le temps fait comme \u00e7a\u2026<\/em>\u201d<\/p>\n<p>Bousculer les habitudes, c\u2019est la condition m\u00eame de toute cr\u00e9ativit\u00e9. Or, quel que soit l\u2019espace dont on bouscule les habitudes, les <em>us et coutumes<\/em> comme on a coutume \u2013justement- de dire, les usagers de l\u2019espace r\u00e9agissent, et dans une part non n\u00e9gligeable, d\u00e9fendent l\u2019espac qui est leur par le conformisme, c\u2019est-\u00e0-dire par une conformit\u00e9 sans limites aux usages en vigueur. Aux usgaes qui sont l\u00e0 \u201cdepuis toujours\u201d. Enfin, <em>toujours<\/em>, c\u2019est un peu beaucoup, mais disons depuis <em>longtemps<\/em>.<\/p>\n<p>Avoir une pratique cr\u00e9ative d\u2019un espace, c\u2019est donc en avoir une pratique telle qu\u2019elle en malm\u00e8ne de fait les habitudes, des habitudes tant ancr\u00e9es dans les comportements des usagers, qu\u2019elles se substituent aux diff\u00e9rents codes qui y sont en vigueur (Code de la route, Code P\u00e9nal, Code civil, etc&#8230;) pour, \u00e0 leur tour, en r\u00e8glementer l\u2019usage.<\/p>\n<p><strong>Entre pratique r\u00e9fl\u00e9chie et r\u00e9flexion pratique<\/strong><\/p>\n<p>Je pratique le parkour depuis maintenant bient\u00f4t 6 ans. Ce n\u2019est pas par d\u00e9sir de transformation sociale que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pratiquer, mais par coup de foudre. J&rsquo;eus la r\u00e9v\u00e9lation apr\u00e8s avoir visionn\u00e9 deux vid\u00e9os r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par un ami sur Internet. La fluidit\u00e9, la cr\u00e9ativit\u00e9, l\u2019efficience, et la beaut\u00e9 esth\u00e9tique de ce que j\u2019avais vu m\u2019avaient d\u00e9finitivement et instantan\u00e9ment convaincu: j\u2019allais faire du parkour. Et si, en pratiquant,  j\u2019ai rapidement eu conscience de la transformation du regard que je portais sur l\u2019espace \u2013 sur l\u2019espace urbain notamment- que le parkour op\u00e9rait en moi, j\u2019ai, en revanche mis beaucoup plus de temps \u00e0 en ressentir, \u00e0 travers la transformation du regard que les autres portaient sur moi, la dimension politique ainsi que le pouvoir subversif.<\/p>\n<p>J\u2019ai mis longtemps \u00e0 mettre en corr\u00e9lation les r\u00e9actions des passants auxquelles je faisais face quotidiennement dans l\u2019espace public, et la signification que cela pouvait avoir \u00e0 partir du moment o\u00f9 il \u00e9tait \u00e9vident que le parkour en \u00e9tait la source directe. Toujours est-il qu\u2019au bout de quelques ann\u00e9es, petit-\u00e0-petit, c\u2019est venu. J\u2019ai alors commenc\u00e9 \u00e0 s\u00e9rieusement me questionner sur les raisons d\u2019une telle agressivit\u00e9 (chasse perp\u00e9tuelle aux pratiquants, insultes, menaces, menaces de mort parfois, recours quasi-syst\u00e9matique aux forces de l\u2019ordre&#8230;) ainsi que sur le fait que les gens se trouvent aussit\u00f4t dans le registre de la violence, sans possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9change ou de discussion \u201cnormale\u201d.<\/p>\n<p>J\u2019ai fini par \u00e9crire un article, intitul\u00e9 \u201cParkour: l\u2019art de subvertir le rapport \u00e0 l\u2019espace public\u201d, que j\u2019ai ensuite mis en ligne, et fait circuler pour alimenter ma r\u00e9flexion. Les r\u00e9actions ne se firent pas trop attendre, et comme, \u00e0 ce moment-l\u00e0, j\u2019avais rencontr\u00e9 Hugues BAZIN et \u201csa\u201d recherche-action, et m\u2019\u00e9tais engag\u00e9 dans le r\u00e9seau \u201cEspaces Populaires de Cr\u00e9ation Culturelle\u201d, j\u2019ai pris plusieurs fois la parole en public \u00e0 ce sujet, lors de journ\u00e9es Interstices (dispositifs exp\u00e9rimentaux initi\u00e9s par ce m\u00eame r\u00e9seau) notamment.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats qui en ont \u00e9merg\u00e9 m\u2019ont encore aliment\u00e9 dans mon questionnement, de sorte que j\u2019ai par la suite d\u00e9cid\u00e9 de faire un film documentaire qui questionnerait le concept d\u2019espace public au regard de cette pratique particuli\u00e8re qu\u2019est le parkour, film qui est actuellement en cours de tournage.<\/p>\n<p>Le processus r\u00e9flexif que le film a mis en route m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9raliser le propos en parlant notament de \u201cpratiques cr\u00e9atives des espaces\u201d. Force est de constater qu&rsquo;investir l\u2019espace public par sa pratique d\u2019une part, en \u00eatre syst\u00e9matiquement chass\u00e9 d\u2019autre part, les danseurs hip-hop, les skateurs, les riders de BMX, tous connaissent. Mais qu&rsquo;est-ce-qui, parmi ces diff\u00e9rentes pratiques des espaces, les rend toutes suspectes aux gens traversant ces m\u00eames espaces?<\/p>\n<p>Finalement, il se peut bien que, comme je le disais dans mon avant-propos, ce soit le fait m\u00eame d\u2019avoir une pratique cr\u00e9ative des espaces norm\u00e9s qui pose probl\u00e8me, o\u00f9 bousculer les habitudes spatiales, c\u2019est quelque part, semble-t-il, mettre en danger l\u2019ordre public. Si plus rien ne va de soi, alors plus rien ne va.<\/p>\n<p>Or, ces pratiques, pour certaines d\u2019entre elles en tous cas (je pense notamment au parkour) trouvent leurs fondements m\u00eames b\u00e2tis sur l\u2019id\u00e9e du d\u00e9tournement de l\u2019usage des choses. Faire de la m\u00e9tropole un terrain de jeu, faire de ses murs des obstacles \u00e0 franchir, de ses barri\u00e8res des surfaces d\u2019aterrissage. C\u2019est l\u00e0 le sens m\u00eame de cette pratique: se d\u00e9placer \u201cavec tout ce qui n\u2019est pas pr\u00e9vu pour \u00e0 la base\u201d, selon les mots de David Belle, fondateur du parkour, lequel parkour ne peut par d\u00e9finition donc pas se pratiquer dans l\u2019enceinte d\u2019un gymnase, ce serait un non-sens par rapport \u00e0 l\u2019essence m\u00eame de cette pratique. Mais il ne peut pas non plus \u00eatre confin\u00e9 \u00e0 un \u201cparkour-park\u201d, comme les skateurs tendent \u00e0 le devenir aux nombreux skate-parks qui inondent les villes un peu partout. Puisque le d\u00e9tournement est l\u2019objectif, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on dispose d\u2019un terrain et d\u2019un mat\u00e9riel d\u00e9di\u00e9s, la pratique se meurt, elle n\u2019a plus de sens.<\/p>\n<p>Mais est-ce parce qu\u2019une pratique est ha\u00efe qu\u2019elle est subversive? Le simple fait de faire un usage inhabituel du mobilier urbain et de la ville suffit-il \u00e0 faire surgir un questionnement, voire \u00e0 op\u00e9rer un renversement dans le rapport qu\u2019ont les gens \u00e0 cet espace? Rien de moins s\u00fbr. Peut-\u00eatre cela ne suscite-t-il que la haine, sans possibilit\u00e9 d\u2019un \u00e9change et d\u2019un enrichissement mutuel entre pratiquants et passants.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de la prise de conscience qui accompagne celui qui a une pratique cr\u00e9ative des espaces, c\u2019est qu\u2019arriv\u00e9 \u00e0 un moment il ne sait plus si c\u2019est la pratique qu\u2019il a de l\u2019espace qui, en elle-m\u00eame est subversive, ou si c\u2019est la vivacit\u00e9 des r\u00e9actions auxquelles il fait face qui le conduit \u00e0 penser qu\u2019elle l\u2019est.<\/p>\n<p>Se pose alors la question de savoir si, au fond, il s\u2019agit d\u2019une forme d\u2019intervention dans l\u2019espace public (laquelle implique une intentionnalit\u00e9 politique), ou d\u2019une pratique d\u00e9ambulatoire dans l\u2019espace (laquelle implique au contraire la gratuit\u00e9 de l\u2019acte, l\u2019inutilit\u00e9 revendiqu\u00e9e, l\u2019absence d\u2019intentionnalit\u00e9). Je me trouve aujourd\u2019hui pris de mani\u00e8re contradictoire entre ces deux postures, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause du processus r\u00e9flexif que ma pratique de l\u2019espace a fait na\u00eetre en moi. Je ne sais plus bien si faire du parkour suffit \u00e0 interroger le rapport qu\u2019on a \u00e0 l\u2019espace public, si le simple fait de pratiquer n\u2019est pas simplement vou\u00e9, selon les personnes rencontr\u00e9es, \u00e0 la cons\u00e9cration, ou \u00e0 la condamnation, \u00e0 l\u2019approbation ou \u00e0 la d\u00e9sapprobation, \u00e0 l\u2019acceptation ou au refus. Sans chercher plus loin. C\u2019est cela, ce doute, ce questionnement auquel je n\u2019ai pour l\u2019instant pas trouv\u00e9 de r\u00e9ponse, qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 planifier de nouvelles exp\u00e9rimentations faisant usage de ces pratiques cr\u00e9atives des espaces, mais ne consistant pas dans ces pratiques elles-m\u00eames. En d\u2019autres termes, je cherche comment incorporer ces pratiques d\u00e9ambulatoires \u00e0 la fabrication de situations subversives dans l\u2019espace public, de situations de nature \u00e0 interroger les gens sur le rapport qu\u2019ils entretiennent \u00e0 cet espace. Petit \u00e0 petit, des id\u00e9es me viennent. Ce qui ne m\u2019emp\u00eache pas de continuer \u00e0 pratiquer le parkour de fa\u00e7on strictement gratuite, sans chercher quoi que ce soit d\u2019autre que l\u2019authentique plaisir de d\u00e9ambuler, la recherche perp\u00e9tuelle de la cr\u00e9ativit\u00e9, la sensation de fluidit\u00e9, la jouissance de ce contact si particulier avec les murs et autres textures de l\u2019architecture urbaine.<\/p>\n<p>Bref, le parkour m\u2019est un plaisir et un jeu, en m\u00eame temps qu\u2019un outil de subversion, un outil politique, et un objet de r\u00e9flexion et d\u2019\u00e9tude.<\/p>\n<p>Ce sont l\u00e0 simplement diff\u00e9rentes fa\u00e7ons d\u2019appr\u00e9hender une m\u00eame pratique. Une pratique cr\u00e9ative des espaces.<\/p>\n<p><strong>Transformation sociale et pratique des espaces<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;espace est une \u00e9tendue. Finie ou ind\u00e9finie. C\u00e9leste ou terrestre. Pleine ou vide. En tous cas, l&rsquo;espace n&rsquo;est pas un lieu. Pas un point fig\u00e9 dans la g\u00e9om\u00e9trie spatiale, pas un endroit d\u00e9sign\u00e9, indiqu\u00e9, limit\u00e9, circonscrit, l&rsquo;espace est partout. Il est mobile, friable, modifiable, habitable, d\u00e9pla\u00e7able. On peut le faire surgir, l&rsquo;investir, le r\u00e9-agencer, le changer. Bref, l&rsquo;espace est \u00e9tendue, et l&rsquo;\u00e9tendue est mouvement.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est en comprenant cela qu&rsquo;on en comprend la dimension politique. Finalement, un lieu est un lieu, il est ce qu&rsquo;il est; mais l&rsquo;espace, lui, est<em> ce qu&rsquo;on en fait<\/em>. Et c&rsquo;est cela qui en fait l&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Car si l&rsquo;espace est mouvement, on peut non seulement y bouger, mais aussi <em>le<\/em> bouger, <em>le<\/em> faire bouger. L&rsquo;espace est en quelque sorte ouvert \u00e0 toute proposition. Encore faut-il proposer quelque chose.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce sens que va cette premi\u00e8re proposition d&rsquo;exp\u00e9rimentation.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agirait d&rsquo;abord d&rsquo;<em>occuper l&rsquo;espace<\/em>. Car si l&rsquo;espace est partout, il est donc toujours <em>l\u00e0<\/em>. Et \u00e7a n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;il est en cons\u00e9quence sans cesse travers\u00e9, qu&rsquo;il est pour autant occup\u00e9. La travers\u00e9e n&rsquo;indique qu&rsquo;un mouvement spatial, g\u00e9ographique; l&rsquo;occupation implique une dimension d&rsquo;auto-saisissement, une prise de possession. Il ne s&rsquo;agit pas de traverser l&rsquo;espace, mais de l&rsquo;habiter, de s&rsquo;en saisir, de le remplir. L&rsquo;origine \u00e9tymologique d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0occuper\u00a0\u00bb met d&rsquo;ailleurs bien en \u00e9vidence l&rsquo;enjeu politique de l&rsquo;occupation: <em>occupare<\/em> signifie en latin \u00ab\u00a0prendre avant les autres\u00a0\u00bb.En effet, puisque l&rsquo;espace se trouve \u00eatre ce qu&rsquo;on en fait, on peut donc en faire tout et n&rsquo;importe quoi. C&rsquo;est pourquoi il est si important d&rsquo;en faire quelque chose. D&rsquo;y faire quelque chose. Quelque chose d&rsquo;autre que le simple fait de le traverser. Car si <em>nous<\/em> n&rsquo;en faisons rien, il y a cela dit toujours quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre qui s&rsquo;y emploiera. Et il suffit, pour privatiser un espace public et faire de l&rsquo;espace commun un lieu r\u00e9glement\u00e9 strictement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la publicit\u00e9 marchande, -il suffit pour cela dis-je- que les gens s&rsquo;en fichent. Il suffit de ne pas s&rsquo;en occuper -ou de ne pas l&rsquo;occuper-. Il suffit que nous nous fichions de l&rsquo;espace public pour qu&rsquo;il cesse d&rsquo;exister, car d&rsquo;autres auront vite fait d&rsquo;en faire autre chose, et vice-versa: si le public r\u00e9investit en masse l&rsquo;espace et l&rsquo;occupe, il redevient public. C&rsquo;est l\u00e0 tout le pouvoir de l&rsquo;espace, et tout son probl\u00e8me aussi. Sa nature mall\u00e9able rend sa fonction tributaire de ce qu&rsquo;on <em>en<\/em> fait et de ce qu&rsquo;on <em>y<\/em> fait. L&rsquo;espace peut tr\u00e8s bien voir sa fonction r\u00e9duite \u00e0 un lieu de passage. Heureusement, les services de communication des entreprises le savent et il en est tout autrement.<\/p>\n<p>Occuper l&rsquo;espace est une chose, mais il faut \u00e9galement <em>savoir quoi y faire<\/em>. Car comme nous l&rsquo;avons not\u00e9, on peut par d\u00e9finition tout (ou <em>presque<\/em> tout) y faire, et si occuper l&rsquo;espace est le pr\u00e9liminaire in\u00e9vitable \u00e0 tout processus de transformation sociale, l&rsquo;occupation seule demeure insuffisante \u00e0 la transformation; c&rsquo;est la nature de ce qu&rsquo;on y fait et la fa\u00e7on dont on le fait qui en sont les conditions.<\/p>\n<p>En effet, l&rsquo;occupation de l&rsquo;espace peut vite tourner au spectacle, lequel n&rsquo;a pour effet que de divertir les passants potentiels. De les divertir sans pour autant les faire r\u00e9fl\u00e9chir, de les \u00e9tonner sans les questionner. Or \u00e0 partir du moment o\u00f9 le but recherch\u00e9 n&rsquo;est plus de divertir, mais de subvertir -car pour qu&rsquo;il y ait transformation sociale, il faut bien qu&rsquo;il y ait un renversement qui s&rsquo;op\u00e8re quelque part-, l&rsquo;approche n&rsquo;est plus spectaculaire mais situationnelle. Il s&rsquo;agit, comme le pr\u00e9conisait Guy Debord, de construire des situations. Des situations \u00e0 m\u00eame de questionner les gens sur l&rsquo;espace qu&rsquo;ils traversent, sur le rapport qu&rsquo;ils ont \u00e0 cet espace, ainsi que sur leur mode d&rsquo;exister. En somme, il faut poser le(s) probl\u00e8me(s) sur la place publique, il faut <em>poser probl\u00e8me<\/em>. Car tant qu&rsquo;on ne d\u00e9range rien ni personne, alors il n&rsquo;y a aucune raison que quelque chose change, chacun \u00e9tant bien trop affair\u00e9 \u00e0 ses soucis propres. Une pratique cr\u00e9ative de l&rsquo;espace implique de l&rsquo;aborder diff\u00e9remment. Il faut y faire autre chose que ce qu&rsquo;on y fait d&rsquo;habitude, et faire cette autre chose selon des usages nouveaux, afin -pr\u00e9cis\u00e9ment- de rompre l&rsquo;habitude, d&rsquo;en d\u00e9faire l&rsquo;\u00e9vidence, de la soumettre \u00e0 examen, de la mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve. La cr\u00e9ativit\u00e9 doit se faire l&rsquo;ennemi jur\u00e9 de l&rsquo;habitude. Elle doit la traquer dans ses moindres recoins. C&rsquo;est pourquoi il faut veiller \u00e0 ne tomber sous le coup d&rsquo;aucune cat\u00e9gorie pr\u00e9existante. Il faut \u00eatre en permanence en dehors de toute cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p>Les cat\u00e9gories sont les labels et appellations en tous genres qui r\u00e9gissent l&rsquo;intervention dans l&rsquo;espace.\u00a0\u00ab\u00a0Arts de rue\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0manifestations\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0cultures urbaines\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sports extr\u00eames\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0happenings\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0th\u00e9\u00e2tre de rue\u00a0\u00bb. Et la pire de toutes, \u00ab\u00a0performance\u00a0\u00bb. Celle-l\u00e0 peut englober \u00e0 elle seule \u00e0 peu pr\u00e8s toute forme d&rsquo;intervention dans l&rsquo;espace public. C&rsquo;est dans ce type de cases qu&rsquo;il faut veiller \u00e0 \u00eatre impossible \u00e0 ranger. A partir du moment o\u00f9 les gens nous identifient comme prenant part \u00e0 tel ou tel type d&rsquo;intervention, il n&rsquo;y plus possibilit\u00e9 de soulever quelque questionnement que ce soit en eux. Tout est jou\u00e9. Ils savent \u00e0 quoi ils ont \u00e0 faire, c&rsquo;est un \u00ab\u00a0happening\u00a0\u00bb; ils en ont d\u00e9j\u00e0 vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9,  ce sont des protestataires qui protestent, mais des moins ennuyeux que ceux qui manifestent: ils savent se donner en spectacle! Aussit\u00f4t que l&rsquo;on vous circonscrit \u00e0 une cat\u00e9gorie, il vous est impossible d&rsquo;en sortir, et tout \u00e9change ult\u00e9rieur est vou\u00e9 \u00e0 se faire dans le cadre bien d\u00e9fini de cette cat\u00e9gorie. Autrement dit, la subversion n&rsquo;est plus possible. L&rsquo;aversion ou l&rsquo;amusement des passants sont alors ce que vous pouvez esp\u00e9rer de mieux.<\/p>\n<p>Pour qu&rsquo;il y ait subversion, il faut <em>\u00eatre insaisissable<\/em>, non pas incompr\u00e9hensible, mais impossible \u00e0 circonscrire \u00e0 une cat\u00e9gorie d&rsquo;appr\u00e9hension de la situation pr\u00e9sente. Il faut que la situation puisse se comprendre d&rsquo;elle-m\u00eame, g\u00e9n\u00e9rer du sens \u00e0 partir de ce qui se passe, et non de ce qui a \u00e9t\u00e9 entendu ou vu pr\u00e9alablement. La mani\u00e8re d&rsquo;intervenir dans l&rsquo;espace doit absolument ne renvoyer \u00e0 aucun code, \u00e0 rien qui permette de la sectoriser, de l&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0assimiler \u00e0\u00a0\u00bb. Tous les \u00e9l\u00e9ments pour la comprendre sont \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Il n&rsquo;y a pas de mode d&#8217;emploi. Il n&rsquo;y a pas une, mais plusieurs fa\u00e7ons de la com-prendre, de la <em>prendre avec soi<\/em>, litt\u00e9ralement. De se l&rsquo;approprier.<\/p>\n<p>Par ailleurs, il faut veiller, \u00e0 chaque intervention de ce type, \u00e0 n&rsquo;\u00eatre pas l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on nous attend, \u00e0 surprendre, \u00e0 ne pas se cantonner \u00e0 un mode d&rsquo;expression ou \u00e0 une fa\u00e7on de faire. Que l&rsquo;on nous traite d&rsquo;artistes, et nous deviendrons terroristes. Aussit\u00f4t  qu&rsquo;une appellation se syst\u00e9matise et se g\u00e9n\u00e9ralise parmi la foule, il y a danger. Il faut changer, bouger, susciter le doute, la surprise, voire l&rsquo;incompr\u00e9hension dans un premier temps, il faut an\u00e9antir les certitudes quant \u00e0 la nature de l&rsquo;intervention ainsi qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;intervenant. Garder une part de myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Il semble \u00e9galement important d&rsquo;<em>\u00e9viter tout didactisme<\/em>. A une d\u00e9marche explicative ou p\u00e9dagogique, nous pr\u00e9f\u00e8rerons une d\u00e9marche interrogative, qui suscite le questionnement plut\u00f4t que l&rsquo;approbation ou la r\u00e9probation. Il n&rsquo;y a pas une, mais une infinit\u00e9 d&rsquo;approches de la situation en cours, une infinit\u00e9 de fa\u00e7ons de la comprendre, une infinit\u00e9 d&rsquo;interpr\u00e9tations possibles. Celui qui intervient veillera ainsi \u00e0 ne pas, par le forme m\u00eame qu&rsquo;il donne \u00e0 son intervention, emp\u00eacher cette diversit\u00e9 de s&rsquo;exprimer. Faire croire aux gens qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule fa\u00e7on de comprendre ce que l&rsquo;on fait, ne nuit pas seulement \u00e0 la qualit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9change lors de l&rsquo;intervention, mais aussi au d\u00e9bat public qu&rsquo;elle est susceptible de faire na\u00eetre. C&rsquo;est en compromettre la naissance m\u00eame. La radicalit\u00e9 ou la profondeur du renversement op\u00e9r\u00e9 ne sont pas mises en cause par l&rsquo;absence de didactisme dans l&rsquo;approche situationnelle. Au contraire. L&rsquo;espace public \u00e9tant ce qu&rsquo;il est, \u00e0 savoir un espace transitoire r\u00e9gi par une infinit\u00e9 de codes et d&rsquo;usages pr\u00e9\u00e9tablis, moins on est didactiques, plus on est subversifs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est lors de la situation que le sens se construit, collectivement. Car pour qu&rsquo;il y ait transformation sociale, il faut qu&rsquo;il y ait construction de sens \u00e0 partir de la situation, sans quoi nous faisons de l&rsquo;animation. En ce sens, c&rsquo;est au centre de la transformation qu&rsquo;il faut que le public soit, et pas au centre de loisirs. Nous ne cherchons pas \u00e0 amuser la galerie, mais \u00e0 produire de la connaissance, en postulant que cette derni\u00e8re peut \u00e9merger, qui plus est de mani\u00e8re bien plus riche, d&rsquo;une situation sociale r\u00e9elle, plut\u00f4t que d&rsquo;un s\u00e9minaire universitaire quelconque.<\/p>\n<p>Sur la <em>nature<\/em> de l&rsquo;intervention, je ne donnerai volontairement pas d&rsquo;exemples trop pr\u00e9cis. D&rsquo;une part, afin de ne pas fausser la compr\u00e9hension intuitive que chacun peut avoir de ce type de d\u00e9marche, afin de ne pas impulser une direction plut\u00f4t qu&rsquo;une autre. D&rsquo;autre part -et les deux motifs se rejoignent-, parce qu&rsquo;il y a une infinit\u00e9 de fa\u00e7ons d&rsquo;intervenir de mani\u00e8re cr\u00e9ative dans l&rsquo;espace public, ces derni\u00e8res n&rsquo;ayant de limites que l&rsquo;imagination de leurs auteurs. On peut, par d\u00e9finition, <em>tout<\/em> faire; encore faut-il savoir <em>comment<\/em>, et <em>pourquoi<\/em>. Car apr\u00e8s tout, un type d\u00e9guis\u00e9 en t\u00e9l\u00e9phone portable qui distribue des tracts pour le compte de je ne sais quel op\u00e9rateur de t\u00e9l\u00e9phonie mobile, lui aussi intervient dans l&rsquo;espace public. Certains trouveront m\u00eame \u00e0 son intervention une dimension cr\u00e9ative.<\/p>\n<p>En fait, investir l&rsquo;espace public est d\u00e9sormais une chose commune, un usage convenu, <em>une habitude<\/em>. Ceux-l\u00e0 m\u00eame qui le privatisent n&rsquo;ont que \u00e7a \u00e0 la bouche: \u00ab\u00a0investir l&rsquo;espace public\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00eatre au contact des gens\u00a0\u00bb. On peut parfois m\u00eame se demander s&rsquo;il n&rsquo;y a pas un peu de sinc\u00e9rit\u00e9 dans la d\u00e9marche, si, au fond, l&rsquo;intention de l&rsquo;entreprise n&rsquo;est pas louable. Mais alors la question se pose de savoir au nom de quoi, au juste, on veut<em> l&rsquo;investir<\/em>? De quelle fa\u00e7on et pour quelle(s) raison(s) veut-on <em>\u00eatre au contact des gens<\/em>?<\/p>\n<p>Comme je le disais pr\u00e9c\u00e9demment, investir l&rsquo;espace public est sans doute une bonne id\u00e9e&#8230;pour peu que l&rsquo;on sache ce que l&rsquo;on veut <em>y<\/em> <em>faire<\/em>. Et pour cela, nul doute qu&rsquo;il faille se poser la question de savoir ce que l&rsquo;on veut <em>en<\/em> <em>faire<\/em>. Les r\u00e9ponses \u00e0 la premi\u00e8re d\u00e9pendent directement de ce que l&rsquo;on r\u00e9pondra \u00e0 la seconde.<\/p>\n<p>De fait, un certain nombre de <em>pratiques<\/em> d\u00e9j\u00e0 existantes semblent potentiellement capables de questionner le rapport \u00e0 l&rsquo;espace public en ce sens qu&rsquo;elles en d\u00e9fient les codes, en changent les usages, en bousculent les habitudes. Et dans la perspective d&rsquo;interventions collectives dans l&rsquo;espace public, il n&rsquo;est pas exclus d&rsquo;en faire usage et de les croiser. Danse, parkour, skate, bmx&#8230; L&rsquo;ennui est que si ces diverses disciplines refusent l&rsquo;usage habituel qui est fait de l&rsquo;espace commun, elles en sugg\u00e8rent de nouveaux, qui h\u00e9las ont vite fait, notamment apr\u00e8s \u00e9tiquetage m\u00e9diatique, d&rsquo;\u00eatre identifi\u00e9s en tant que tels et d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 une certaine conformit\u00e9. Le probl\u00e8me qui se pose alors est de pr\u00e9parer l&rsquo;intervention de sorte \u00e0 d\u00e9caler \u00e0 nouveau les usages, et \u00eatre hors de port\u00e9e de toute labellisation potentielle. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;exclure les pratiques elles-m\u00eames, qui, comme je le disais, sont \u00e0 m\u00eame d&rsquo;op\u00e9rer un renversement, mais bien d&rsquo;en affiner les modalit\u00e9s d&rsquo;intervention de fa\u00e7on \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0art de rue\u00a0\u00bb et aux \u00ab\u00a0cultures urbaines\u00a0\u00bb. Il faut pour cela d\u00e9ployer la pratique dans une situation \u00e0 laquelle elle-m\u00eame est \u00e9trang\u00e8re, dans laquelle elle ne trouve pas ses propres aises, o\u00f9 elle n&rsquo;a pas ses petites habitudes. C&rsquo;est seulement alors que le pouvoir de subversion se fait sentir.<\/p>\n<p>On n&rsquo;a plus \u00e0 faire \u00e0 un rendez-vous de traceurs ou \u00e0 une performance de danse, mais \u00e0 une enti\u00e8re situation, dont l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 conduit au questionnement de ceux qui y sont confront\u00e9s, et o\u00f9 les pratiques d\u00e9ploy\u00e9es ne se donnent pas \u00e0 voir en tant que telles mais comme \u00e9l\u00e9ments de la situation dans son ensemble.<\/p>\n<p>On peut, par exemple, imaginer que le pratiquant \u00e9volue dans un espace, public <em>ou<\/em> priv\u00e9 \u00e0 acc\u00e8s public (espace appartenant \u00e0 quelqu&rsquo;un mais auquel chacun peut acc\u00e9der), qui d&rsquo;une part n&rsquo;est pas son terrain de pr\u00e9dilection, et d&rsquo;autre part est un espace utilitaire dont la finalit\u00e9 est \u00e9tablie, et dont l&rsquo;utilit\u00e9 est la plus \u00e9loign\u00e9e possible de ce type de pratiques. Des traceurs envahissant une laverie libre-service, traversant un centre commercial ou une gare SNCF, d\u00e9ambulant dans un a\u00e9roport, une station-essence ou une grande surface. En effet, le d\u00e9calage entre la finalit\u00e9 du lieu investi \u2013 finalit\u00e9 connue de tous-, et l&rsquo;usage qui en est fait par certains dans cette situation est sujet \u00e0 faire surgir un questionnement.<\/p>\n<p>On peut par ailleurs imaginer que les intervenants ou pratiquants adoptent, dans le cadre de leur intervention ou de leur pratique, une attitude particuli\u00e8re, de nature \u00e0 interroger les gens. Le parkour, par exemple, puise de fait grand nombre de ses techniques de franchissement et de d\u00e9placement chez les singes, les f\u00e9lins et les l\u00e9muriens. Les traceurs, qui renvoient donc d\u00e9j\u00e0, de par leur posture, leur gestuelle, et leur mode de d\u00e9placement, \u00e0 l&rsquo;animalit\u00e9, pourraient tr\u00e8s bien adopter volontairement une attitude pleinement animale: syst\u00e9matisme de la quadrup\u00e9die lors des d\u00e9placements (sauf lors des sauts); implication totale dans ce que l&rsquo;on est train de faire (chasse impitoyable \u00e0 la distance critique et au retour sur soi); communication par regards, par postures (suppression de la parole, quelle que soit la situation (vigiles coursant les pratiquants, questions, menaces). Il faut cependant veiller, dans ce cas pr\u00e9cis, \u00e0 ne pas tomber dans le registre parodique en singeant tout bonnement les b\u00eates. Car alors, c&rsquo;est dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0cirque\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0num\u00e9ro de clowns\u00a0\u00bb que l&rsquo;intervention sera rang\u00e9e. Il faut pour cela \u00eatre tout \u00e0 ce que l&rsquo;on fait, et \u00e9viter \u00e0 tout prix toute distance critique. J&rsquo;ajouterais que la gestuelle du traceur imite suffisamment celle du singe ou du f\u00e9lin pour ne pas qu&rsquo;il y ait besoin, en plus, de faire des grimaces en se grattant sous les aisselles. Une chose me semble \u00e9galement importante: fusse-t-elle animale ou non, une fois adopt\u00e9e, l&rsquo;attitude choisie ne doit plus nous quitter, de l&rsquo;entr\u00e9e dans le lieu, jusqu&rsquo;\u00e0 sa sortie, sans quoi l&rsquo;intervention passerait instantan\u00e9ment du statut de situation \u00e0 celui de pitrerie.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;apparence \u00e9tant la premier pan de connaissance que l&rsquo;on donne de nous-m\u00eames, rien n&rsquo;interdit de jouer sur la tenue. Sans donner dans le bal costum\u00e9, on peut tr\u00e8s bien porter des tenues embl\u00e9matiques, qui accentuent l&rsquo;effet de contraste (entre l&rsquo;usage habituel fait de l&rsquo;espace occup\u00e9 et l&rsquo;usage qu&rsquo;on en fait alors) en nous assimilant \u00e0 la foule sur un plan vestimentaire, ou, au contraire, en nous en distinguant d&rsquo;une mani\u00e8re prononc\u00e9e \u00e0 m\u00eame de g\u00e9n\u00e9rer du sens. On pourrait, par exemple, imaginer que les pratiquants d\u00e9ambulent \u00e0 quatre pattes dans un centre commercial, en costard-cravatte (assimilation \u00e0 la foule), ou en bleu de travail (distinction prononc\u00e9e, mettant en \u00e9vidence le lien entre consommation et travail). De m\u00eame, dans un a\u00e9roport, on pourrait op\u00e9rer en tenue de stewards et d&rsquo;h\u00f4tesses de l&rsquo;air, ou au contraire tous en djellabas et avec de fausses barbes.<\/p>\n<p>Bien \u00e9videmment, les trois techniques que je viens de mentionner, permettant un d\u00e9calage de la pratique hors de sa situation habituelle, peuvent (et ont tout int\u00e9r\u00eat \u00e0) \u00eatre associ\u00e9es. Plus le d\u00e9calage est grand, plus il y a construction d&rsquo;une v\u00e9ritable situation en tant que telle.<\/p>\n<p>Le passant n&rsquo;assiste plus \u00e0 une accumulation de d\u00e9monstrations de performances individuelles, mais \u00e0 une situation exp\u00e9rimentale collective \u00e0 laquelle il peut prendre part. Il faut \u00e0 ce propos que la situation n&rsquo;exclut pas le regardeur, mais qu&rsquo;elle sugg\u00e8re au contraire qu&rsquo;il en fait partie, le faisant ainsi passer du statut de spectateur \u00e0 celui d&rsquo;acteur, ce qui est \u00e9galement une condition \u00e0  toute transformation sociale, laquelle n&rsquo;aura jamais le visage d&rsquo;une performance d&rsquo;artistes ou d&rsquo;initi\u00e9s cabotinant devant une assistance de badauds b\u00e9ats. Aussi faut-il pr\u00e9alablement se mettre d&rsquo;accord sur ce que l&rsquo;on recherche: amuser la galerie, ou transformer la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211;<strong>Na\u00efm BORNAZ<\/strong>&#8211;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Outillage conceptuel: 1.espace: \u00e9tendue. Contrairement au lieu, qui est un point fig\u00e9 dans la g\u00e9om\u00e9trie spatiale, un endroit d\u00e9sign\u00e9, indiqu\u00e9, limit\u00e9, circonscrit, l\u2019espace, lui, est mobile, friable, modifiable, habitable, d\u00e9pla\u00e7able. On peut le faire surgir, l&rsquo;investir, le r\u00e9-agencer, le changer. Bref, l&rsquo;espace est \u00e9tendue, et l&rsquo;\u00e9tendue est mouvement.Et c&rsquo;est en comprenant cela qu&rsquo;on en comprend &hellip; <a href=\"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/2010\/09\/27\/fiche-experimentation-pratiques-creatives-des-espaces\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Fiche-exp\u00e9rimentation: pratiques cr\u00e9atives des espaces&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[13,32,33,48,50,56],"class_list":["post-28","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe","tag-art-du-deplacement","tag-fiche","tag-fiche-experimenation","tag-naim","tag-parkour","tag-pratiques-creatives-des-espaces"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=28"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=28"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=28"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/recherche-action.fr\/l1consolable\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=28"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}