{"id":1021,"date":"2018-02-28T11:46:27","date_gmt":"2018-02-28T10:46:27","guid":{"rendered":"http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/?p=1021"},"modified":"2018-02-28T11:55:21","modified_gmt":"2018-02-28T10:55:21","slug":"recherche-action-avec-les-recuperateurs-vendeurs-de-rue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/2018\/02\/28\/recherche-action-avec-les-recuperateurs-vendeurs-de-rue\/","title":{"rendered":"Recherche-action avec les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs de rue"},"content":{"rendered":"<p>Nous relatons dans ce texte l\u2019exp\u00e9rience collective d\u2019une recherche-action avec les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs de rue dans la r\u00e9gion parisienne, aussi appel\u00e9s biffins. Nous reprenons le principe du laboratoire social d\u00e9velopp\u00e9 par le r\u00e9seau du LISRA \u00e0 travers la mise en place d\u2019un collectif appel\u00e9 \u00ab\u00a0Rues Marchandes\u00a0\u00bb. Nous d\u00e9crivons ici des conditions de la mise en place de ce processus. Les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs, comme le pr\u00e9cise leur nom, r\u00e9cup\u00e8rent les objets usag\u00e9s principalement dans la rue,\u00a0dans les poubelles ou sur les march\u00e9s, pour les revendre aussi dans la rue. Ils sont donc \u00e0 distinguer des brocanteurs, ou des particuliers qui vendent occasionnellement sur les vide-greniers.<\/p>\n<p>[toc]<\/p>\n<h2>Les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs, une situation complexe \u00e0 appr\u00e9hender<a href=\"http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-1022 size-large\" src=\"http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"682\" srcset=\"https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook-300x200.jpg 300w, https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook-768x511.jpg 768w, https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook-400x266.jpg 400w, https:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2018\/02\/porte_didot_publi_facebook.jpg 1080w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/h2>\n<p>Les biffins, parmi lesquels on compte de nombreux immigr\u00e9s et personnes marginalis\u00e9es, sont confront\u00e9s \u00e0 de nombreuses difficult\u00e9s\u00a0: le manque de march\u00e9s susceptibles de leur laisser une place pour vendre leurs biens\u00a0; la r\u00e9pression violente et fr\u00e9quente dans le cas des ventes en dehors de ces espaces d\u00e9finis, amenant souvent \u00e0 la confiscation, voire \u00e0 la destruction des biens\u00a0; la non-reconnaissance de leur activit\u00e9 de r\u00e9emploi\u00a0; leur statut informel qui les place syst\u00e9matiquement dans une situation d\u2019ill\u00e9galit\u00e9 face \u00e0 la vente\u00a0; enfin la pauvret\u00e9 et la pr\u00e9carit\u00e9 de leur activit\u00e9, qui n\u2019ouvre aucun droit et ne permet pas une visibilit\u00e9 sur le long terme \u00e0 celui ou celle qui la pratique. \u00c0 cela s\u2019ajoutent aussi des probl\u00e8mes d\u2019int\u00e9gration sociale et de communication li\u00e9s \u00e0 la langue.<\/p>\n<p>Les chiffonniers d\u2019antan b\u00e9n\u00e9ficiaient d\u2019un imaginaire fort dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, gr\u00e2ce \u00e0 leur organisation et \u00e0 une abondante production litt\u00e9raire et picturale jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle (Compagnon, 2017). Cet imaginaire collectif n\u2019\u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement pas tr\u00e8s positif associ\u00e9s \u00e0 la nuit, \u00e0 la mis\u00e8re, \u00e0 la salet\u00e9, etc. Mais cela participait d\u2019un r\u00e9cit collectif au c\u0153ur de la cit\u00e9. Ce n\u2019est plus pr\u00e9sent pour les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs d\u2019aujourd\u2019hui, bien que leurs gestes h\u00e9ritent de cette tradition. Invisibilis\u00e9s, ils ne sont pas compris comme agents de fonctionnement, encore moins de modernisation, de la soci\u00e9t\u00e9. Les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs de rue d\u2019aujourd\u2019hui ne sont plus consid\u00e9r\u00e9s comme un corps de m\u00e9tier classique organis\u00e9 et hi\u00e9rarchis\u00e9 en fonction d\u2019une r\u00e9partition du travail au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Pourtant nous sommes bien en face d\u2019un \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb (savoir-faire, organisation sociale, relations \u00e9conomiques), celui de \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rateurs des d\u00e9chets\u00a0\u00bb, mais cette activit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement sans statut est soumise \u00e0 des conditions d\u2019une tr\u00e8s grande pr\u00e9carit\u00e9 et invisibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, il est particuli\u00e8rement compliqu\u00e9 de constituer un corpus commun de connaissances et d\u2019action autour de cette question. Comme nous le verrons, la r\u00e9surgence de lutte au milieu des ann\u00e9es 2000 a permis \u00e0 travers la r\u00e9appropriation du terme \u00ab\u00a0biffin\u00a0\u00bb, de r\u00e9introduire un d\u00e9bat quant \u00e0 la pr\u00e9sence dans l\u2019espace public de ce m\u00e9tier ancestral expuls\u00e9 des pr\u00e9occupations politiques. Cependant, en l\u2019absence de r\u00e9cits f\u00e9d\u00e9rateurs port\u00e9s par les principaux int\u00e9ress\u00e9s, ceux-ci sont nomm\u00e9s, voire discrimin\u00e9s selon des points de vue socioprofessionnels plus ou moins contradictoires.<\/p>\n<p>Le premier point de vue est le point de vue s\u00e9curitaire et hygi\u00e9niste, qui consid\u00e8re cette activit\u00e9 non formalis\u00e9e comme sauvage et nuisible \u00e0 l\u2019ordre public. Cet argumentaire s\u2019appuie sur un amalgame classique entre salet\u00e9 et ins\u00e9curit\u00e9 (Vigarello, 1985). Il justifie les politiques de r\u00e9pression qui pr\u00e9valent g\u00e9n\u00e9ralement sur Paris et sa banlieue d\u00e8s que se manifeste l\u2019intention d\u2019exposer et de vendre des objets sur la place publique. Le terme d\u2019\u00e9conomie souterraine est employ\u00e9 dans une confusion avec ce qui serait une \u00e9conomie mafieuse, sous-entendant que cette activit\u00e9 est avant tout de nature illicite, sinon d\u00e9linquante. On parlera de \u00ab\u00a0march\u00e9 ill\u00e9gal\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sauvage\u00a0\u00bb, ou encore de \u00ab\u00a0march\u00e9 aux voleurs\u00a0\u00bb. Cette politique s&rsquo;inscrit dans une logique technicienne qui a pr\u00e9valu avec l\u2019instauration par le Pr\u00e9fet Poubelle \u00e0 la fin du XIXe\u00a0si\u00e8cle de ces conteneurs de collecte des d\u00e9chets par l\u2019enfermement. La m\u00e9canisation progressive de la collecte a, quant \u00e0 elle, conduit \u00e0 l\u2019exclusion des chiffonniers hors des murs de Paris sans pour autant r\u00e9soudre le probl\u00e8me du tri.<\/p>\n<p>Un autre point de vue, g\u00e9n\u00e9ralement partag\u00e9 par les structures d\u2019insertion sociale, est de consid\u00e9rer avant tout cette activit\u00e9 comme \u00e9manant d\u2019une population pauvre. Ce qui est une r\u00e9alit\u00e9 sociologique ind\u00e9niable, puisque les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs cherchent avant tout \u00e0 trouver dans la biffe un compl\u00e9ment de ressources leur assurant une subsistance\u00a0; pour certains, c\u2019est m\u00eame leur principale ressource. On parlera alors de \u00ab\u00a0march\u00e9 aux pauvres\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0march\u00e9 de la mis\u00e8re\u00a0\u00bb. Cependant, cette approche tend \u00e0 r\u00e9duire cette activit\u00e9 l\u2019\u00e9conomie \u00e0 la seule survie. Or, si l\u2019entr\u00e9e dans le circuit de la r\u00e9cup\u00e9ration est souvent li\u00e9e \u00e0 une rupture sociale ou \u00e9conomique, les parcours sont vari\u00e9s. Pour certains, ce n\u2019est pas simplement un passage, cela devient un capital social et culturel. N\u2019y voir que des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre ou des personnes \u00e0 ins\u00e9rer dans un accompagnement individuel m\u00e8ne souvent un \u00e9chec, notamment parce que les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs n\u2019entrent pas dans un profil d\u2019insertion sociale normative\u00a0; parfois, ils souhaitent express\u00e9ment rester en dehors de ce syst\u00e8me socio-\u00e9conomique qui les a exclus. Les associations qui occupent ce cr\u00e9neau, se trouvent aujourd\u2019hui en difficult\u00e9. C\u2019est le cas d\u2019u Carr\u00e9 des biffins de la Porte Montmartre, march\u00e9 d\u2019une centaine de places pour les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs, g\u00e9r\u00e9 par l\u2019association Aurore qui a obtenu une convention avec la mairie du 18e arrondissement en contrepartie d\u2019un accompagnement d\u2019insertion.<\/p>\n<p>Le point de vue ouvri\u00e9riste et syndicaliste consid\u00e8re, de son c\u00f4t\u00e9, que cette activit\u00e9 est d\u2019abord un travail, m\u00eame s\u2019il demeure non reconnu ou sans statut. Ici, les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs ne sont pas des \u00ab\u00a0pauvres \u00e0 ins\u00e9rer\u00a0\u00bb, mais des sous-prol\u00e9taires \u00e0 int\u00e9grer dans le circuit du travail, une main-d\u2019\u0153uvre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019organiser pour qu\u2019elle passe de l\u2019informel au formel, acquiert un statut, notamment \u00e0 travers la cr\u00e9ation de coop\u00e9ratives. Ce point de vue a l\u2019int\u00e9r\u00eat de poser la n\u00e9cessit\u00e9 des luttes sociales et de la reconnaissance des comp\u00e9tences. Des luttes se sont ainsi form\u00e9es au milieu des ann\u00e9es 2000 sur quelques points n\u00e9vralgiques de la r\u00e9cup\u00e9ration-revente, notamment \u00e0 la porte Montmartre dans le 18e arrondissement o\u00f9 les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs se sont appropri\u00e9 le terme \u00ab\u00a0biffins\u00a0\u00bb comme porte-drapeau de leurs revendications. Ce terme reste d\u2019ailleurs circonscrit \u00e0 cette mobilisation tr\u00e8s parisienne, qui ne recoupe pas l\u2019ensemble de la population des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs sur la r\u00e9gion \u00cele-de-France. Elle a permis cependant l\u2019\u00e9mergence d\u2019associations de solidarit\u00e9s comme \u00ab\u00a0Sauve Qui peut\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Amelior\u00a0\u00bb. Mais, comme pour l\u2019insertion sociale, l\u2019approche militante ouvri\u00e9riste n\u2019interroge pas le mod\u00e8le \u00e9conomique dominant.<\/p>\n<p>L\u2019approche socio-anthropologique va s\u2019int\u00e9resser aux ressources culturelles comme principal capital \u00e0 la disposition des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs. Autrement dit, le capital social et culturel sont la richesse des gens sans capital \u00e9conomique. De fait cette activit\u00e9 appartient \u00e0 une culture du geste historique, celui du tri, de la r\u00e9cup\u00e9ration-revente, de la n\u00e9gociation dans l\u2019espace public, mais \u00e9galement de la capacit\u00e9 \u00e0 faire r\u00e9seau, \u00e0 organiser l\u2019espace social. Cette approche a le m\u00e9rite de consid\u00e9rer la dimension communautaire comme un processus de structuration d\u2019un groupe social difficilement pris en compte en France. \u00c0 titre d\u2019exemple, la cellule familiale constitue, chez les Roms, un noyau de r\u00e9sistance face aux agressions ext\u00e9rieures telles que les expulsions r\u00e9guli\u00e8res de leurs habitations. C\u2019est dans cette d\u00e9marche, qui consiste \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019environnement comme ressource et mode d\u2019apprentissage, que l\u2019association Interm\u00e8de situ\u00e9e dans la banlieue sud de Paris travaille aupr\u00e8s des Roms, dont un grand nombre sont r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs. Si cette approche socio-anthropologique reconna\u00eet des communaut\u00e9s au sein des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs, elle ne permet pas la formation de minorit\u00e9 active \u00e0 travers les luttes sociales et politiques.<\/p>\n<p>L\u2019approche \u00e9cologique va surtout s\u2019attarder sur la question du tri des d\u00e9chets et de l\u2019utilit\u00e9 sociale de cette activit\u00e9, mettant en exergue l\u2019inefficacit\u00e9 du tri o\u00f9 les objets partent \u00e0 la d\u00e9chetterie puis \u00e0 l\u2019incin\u00e9rateur. Il s\u2019inscrit dans une conception globale des circuits courts \u00e9conomiques et de l\u2019importance de l\u2019empreinte \u00e9cologique. Le paradoxe, c\u2019est que les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs sont bien souvent exclus de ce d\u00e9bat d\u2019une \u00e9cologie politique qui a \u00e9t\u00e9 appropri\u00e9e par d\u2019autres acteurs de la ville, sans se r\u00e9f\u00e9rer ou s\u2019appuyer sur les couches sociales les plus d\u00e9favoris\u00e9es. Ainsi, Paris a vu na\u00eetre un certain nombre de ressourceries ou recycleries qui se sont appuy\u00e9es initialement sur leurs activit\u00e9s et leurs luttes (ou d\u2019autres luttes comme celles des squats), mais qui ne touchent pas toujours les plus d\u00e9munis. Cela d\u00e9pend du mod\u00e8le \u00e9conomique de la ressourcerie, des tarifs pratiqu\u00e9s, de son ouverture sur le quartier et de l\u2019int\u00e9gration des habitants dans son mode de fonctionnement, etc.<\/p>\n<p>Si ces activit\u00e9s de r\u00e9emploi des objets peuvent \u00e9galement permettre l\u2019emploi de certaines personnes, cela reste tr\u00e8s limit\u00e9 quantitativement et ne s\u2019inscrit dans aucun mouvement social. Il n\u2019en demeure pas moins que ce sont des lieux de cr\u00e9ation de lien social, tout comme les march\u00e9s biffins. L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette approche est de rappeler la dimension du territoire qui se construit \u00e0 travers une ma\u00eetrise d\u2019usage susceptible de r\u00e9pondre aux besoins de ses habitants.<\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Rues Marchandes\u00a0\u00bb, un processus de recherche-action<\/h2>\n<p>Toutes ces approches poss\u00e8dent leurs qualit\u00e9s, mais aussi leurs limites. L\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019avoir cr\u00e9\u00e9 le collectif Rues Marchandes est d\u2019essayer de les croiser, en mettant en commun les comp\u00e9tences professionnelles, les parcours d\u2019exp\u00e9rience, les cultures des uns et des autres sur une base situationnelle, interactionniste et \u00e9cosyst\u00e9mique (sur l\u2019approche en laboratoire social\u00a0: www.recherche-action.fr). Nous pouvons dire autrement que notre approche est convoqu\u00e9e avant tout par les situations que provoquent les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs et qui am\u00e8nent les diff\u00e9rents acteurs \u00e0 se poser la question de faire un pas de c\u00f4t\u00e9 pour concevoir autrement leur implication socioprofessionnelle.<\/p>\n<p>Le programme d\u00e9velopp\u00e9 ne peut donc \u00eatre li\u00e9 \u00e0 une commande institutionnelle normative, mais s\u2019\u00e9labore \u00e0 travers un auto-missionnement des personnes concern\u00e9es. C\u2019est le principe de laboratoire social qui se base sur des situations pour accompagner des exp\u00e9rimentations port\u00e9es par des acteurs en recherche. C\u2019est ainsi que le collectif a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 soutenir la revendication des r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs dans leur droit d\u2019ouvrir des espaces marchands.<\/p>\n<p>Le fonctionnement du collectif s\u2019inscrit dans une logique non marchande, open source o\u00f9 nous d\u00e9cidons des biens communs \u00e0 g\u00e9rer ensemble.\u00a0Nous avons mis en ligne une plate-forme ressources[1], o\u00f9 il est possible de t\u00e9l\u00e9charger des documents et o\u00f9 sont expos\u00e9es les diff\u00e9rentes productions de connaissance issues des rencontres, des ateliers, des s\u00e9minaires, des \u00e9tudes. C\u2019est ainsi que nous avons pens\u00e9 la mise en place d\u2019une cartographie repr\u00e9sentant autrement les couches d\u2019exp\u00e9rience et de mobilit\u00e9 des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs. De m\u00eame, a \u00e9t\u00e9 amorc\u00e9e une \u00e9tude d\u2019impact de la r\u00e9cup\u00e9ration des d\u00e9chets pour mesurer l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette activit\u00e9 sur le plan \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Nous travaillons donc dans une logique transdisciplinaire inscrite dans une charte collaborative \u00e0 laquelle l\u2019adh\u00e9sion est la seule condition d\u2019admission. Le collectif Rues Marchandes\u00a0regroupe ainsi des chercheurs en sciences sociales, des associations qui ont pour r\u00f4le d\u2019organiser des march\u00e9s et de soutenir les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs dans leurs d\u00e9marches, des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs eux-m\u00eames, des professionnels ou des particuliers souhaitant s\u2019impliquer dans la reconnaissance de ce m\u00e9tier, ou encore d\u2019autres collectifs se focalisant sur les questions d\u2019appropriation de l\u2019espace, sur la gestion des d\u00e9chets, etc.<\/p>\n<p>C\u2019est donc un espace d\u2019accueil inconditionnel. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas de porter une exigence o\u00f9 chacun est invit\u00e9 \u00e0 \u00e9claircir sa propre position en tant que personne et son implication socioprofessionnelle.<\/p>\n<p>Cette praxis propre \u00e0 la recherche-action permet de construire au sein du groupe des relations qui sont bas\u00e9es avant tout sur une posture r\u00e9flexive et non sur un statut social. Les relations au sein d\u2019un groupe sont rarement \u00e9galitaires, ne serait-ce que par la fa\u00e7on de prendre la parole et de se sentir l\u00e9gitime d\u2019orienter l\u2019action. Certains vont se pr\u00e9senter plus l\u00e9gitime que d\u2019autres ou parler \u00ab\u00a0au nom de\u00a0\u00bb. D\u2019autres seront dans des strat\u00e9gies socioprofessionnelles individuelles ou collectives ne voyant dans la recherche-action qu\u2019un caract\u00e8re instrumental, etc.\u00a0 Sans gommer ces in\u00e9galit\u00e9s et ces diff\u00e9rences spatiotemporelles dans les modes d\u2019implication, la d\u00e9marche de recherche-action facilite les synergies dans un croisement des savoirs (pragmatiques, techniques, scientifiques), en permettant \u00e0 chacun d\u2019apporter des \u00e9l\u00e9ments au processus.<\/p>\n<p>Ce mode de gouvernance est donc ins\u00e9parable la posture de l\u2019acteur-chercheur s\u2019inscrivant dans une sorte de formation-action ou d\u2019autoformation r\u00e9ciproque et continuelle. C\u2019est ainsi que nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper des ateliers avec les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs.<\/p>\n<h2>Des ateliers avec les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019origine, l\u2019objectif \u00e9tait de produire un guide[2] dans lequel les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs trouveraient des informations sur leurs droits, sur les mod\u00e8les de march\u00e9s, sur l\u2019auto-organisation, ainsi que sur les statuts auxquels ils peuvent pr\u00e9tendre dans le cas o\u00f9 ils souhaiteraient rendre formelle leur activit\u00e9.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, le guide \u00e9tait pens\u00e9 comme un support pour discuter aupr\u00e8s des \u00e9lus et des instances publiques, pour faciliter la n\u00e9gociation, la mise en place de march\u00e9s de r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs et la reconnaissance de leurs droits et de leur m\u00e9tier. Il devait fournir une connaissance pointue des modes de vie, des cultures des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs et de leurs apports pour la collectivit\u00e9 (lien social, r\u00e9emploi, accessibilit\u00e9 gr\u00e2ce aux prix tr\u00e8s bas).<\/p>\n<p>Ce guide serait donc l\u2019aboutissement d\u2019une d\u00e9marche de recherche-action o\u00f9 les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs prendraient part \u00e0 toutes les \u00e9tapes. Il s\u2019agissait de cr\u00e9er les conditions pour que la parole se lib\u00e8re et pour que les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs parlent eux-m\u00eames d\u2019eux-m\u00eames, pour que nous produisions tous, ensemble, les mat\u00e9riaux sur lesquels discuter et \u00e9laborer le guide.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des \u00e9l\u00e9ments \u00e9voqu\u00e9s en ateliers[3], des personnes ext\u00e9rieures au collectif sont intervenues pour \u00e9clairer certaines th\u00e9matiques. \u00c0 titre d\u2019exemple, suite \u00e0 un atelier o\u00f9 la discussion tournait autour de la l\u00e9galit\u00e9 et du statut informel de la biffe, une intervenante ext\u00e9rieure est venue pr\u00e9senter les diff\u00e9rents statuts entrepreneuriaux existants afin que les r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs d\u00e9cident eux-m\u00eames de choisir celui qui serait susceptible, le cas \u00e9ch\u00e9ant, de leur convenir.<\/p>\n<p>Le choix des th\u00e9matiques, des intervenants vient ainsi apr\u00e8s un travail en commun, o\u00f9 nous partons des mat\u00e9riaux pour r\u00e9fl\u00e9chir ensemble. Lors de notre premier atelier, nous avions choisi de partir d\u2019une interview film\u00e9e r\u00e9alis\u00e9e en amont avec une biffine. Nous en avons projet\u00e9 des extraits dans la salle. Elle y \u00e9voquait la recherche des marchandises, le rapport qu\u2019elle entretenait avec les objets, ses techniques de vente, la r\u00e9pression polici\u00e8re, etc. Apr\u00e8s chaque extrait, les personnes pr\u00e9sentes dans la salle intervenaient, donnaient leur vision des choses, partageaient ou non celle de la biffine interview\u00e9e. Nous avons recueilli, au cours de l\u2019atelier, tous les mots et th\u00e9matiques \u00e9voqu\u00e9s, les liens qu\u2019ils avaient entre eux, constituant ainsi, sur le vif, un nuage de mot. C\u2019est ce nuage qui a servi de base pour l\u2019atelier suivant. Nous avons creus\u00e9 les th\u00e9matiques et la question de la mobilisation des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs pour d\u00e9fendre leurs droits a alors pu \u00e9merger. Martine a racont\u00e9 son exp\u00e9rience aupr\u00e8s du collectif Sauve-qui-peut et nous a parl\u00e9 de la difficult\u00e9 de mobiliser \u00e0 nouveau pour acqu\u00e9rir davantage de places, de reconnaissance et d\u2019autonomie lorsque des march\u00e9s sont finalement autoris\u00e9s, mais g\u00e9r\u00e9s par des tiers.<\/p>\n<h2>Conditions difficiles d&rsquo;une recherche collaborative<\/h2>\n<p>Le dispositif de laboratoire social est compl\u00e9t\u00e9 par une recherche collaborative, dans le but de cr\u00e9er un partenariat avec les institutions de recherche et les diff\u00e9rents op\u00e9rateurs des territoires concern\u00e9s. Cela correspond \u00e0 un double enjeu\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Faire entrer dans le droit commun la possibilit\u00e9 de mettre en place des laboratoires sociaux citoyens et plus largement une recherche participative de la soci\u00e9t\u00e9 sur elle-m\u00eame.<\/li>\n<li>D\u00e9velopper des strat\u00e9gies \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable, incluant sous une forme collaborative tous les partenaires concern\u00e9s, dans une logique de d\u00e9veloppement endog\u00e8ne des territoires.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le collectif Rues Marchandes joue alors le r\u00f4le d\u2019interface entre des espaces de travail instituant cr\u00e9ant leurs propres r\u00e9f\u00e9rentiels et d\u00e9veloppant une contre-expertise par rapport \u00e0 leur exp\u00e9rience (exemple des ateliers avec les biffins) et des espaces de travail institu\u00e9 prenant la forme de colloque, de s\u00e9minaires, de commissions susceptibles de prendre en compte ce processus et de le traduire en termes d\u2019am\u00e9nagement et d\u2019orientation politique d\u2019une part\u00a0; de valider et diffuser des productions de connaissance d\u2019autre part.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que notre laboratoire social (LISRA) a d\u00e9velopp\u00e9 un partenariat avec la Maison des Sciences de l\u2019Homme Paris-Nord en 2016 et 2017, offrant un cadre de visibilit\u00e9 et de d\u00e9bat public sur ces questions[4].<\/p>\n<p>La notion d\u2019\u00e9conomie populaire correspond \u00e0 l\u2019une de ces probl\u00e9matiques qui permet d\u2019articuler ces espaces instituants et institu\u00e9s. Elle correspond \u00e0 des situations de mobilisation d\u2019une force de travail utilisant les mat\u00e9riaux disponibles\u00a0; c\u2019est le cas des r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs et de leurs espaces marchands. Elle correspond \u00e9galement \u00e0 un sch\u00e9ma de d\u00e9veloppement endog\u00e8ne du territoire r\u00e9pondant aux besoins des populations dans une \u00e9conomie du commun.<\/p>\n<p>L\u2019articulation entre recherche-action et recherche collaborative, entre le dispositif de laboratoire social tel que Rues Marchandes et des dispositifs institu\u00e9s de recherche et d\u2019op\u00e9rationnalit\u00e9, devrait permettre de diffuser cette connaissance et d\u2019en d\u00e9gager les modalit\u00e9s concr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Cependant nous n\u2019y sommes pas encore arriv\u00e9s pour diff\u00e9rentes raisons. La principale est la difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer l\u2019addition des int\u00e9r\u00eats particuliers, le programme de recherche-action n\u2019\u00e9tant pas en mesure de trouver une autonomie suffisante faute de moyens financiers. C\u2019est la limite des logiques d\u2019auto-saisissement. Comment passer d\u2019un espace interstitiel \u00e0 un espace interm\u00e9diaire\u00a0? C\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un espace de croisement et d\u2019\u00e9change \u00e0 la possibilit\u00e9 de faire levier au sein m\u00eame des institutions\u00a0? Cette articulation entre production de connaissance et transformation sociale est le fondement de toute recherche-action.<\/p>\n<p>Le bilan de ces trois ann\u00e9es est donc loin d\u2019\u00eatre n\u00e9gatif par la richesse des exp\u00e9riences v\u00e9cues, des \u00e9changes et des exp\u00e9rimentations. N\u00e9anmoins, ne pas pouvoir faire entrer l&rsquo;exp\u00e9rimentation sociale et la recherche-action dans le droit commun (ligne politique et budg\u00e9taire en dehors des appels \u00e0 projets) d\u2019un d\u00e9veloppement dans la dur\u00e9e rend fragile et pr\u00e9caire ce processus, qui repose alors sur la volont\u00e9 de quelques individus.<\/p>\n<p>Une autre difficult\u00e9 est de cr\u00e9er de nouveaux r\u00e9f\u00e9rentiels susceptibles de penser la soci\u00e9t\u00e9 de demain alors que les paradigmes de recherche et d\u2019action ne changent pas ou tr\u00e8s peu. Pour cette raison, nous poursuivrons ce cheminement sur les prochaines ann\u00e9es, \u00e9largissant la probl\u00e9matique de r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs \u00e0 celle de l\u2019\u00e9conomie populaire, touchant d\u2019autres activit\u00e9s.<\/p>\n<p>La base des Rues Marchandes est ainsi de se positionner comme une forme \u00e9cosyst\u00e9mique touchant \u00e0 la fois la question du rapport au travail, du rapport au territoire, \u00e0 l\u2019espace public et aux minorit\u00e9s actives.<\/p>\n<p>Bazin Hugues, Cappello Ma\u00eblle, Guien Jeanne, d\u00e9cembre 2017, article \u00e0 para\u00eetre dans la revue <em>Les Cahiers de l\u2019Action<\/em> au printemps 2018.<\/p>\n<p>[1] http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes<br \/>\n[2] http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/download\/etude_sur_les_biffins_en_ile_de_france\/Guide-biffins-edition-A4.pdf<br \/>\n[3] \u00a0http:\/\/recherche-action.fr\/ateliersbiffins<br \/>\n[4] Des ateliers trimestriels se sont d\u00e9roul\u00e9s \u00e0 la MSH PN ainsi que des forums publics les 2 novembres 2016 (\u00ab\u00a0 les biffins r\u00e9cup\u00e9rateurs-vendeurs, acteurs de la ville et du r\u00e9emploi) et le 21 novembre 2017 (\u00ab\u00a0\u00c9conomie populaire, sous-capitalisme ou alternative socio-\u00e9conomique ?\u00a0\u00bb)<\/p>\n<h2>\u00c9l\u00e9ments documentaires<\/h2>\n<ul>\n<li>BAZIN Hugues, RULLAC St\u00e9phane, \u00c9tude qualitative portant sur les conditions de vie des biffins en Ile-de-France, Association Aurore\/BUC Ressources\/CERA, 2012 (http:\/\/recherche-action.fr\/ruesmarchandes\/download\/etude_sur_les_biffins_en_ile_de_france\/Les-biffins-etude-qualitative.pdf).<\/li>\n<li>COMPAGNON Antoine, Les chiffonniers de Paris, Gallimard, 2017, (Biblioth\u00e8que illustr\u00e9e des histoires)<\/li>\n<li>CORTEEL Delphine et LE LAY St\u00e9phane, Les travailleurs des d\u00e9chets, Toulouse, Editions Er\u00e8s, 2011<\/li>\n<li>DOUMIC Laurence, ZELEZ Emmanuelle (r\u00e9al.), 2016. Les tribus de la r\u00e9cup\u00b4. France THM Productions, 52 minutes.<\/li>\n<li>GRIMALDI Yvan, CHOUATRA Pascale, De seconde main. Vendeurs de rue et travailleurs sociaux face \u00e0 face dans la crise, L\u2019Harmatta, 2014.<\/li>\n<li>MILLOT Virginie, \u00ab Avec les biffins ? Engagements ethnographiques en cascades \u00bb, in acte du colloque GIS D\u00e9mocratie et Participation, 2015.<\/li>\n<li>VIGARELLO Georges, Le Propre et le sale. L&rsquo;hygi\u00e8ne du corps depuis le Moyen Age. \u2014 Seuil, 1985, (L&rsquo;Univers historique).<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous relatons dans ce texte l\u2019exp\u00e9rience collective d\u2019une recherche-action avec les r\u00e9cup\u00e9rateurs vendeurs de rue dans la r\u00e9gion parisienne, aussi appel\u00e9s biffins. 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