Fédération HIERO

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

Les concerts, la découverte de talents et l’aide à la professionnalisation sont le cœur de métier de l’association. Aussi, en tant que lieu ressource, nous accompagnons les groupes de musique amateurs locaux. Nous mettons également en place des actions culturelles destinées à la jeunesse, composées d’éducation au sonore et d’histoire des musiques actuelles. Nous leur expliquons comment fonctionne un son, et comment il interagit avec notre oreille et notre corps. Nous travaillons avec des classes primaires, des ados, et nous proposons des spectacles pédagogiques.

Nous avons des sources de financements variées qui ne sont pas liées à l’économie de la musique. Les actions de prévention sur l’audition sont en partie financées par le biais de la santé par exemple. Nous avons d’autres actions culturelles comme l’aide au montage de projets autour de la musique (nous sommes Centre de Ressources et d’Informations pour les Bénévoles, 85% des projets que nous accueillons sont associatifs). Nous donnons des conseils aux associations, même si parfois elles entrent en concurrence avec nous (affichage, programmation musicale), car c’est notre version du service public. Nous avons appris des choses et nous partageons ce savoir avec d’autres. L’action culturelle prend vraiment de la place dans la structure avec l’ambition d’embaucher une personne à temps partiel sur cette activité.

Nous avons des salariés qui sont devenus bénévoles et inversement, c’est poreux. Des associations avec lesquelles nous sommes en phase font partie de notre CA, et nous faisons partie du CA d’autres associations. C’est important que les membres du CA comprennent tous les enjeux, pour qu’ils puissent répondre aux salariés et avoir un contre-avis. Nous avons donc beaucoup de débats et d’espaces d’échanges dans l’association. Les choix sont tranchés à plusieurs. Nous ne voudrions pas que les salariés ou la présidente tranchent seuls. Au CA les salariés sont systématiquement invités. Et il y a un vote uniquement quand le consensus n’est pas atteint. Souvent les discussions suffisent. Il y a une vraie consultation des adhérents.

Nous sommes une des rares associations de ce type et de cette taille en France à ne pas avoir de lieu en gestion directe. L’absence de lieu a été vécue comme un problème pendant 10 ans, et aujourd’hui cette situation s’est transformée en force. Nous bénéficions d’une petite autonomie technique pour de la programmation dans plusieurs endroits. Cela nous permet d’être libres de programmer des groupes quasiment inconnus du grand public par exemple. C’est aussi un moyen d’avoir d’autres types de financement, sans les contraintes du label SMAC.

Nous commençons à réfléchir des outils pour mutualiser des moyens, nous pensons des fonds de trésoreries communs, à se rapprocher de la NEF par exemple… Aussi nous nous demandons quel est le sens de nos actions et comment trouver des indicateurs d’utilité sociale pour que l’on arrête de nous poser la question de la jauge et du remplissage des salles en terme quantitatif.

Problématisation

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à partie de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

La Fédération Hiero Limoges questionne son approche de la musique vis-à-vis de nouvelles manières de l’écouter et de la pratiquer. Elle constate une forme de désenchantement quant à l’instrument et l’artiste sur scène qui ne font plus « rêver » dans la mesure où la pratique, l’enregistrement et la diffusion sur internet sont aujourd’hui facilement accessibles. Elle se questionne de la même manière sur les modalités de participation aux concerts qui ont évolué, sur l’écart générationnel avec une partie du public qui ne fréquente pas les lieux de diffusion et les conseils d’administration.

La sociabilité autour des concerts a évolué, il n’y a plus de discussions comme avant. Avant, les salles étaient des lieux de fête et les gens n’écoutaient pas toujours la musique. Maintenant ils l’écoutent, mais l’interaction autour de la musique est différente, les gens sortent de la salle une fois le concert terminé.

Comment repenser son activité et créer l’espace de discussion (en interne et en externe) pour ce faire ? L’enquête sociale, qui bien plus qu’une étude de marché permet l’implication des habitants et la prise en compte de dimensions sociales et politiques, de pratiques et d’interactions sur un territoire, pourrait être un outil mobilisé par l’association pour mieux comprendre les phénomènes sociaux qui l’affectent et créer une interface avec un public qu’il reste à rencontrer.

Les réseaux FEDELIMA et RIM remplissent une partie des fonctions réflexives propres au secteur des musiques actuelles. Comment la Fédération Hiero Limoges et plus largement un collectif des Fédérations Hiero pourraient s’auto-missionner pour ouvrir une étude sur les pratiques musicales et créer l’espace d’échange en conséquence ? Comment se positionner en tant que producteurs de connaissances et développer ses propres capacités de recherche ? Ce serait un moyen de répondre à la fois aux questions liées à la connaissance des nouvelles pratiques, aux problématiques générationnelles, mais aussi d’établir d’autres formes de liens sur le territoire que la sociabilité des réseaux associatifs du milieu culturel.

L’association semble rendre possible une porosité entre le statut de bénévole et de salarié, et articuler pratiques amateures et professionnelles. Le jeu libre autour de ces frontières peut s’avérer périlleux dans les relations avec les partenaires qui font reposer leurs financements sur une catégorisation des pratiques selon leur économie et leurs statuts. Pourtant, ce jeu rend possible de nouvelles professionnalités et de nouveaux métiers qui dépassent les catégories socio-professionnelles. Il permet aux individus de trouver une cohérence dans leurs parcours et leurs pratiques s’affranchissant ainsi des critères économiques ou organisationnels (organigrammes, fiches de postes…) usuels pour se réaliser.

L’association observe des modalités de prise de décision horizontales, proches de celles d’un groupe « organique ». C’est une façon de réduire le pouvoir du professionnel qui maîtrise les dossiers et de faire place au dialogue avec les bénévoles de l’association. C’est aussi un moyen de penser autrement le salariat associatif que dans le cadre de tâches d’exécution de la politique décidée par un bureau. Comment partager cette expérience qui pourrait être utile et formatrice pour d’autres associations, d’autres secteurs ? La dimension organique du groupe pose cependant la question de son ouverture et de son accessibilité. Comment faire en sorte que d’autres acteurs puissent s’approprier cet espace social déjà fonctionnel ? Et faut-il intégrer de nouveaux acteurs alors que « ça fonctionne déjà » ? Se poser ainsi ces questions est une manière d’envisager l’activité de l’association non pas uniquement comme celle d’un opérateur culturel du secteur des musiques actuelles, mais comme une interface avec les habitants d’une localité, en prise avec les réalités sociales, économiques et politiques d’un territoire. Autrement dit, il s’agit de penser l’action culturelle autrement qu’en termes de diffusion, d’éducation ou de médiation, mais en termes de transformation sociale.

L’indépendance par rapport à la gestion d’un lieu permet de redéployer les activités sans tomber dans une logique gestionnaire. Cependant si un lieu dédié et labélisé apparaît sur le territoire, il devra, selon un certain cahier des charges, remplir les fonctions pour lesquelles les partenaires financiers de l’association l’aident déjà aujourd’hui. Quelle place doit prendre Hiero dans ce projet en cours ? Gestionnaire de l’équipement ? Partenaire du gestionnaire ? Comment, si un lieu doit émerger, penser ce lieu comme un espace de passage, de rencontre, c’est-à-dire qui ne soit pas seulement un lieu de diffusion mais un lieu de production (artistique, mais aussi de savoirs, d’interactions, d’innovations….) appropriable par les gens ? Quelles marges de manœuvres politiques et administratives existe-t-il pour qu’une Salle de Musiques Actuelles se conçoive en tant qu’espace de croisement de pratiques émergentes (culturelles, artistiques, sociales…) d’une localité ?

La musique aujourd’hui se passe en partie sur YouTube pour toute une génération. On ne leur a pas appris à écouter de la musique, mais on leur a appris à faire eux-mêmes, de la peinture, du son, etc. C’est devenu un objet technique. C’est le cas des rappeurs sur YouTube, et même ceux de Limoges, qui ne veulent pas jouer sur scène, sauf si cela se met à bien marcher pour eux, mais à ce moment-là, ils préfèrent jouer dans des zéniths. Le café-concert, la scène ouverte, cela ne les intéresse pas. Comment notre association pourrait-elle se repositionner ? Comment se réajuster ?

Avoir son lieu permet-il plus de créer une vie, une identité, une alternative que d’utiliser des lieux « neutres » mis à disposition des collectivités ? Comment imaginer des lieux d’expérimentations qui ne sont pas uniquement liés à une esthétique ou un genre musical ou artistique ? Il s’agit finalement de restaurer un processus de bricolage qui laisse place à ce qui remonte du terrain, alors que tout pousse par ailleurs à la confiscation et à la catégorisation aussi bien au niveau économique qu’institutionnel.

Enfin l’association pense des formes de mutualisation et d’économie du commun, notamment pour faire face à l’économie concurrentielle. Elle réinvente une forme de service public et souhaite penser l’utilité sociale de son activité au-delà de la fréquentation quantitative. En cela, elle est en quête d’une autonomie et d’une capacité de résilience face à des phénomènes extérieurs (économiques, politiques publiques). Ces contraintes venues du dehors imposent des pratiques dissociatives (éclatement du commun par la mise en concurrence) et viennent définir l’activité associative à la place des associations, notamment par leurs modalités de financement ou leur logique de marché. Hiero montre que l’autonomisation n’est pas incompatible avec l’interdépendance avec d’autres organisations. Le commun émerge donc dans une pluralité. Là où la logique sectorielle vient dissocier les associations de leur voisinage, de leur territoire, de leurs consœurs et des habitants.

Contact

50 boulevard Gambetta – BP 861 – 87000 LIMOGES
Site internet : http://www.hierolimoges.com

Lez’Arts et Salamandre

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

L’idée de Lez’arts est de proposer une activité culturelle en milieu rural, dans les périodes non estivales sur le territoire intercommunal (Communauté de communes de Ventadour – Égletons – Monédières). On est tous de la même génération, tous résidents dans la campagne d’ici.

Très vite on a voulu engager des partenariats avec des assos locales, on n’est pas là pour faire à leur place ou mieux qu’elles, mais avec elles, et peut-être aussi avec une autre approche. Il nous faut refaire le lien avec les foyers ruraux ou les comités des fêtes. Nous voulons toucher une population qui n’est pas le public habituel des événements culturels, aller dans des communes où nous n’avons encore rien fait.

Notre idée c’est de se faire plaisir. L’envie est de mélanger plusieurs arts et de faire en sorte que les gens se rencontrent. Puis qu’ils puissent développer ce qu’ils ont envie de faire.

Nous organisons ainsi des soirées complètes avec des repas en lien avec le spectacle. Nous pensons que la qualité du repas joue aussi et que cet état d’esprit facilite l’échange de savoirs, notamment entre les générations, avec les « anciens ». C’est la convivialité et le contact humain qui marquent les gens, tout en étant l’occasion de leur faire voir un beau spectacle. Cela provoque de superbes échanges, comme avec les femmes turques venues récemment par le biais du MLAP (Egletons).

Lez’arts, c’est une manière de dire qu’on vit ici, on fait des choses ici, le monde rural n’est pas qu’un décor où des personnes viennent en vacances ou à la retraite. On peut habiter et être actif sur le territoire à l’instar de notre engagement associatif qui offre des marges de manœuvre et des libertés d’agir.

Il n’y a pas de salarié dans l’association. Nous sommes sur des budgets très bas à l’année qui dépendent des manifestations avec des prix d’entrée bas, ce qui ne nous empêche pas de faire des spectacles professionnels de qualité. C’est aussi l’investissement bénévole qui amène les ressources complémentaires au fonctionnement (transport en véhicules personnels, réparations, entretien…).

Problématiques

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à partie de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

Le territoire apparaît comme ressource et un relais de l’action collective. Le développement culturel n’est pas dans ce sens séparable d’un développement local et dépasse une logique gestionnaire par exemple en termes d’équipement culturel ou d’événement culturel.

À ce titre ne pas avoir un « lieu dédié » peut représenter un atout, faciliter la rencontre et « faire avec » les autres plutôt que de faire « à la place de ». Il y a des choses en train de se redessiner entre le monde politique et les associations, comme refondre les statuts pour des fonctionnements plus transversaux ou horizontaux pour sortir des schémas pyramidaux.

Cela renvoie à la question de « comment faire adhérer la population locale ? ». Ils’agit de réfléchir autrement qu’en termes de « public » déjà sensibilisé aux spectacles artistiques, mais plutôt en termes d’habitants locaux.

L’association joue alors un rôle de tiers, d’interface. C’est aussi une manière de construire une nouvelle histoire de la localité. L’association devient un acteur politique central, avec des possibilités, des marges de manœuvre. C’est une manière de combler l’écart entre l’activité associative et les habitants d’un territoire, quand d’autres logiques sont plutôt dans une ingénierie de projet sur le territoire.

Les envies d’hybridations des cultures, de « transdisciplinarités » des arts sont une manière de faire lien, rencontre.Il s’agit finalement d’une forme de définition de la culture populaire, qui part de l’activité des gens là où ils sont. Comment mettre au centre cette approche culturelle là, alors que nous vivons dans une société qui pense sa culture par le haut, tout autant que son aménagement du territoire ?

Cependant, la mobilité reste une grosse problématique pour les territoires ruraux à travers les questions de relations sociales et d’écologique qu’elle soulève.

Quand on est dans une association sans salarié avec des limites en termes de temps ne serait-ce pour se voir et gérer le minimum, faut-il franchir le cap du salariat ? L’association a décidé de rester bénévole, car avoir un salarié « demande du monde derrière » pour assurer les dossiers. Le salariat c’est aussi prendre le risque de perdre l’éthique du bénévolat et l’habitude de faire par soi-même. C’est donc risquer de se reposer sur un salarié qui décide finalement de tout.

Cela renvoie aux critères de « professionnalité ». La professionnalisation semble être gage de sérieux, de technicité, de savoir-faire, de fiabilité en opposition à « l’amateurisme ». Comment valoriser et légitimer une autre forme d’activité que l’activité dite professionnelle ? N’existe-t-il pas une sorte de professionnalité ou de métier de bénévole avec sa technicité, sa culture, son éthique, son organisation ? Comment se sentir légitime dans sa propre capacité à s’expertiser, à produire un savoir qui part des pratiques populaires dites « amateures »? Par exemple, la débrouille ne veut pas forcément dire médiocrité. C’est aussi une façon d’inventer d’autres professionnalités, d’autres rapports au travail, à l’économie, à l’argent…

Pensons également à « l’économie du commun » qui tient à la capacité de nommer et de valoriser des ressources intermédiaires partagées et « gratuites » pour le groupe, comme la réparation, l’entretien ou les déplacements personnels.

Contact

19550 Laval-sur-Luzège

Des Lendemains Qui Chantent

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

L’association Des Lendemains Qui Chantent, née en 2002, a permis la création d’une Salle des Musiques Actuelles à Tulle en 2004. Elle défend un projet artistique et culturel basé sur la promotion des musiques actuelles au travers de toutes ses composantes (pratique amateur, artistes professionnels, pluralités d’esthétiques).

Depuis sa création l’association est passée d’une logique de programmation culturelle à une logique d’ancrage territorial. Par exemple, nous avons choisi de monter un poste sur le partenariat artistique, qui n’est pas un « programmateur » avec une vision verticale et prescriptive de l’art. Notre métier consiste donc à faire de la transformation sociale par le biais de la musique. Avec le temps, le projet de l’association s’est ouvert sur l’extérieur, puisqu’il y a moins de concerts entre les murs de la salle, et davantage d’activités avec le public scolaire, le milieu carcéral, l’hôpital de jour et plus généralement, les jeunes.

En termes d’organisation du travail de l’équipe salariée, chacun est responsable de son activité et s’autogère, sans directive, même s’il y a des fiches de poste précises. Il y a une autonomie sur l’organisation du travail, les gens sont à peu près libres de venir à l’heure qu’ils veulent, les jours qu’ils veulent, sauf quelques impératifs pour les jours de concert. C’est important qu’il y ait un accord entre ce en quoi l’équipe croit, ses valeurs, et ce qu’elle fait au quotidien.

La bienveillance entre nous passe par la façon de se parler, d’être, d’échanger ensemble. Pouvoir nous questionner, remettre nos pratiques en question, faire deux séminaires par an avec l’équipe et les membres du bureau, puis avoir une démarche souvent très collective, permet une certaine posture réflexive. Mais pour vraiment percevoir comment nos actions donnent plus de liberté, de capabilité et de responsabilité aux gens, nous aurions besoin de plus de temps pour pratiquer cette démarche réflexive.

Cette réflexivité est nécessaire, car l’association se sent dépositaire de sa capacité à intervenir sur l’intérêt général. Elle porte une responsabilité sociétale. Par exemple nous avons des réflexions sur la question hôtelière sur Tulle, sur le magasin de musique qui ferme dans la rue piétonne, sur les emplois associatifs menacés dans la région et plus largement sur le maintien des services en milieu rural. Nous avons un besoin de reconnaissance politique, notamment avec les instances régionales qui sont très focalisées sur leurs métropoles (Bordeaux). La recomposition régionale induit une recentralisation des politiques.

Ainsi des questions de mutualisation émergent localement, notamment avec la fin des emplois associatifs régionaux qui s’arrêtent en 2020. Nous pourrions nous organiser et travailler ensemble, pour mettre tout en commun. Avec un tel rapport de force, il serait plus difficile pour la région de supprimer des emplois. L’enjeu local est donc de réfléchir à plusieurs associations pour être en capacité de survivre après la fin de ces aides ou, de s’organiser pour qu’elles continuent.

Problématisation

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à partir de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

Passer d’une logique de « murs » à une logique « d’espaces »

Travailler « hors les murs » et déployer l’activité dans une localité demande de penser le « territoire » de l’intérieur, là où habituellement il est défini par l’extérieur (politiques privées ou publiques d’aménagement du territoire). Qu’est-ce qui structure le territoire autrement que les politiques descendantes habituelles ? Quelle construction sociale des pratiques fait réellement le territoire de l’intérieur ? Pour qu’il y ait territoire, il faut des gens qui y habitent, qui y agissent et tirent une expérience de leur mode de vie. Où cette expérience trouve-t-elle à se dire, s’écrire, s’entendre, se transmettre ? Comment le territoire est-il habité ? Agit ?

Pour qu’une force émergente apparaisse depuis un territoire, il est nécessaire qu’elle se saisisse de ressources. Dans quelle mesure l’association (Des Lendemains Qui Chantent et plus généralement les associations JEP) peut apparaître comme un lieu ressource (et de passage) pour cette organisation émergente, sans pour autant devenir le centre d’un nouveau « projet » ?

La question de la localité et de son organisation politique pousse à penser l’activité de l’association autrement que par sa logique sectorielle habituelle. La filière des musiques actuelles s’est constituée comme un secteur à même de défendre ses intérêts. Or, la localité amène une tout autre lecture, davantage transversale, de l’activité associative, qui ne saurait tenir dans le cadre corporatif des musiques actuelles. Qu’est-ce qui fait un lieu comme une salle de concert ? Quels liens cette salle construit-elle, au-delà du secteur culturel, avec la localité ? Est-ce uniquement un lieu de diffusion musicale, un lieu de fête, un lieu d’écoute dont on essaye d’ouvrir au mieux les portes en vertu de « l’accès à la culture » ? D’une certaine manière, l’association, jusque dans ses murs, ne se fait-elle pas déborder (ou occuper) par le territoire et ses problématiques ? Ouvrir ces questions est une manière de penser les enjeux de la culture en termes d’émergences locales, plutôt qu’en termes de diffusion, d’accès ou de public. Cela nécessite d’articuler la logique sectorielle des musiques actuelles et la transversalité culturelle et politique qui émerge du territoire.

Articuler la logique de « projets » et le « processus »

La pratique du Conseil d’Administration de l’association ainsi que celle des séminaires de l’équipe salariée, tout autant que les réflexions sur l’utilité sociale des actions de l’association, montrent le désir d’ouvrir, en interne, des espaces de réflexivité. Il y a donc un processus réflexif à l’œuvre, moins visible que le projet de l’association. Comment rendre ce processus visible ? Quelles traces sont laissées par ces travaux ? En interne, mettre en visibilité ce processus serait déjà une manière pour l’équipe d’avoir une meilleure prise sur lui. Ce serait une façon de mettre en patrimoine vivant une culture et des pratiques associatives pour mieux les transmettre, et laisser la possibilité à d’autres acteurs locaux de se les approprier, de les agencer autrement, dans d’autres organisations. Donner à voir le processus réflexif qui habite et structure une association, c’est aussi un moyen de faire « commun », sur la question sociale, organisationnelle et humaine (et pas uniquement économique ou salariale).

Ce travail est déjà entamé par l’association qui élabore une socio-histoire (« Mémoires Electriques ») des pratiques musicales du département. Qu’est-ce qui fait une histoire collective ? Et comment se la réapproprier ? Il s’agit alors de comprendre l’importance d’un processus dans la durée, alors que la logique de projet s’inscrit dans un rapport court et gomme cette histoire collective en se « projetant » continuellement. Or il peut y avoir de l’avenir dans ce travail sur le passé, sur l’histoire, qui est rarement écrite.

Le travail de la culture pourrait donc être ce processus agissant et structurant (travailler sa propre culture, individuelle et collective, et comprendre aussi en quoi notre culture nous travaille) au-delà du secteur culturel, qui envisage la culture en tant que culture légitime, à démocratiser. Ainsi le développement culturel pourrait être envisagé comme ce qui permet de ne pas séparer la dimension artistique de la dimension sociale, en les inscrivant dans un processus de transformation.

De l’organisation de l’activité en interne à la mutualisation

L’organisation du travail comme autogestion partagée demande la conscience collective d’un projet fort qui relie les démarches individuelles. Autrement dit, comment mettre en accord ces valeurs avec les conditions de son implication au quotidien ? Et quel est l’espace où l’on peut exprimer cette tension pour qu’elle ne devienne pas un épuisement, entre son projet professionnel (ou plus largement, les formes de vie) et le projet de l’association ? Cela demande de s’inscrire dans un rapport au temps qui n’est pas uniquement celui de l’opportunité économique ou de projet, mais celui de la durée avec un tempo moins épuisant, permettant que la discussion s’installe. Ainsi, la stabilisation de l’équipe qui s’opère depuis plusieurs années dans l’association est une manière de sortir d’un rapport court au temps et de s’inscrire dans un processus long où chacun peut développer sa cohérence et trouver son équilibre prenant en compte l’entièreté de son engagement.

L’association mentionne une forme d’écoute et de bienveillance dans l’équipe. Comment ouvrir l’espace qui correspondrait à ces pratiques, pour permettre à chacun de prendre le risque de faire un pas de côté, de sortir de sa position d’agent de l’association et pour devenir acteur et auteur dans son engagement associatif ? Autrement dit, comment articuler une organisation formelle et opérationnelle de l’activité, avec un espace réflexif interne permettant à chacun d’expérimenter individuellement et collectivement, afin de faire jouer (ou jouer avec) le cadre formel de la structure ?

La démarche du séminaire permet de mieux comprendre et de partager des pratiques ou des problématiques. Dans quelle mesure permet-elle d’interroger l’extériorité ? Par exemple la contrainte économique et son corollaire, la contrainte temporelle ? Quelle prise peut-on avoir sur ces contraintes extérieures ? Comment l’espace de réflexivité peut permettre d’être transformateur de réalités sociales, aussi intérieures, qu’extérieures aux structures ?

Ainsi l’association souhaite avoir prise sur les contraintes extérieures (économie, politique régionale…), notamment en pensant la mutualisation et la mise en commun de moyens avec d’autres sur le territoire. C’est une manière de dépasser la tactique individuelle de chaque structure qui s’inscrit dans une logique de survie, pour aller vers une forme collective qui s’inscrit dans une logique de développement d’espaces du commun. Cela implique de définir quelles sont les ressources communes vitales, qu’est-ce qui fait commun, quelle instance de gouvernance collective pour les gérer, comment les partager et les redistribuer sur le territoire. Constituer une puissance commune, en articulation et en dépassement des caractéristiques sectorielles, culturelles ou professionnelles différentes, est une manière de renouer avec la dimension transformative de l’éducation populaire.

Contact

Avenue Lieutenant Colonel Faro, 19000 Tulle

Peuple et Culture

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

Nous essayons de nous inscrire dans une logique d’expérimentation plutôt que dans la répétition de projets. Nous avons un fond de réserve qui permet de lancer des initiatives quand il n’y a pas de financement. Il y a un collectif, qui fait office de bureau. 10, 12 personnes, dont les salariés, c’est de ce collectif que les idées viennent, que nous les mettons en place et que nous les validons. Nous nous sommes dotés d’un système où chacun est tiré au sort pour être représentant légal. Cela tourne tous les deux ans.

Nous travaillons en réseau avec des associations différentes, nous agissons souvent en lien avec d’autres organisations. Par exemple, des actions ont été mises en place avec les réfugiés depuis un an et demi, de manière assez ponctuelle, mais régulière dans le temps. Cela vient de l’ensemble du collectif de PEC, nous voulons accueillir sur la ville les nouveaux arrivants et nous souhaitons nous coordonner avec d’autres pour ne pas faire doublon. Nous nous demandons ce que nous pouvons apporter de plus par rapport à ce qui se fait déjà dans d’autres associations classiques (l’alphabétisation, le caritatif…) et comment ne pas faire un énième cours de français. Nous avons donc monté un fond commun, par prélèvement automatique, notamment pour que les réfugiés puissent payer leurs timbres fiscaux. Nous avons fait des cagnottes, des buvettes… Ça se résout à la petite semaine, mais nous voudrions instaurer quelque chose d’un peu durable.

Nous voulons faire de l’interaction pour que les cultures se partagent et se comprennent. On réactive ainsi la « méthode tandem » : une méthode mise au point par l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, basée sur le principe de l’apprentissage linguistique mutuel et réciproque.

Nous mettons notre démarche en correspondance avec le domaine artistique. L’idée est d’inviter directement les artistes à venir sur le territoire. Par exemple, Marc Pataut, photographe, est venu sur trois ans et il y a eu beaucoup de contacts autour de son travail de photographie. L’artiste lui-même, en fonction de ses désirs, prenait ses propres contacts. Cela amenait des gens dans l’association que nous ne connaissions pas. Ce qui nous intéresse dans ces collaborations avec des artistes, c’est de ne pas savoir ce qui va se faire d’avance.

Nous invitons prochainement Fabienne Yvert, artiste écrivaine qui va rencontrer un groupe de réfugiés à Uzerche. Elle va aussi voir une femme qui avait une boutique de laine sur Tulle, elle prévoit de travailler avec quelqu’un des restos du cœur. Son idée est de faire des ateliers avec les gens eux-mêmes, avec de la sérigraphie, des cartons, pour faire des petites manifs en ville avec des sacs en craft et se regrouper avec des mots qui sont « portés » par ceux dont on entend habituellement pas les voix.

Nous co-animons également le « cycle travail », qui fut l’occasion de faire des liens entre le passé le présent de nos activités associatives. Dans les années 90s, nous avions mis en place des groupes d’autoformation autour des ouvrages de Gorz, de Meda, de la revue Transversales. Il y avait un travail fait avec 25 personnes avec des lectures de textes, des fiches de lecture, des questions et des échéances de production. Cela a résonné avec la proposition en 2016 de l’association Medication Time de travailler sur le travail selon une forme et un public différents, notamment avec des réseaux qui ne s’appuient pas uniquement sur des « experts ». Cette initiative était liée aussi au contexte « Nuit Debout » et la mobilisation contre la « loi travail ». Cela a suscité de l’intérêt, auprès des jeunes.

Il y a ainsi un terrain propice propre à cette région de liberté d’initiative individuelle et collective, puis des moyens pour le faire dans une certaine autonomie par rapport à la sphère politique.

Problématisation

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à partie de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

L’association semble continuellement en tension entre un processus instituant selon une démarche pragmatique (initiative, invention, autonomie) et le cadre institué dans lequel il se déroule et doit être validé (salariat, évaluation, bilan…), même si Peuple et Culture a davantage d’autonomie financière par rapport à d’autres associations qui n’ont pas de réserves et qui ne se mettent en action que quand ils ont les financements.

Cela se traduit par la difficulté d’accorder différents espaces-temps ou temporalités : le temps long de la pensée se confronte à l’urgence administrative, évaluatrice. Il y a une contradiction entre la réflexivité essentielle pour l’association et l’obligation de produire des bilans, et au final d’être « la tête dans le guidon ». Il est alors difficile d’échafauder une pensée, qui par ailleurs à tendance à s’étioler dans les associations d’éducation populaire, alors que le renouvellement d’une pensée critique du social est nécessaire, notamment en se réappropriant le temps du récit collectif.

Penser est difficile dans un temps court, et l’on risque de ne pas prendre ce temps de la réflexion sous le prétexte de l’urgence. Le pragmatisme et la réactivité empêchent d’élaborer un calendrier hors de celui des institutions ou de l’actualité. Avoir son propre calendrier, ceci pourrait être un objectif central, dans une éducation populaire repolitisée.

Aménager l’espace-temps est donc lié à un effort de transformation sociale.

Comment faire un pas de côté ? Comment le faire avec d’autres ? Plutôt que de faire un projet SUR les autres. Par exemple, comment penser l’accueil des réfugiés ? Cela renvoie à la question de l’hospitalité comme patrimoine commun, comme possibilité d’accueil sur un territoire, comme forme d’organisation sociale et solidaire, en dehors des formes institutionnelles classiques.

Comment faire « commun » ? Sachant que PEC sert d’interface pour faire « réseau » et souhaite inscrire des dispositifs dans le temps, comment penser, expliciter et mettre au travail ce commun qui émerge ?

Ce commun apparait aussi quand l’association aménage l’accueil d’artistes en résidence sur le territoire en cherchant un lien avec les habitants, quand elle propose de prendre le temps de la rencontre alors que les critères culturels institutionnels sont plus basés sur le principe « d’excellence artistique ». Les financeurs demandent souvent à l’association de faire ce qu’elle sait déjà faire car ils sont dans la logique de projet et ont besoin de connaître les objectifs, les finalités, ce qui s’oppose à la logique de processus et à l’inventivité à l’œuvre dans l’association.

Ne s’agit-il pas au contraire de faire reconnaître le droit à l’expérimentation comme modalité opérationnelle amenant à reconsidérer les configurations de développement ? Notamment dans les territoires « délaissés » qui offrent de nouvelles possibilités de liens et d’activité, où cette « déprise » devient le moyen d’un réengagement ?

La résidence semble être une occasion d’expérimenter de la durée, du temps long, avec un rythme moins agité que l’habituelle action associative rythmée par les opportunités économiques ou la réponse aux appels à projets. Les ateliers avec les artistes semblent à la fois ouvrir des espaces de rencontre, d’échanges et d’actions, tout en sortant de la logique programmatique, de la planification, de l’évaluation… Qu’est-ce qui se joue dans ces espaces ? Comment le mettre en valeur ? Comment cela pourrait faire référence et bousculer les institutions dans leur manière d’envisager la production artistique ?

Ainsi, entrer en recherche-action collectivement entre savoirs experts et savoirs populaires, trouver de nouvelles formes d’intervention et de recherche, se réapproprier des formes d’expertise, être en lien avec les mouvements sociaux, tout cela conduit à concevoir d’autres espaces ou « tiers espaces » pouvant s’inscrire dans des logiques d’autoformation. C’est une manière de rompre avec la logique de programme qui consiste à construire des formations et ensuite chercher un public. Ce serait aussi un moyen de dépasser le « problème » de la transmission et de l’implication d’une nouvelle génération d’acteurs dans les associations d’éducation populaire. Comment des alliances peuvent se construire avec les jeunes plutôt que de vouloir les faire rentrer dans les structures ?

Comment alors les associations pourraient s’inspirer d’autres modes de fonctionnement, plus proches d’une « micropolitique des groupes », selon des prises de décisions horizontales et l’aménagement d’un autre espace-temps réflexif ? Il y a une fragilité de la collégialité qui tient fortement aux personnes présentes et à leur culture politique. Il faut donner le temps d’arriver aux personnes, pour que cela puisse marcher avec les « anciens ». Se pose donc la question de la légitimité de « s’autoriser » d’être « force de proposition », notamment dans un cadre sans hiérarchie formelle.

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Avenue Alsace Lorraine – 19000 TULLE

Théâtre de la Grange

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

L’association du Théâtre de La Grange a une convention avec la Ville de Brive et est locataire du lieu municipal qu’elle occupe. Le théâtre est utilisé par sept compagnies, qui ont chacune leur association distincte. Quatre nouvelles compagnies ont été accueillies depuis 2012. Il a fallu revoir les statuts prévus à la base pour les 3 compagnies, taillés sur mesure pour elles et faire de la place pour ces nouvelles troupes qui constituent la vie du théâtre. Il y a en plus une programmation de compagnies professionnelles à l’année sur laquelle nous sommes complètement autonomes. Nous ne nous contentons pas de faire venir des troupes, nous souhaitons qu’elles animent des stages pour faire des échanges de pratiques entre professionnels et amateurs. Les échanges de pratiques sont notre marque de fabrique, notre ADN.

Le CA oscille entre une fonction classique du travail artistique et une orientation s’inscrivant dans une logique de développement culturel davantage tournée vers le territoire.

Se pose la question de l’histoire du lieu et de son organisation décisionnelle, dans laquelle les compagnies historiques jouent un rôle majeur. Elles sont au nombre de trois et occupent chacune deux places dans le CA alors que les quatre autres compagnies n’occupent qu’une place. Le dispositif représentatif est complété par 6 membres élus, lesquels font le plus souvent partie des différentes compagnies.

Les statuts sont structurés autour du principe de résidence, donc un double enjeu apparaît : d’un côté questionner l’équilibre de la gouvernance et la notion de résidence qui est centrale dans le projet de l’association, et de l’autre côté, élargir la réflexion sur le rapport de l’association aux autres acteurs du territoire.

Le quartier est mal desservi, il est composé d’une population pauvre, de beaucoup de familles monoparentales, de personnes au chômage, de logements sociaux. Les gens bougent beaucoup ici, ils ne restent pas. Donc l’investissement au Théâtre, en tant que spectateur ou bénévole est compliqué, car les habitants partent. Notre isolement géographique participe à cette difficulté à faire des partenariats avec les autres ici. Il n’y a pas d’autres associations à côté.

Cependant, avec l’ANRU, l’aménagement à venir du quartier va apporter des modifications profondes. Il va notamment changer l’isolement du Théâtre, car bientôt il y aura du passage, les gens vont se garer, il va y avoir une salle polyvalente, nous allons nous retrouver au centre du quartier.

Nos financements publics sont en baisse. Donc créer de nouveaux emplois pour le quartier ne peut pas être notre priorité, il faut d’abord maintenir les emplois existants.

Pour l’instant les demandes de subvention sont de plus en plus sur projet, c’est-à-dire que cela ne rapporte rien, juste plus de travail. Le temps qu’on passe à faire des dossiers de subvention, on ne le passe pas dans le quartier, c’est fastidieux, il faudrait que l’on soit beaucoup plus pour avoir une action territoriale.

Problématisation

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à partie de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

Nous abordons ici un vieux débat sur la démocratisation de l’accès à la culture puisque les habitants du territoire ne sont pas principalement ceux qui fréquentent le théâtre, mis à part le public touché dans le cadre d’actions menées en direction de l’école, du foyer logement, de l’EHPAD, des ateliers dans le cadre de partenariat avec la ville. Comment imaginer d’autres partenariats avec de nouveaux membres porteurs de ces dynamiques territoriales ?

Sachant que chaque compagnie est constituée en association, qui par ailleurs touche des subventions, en quoi le Théâtre de la Grange constitue-t-il un ciment ou une interface permettant de favoriser des formes d’action coopératives ?

Inversement, comment imaginer une prise en compte des demandes qui pourraient remonter du territoire ? Comment penser des espaces de transition et intermédiaires ? Il s’agit ici d’envisager l’articulation entre une logique de résidence et une logique de développement culturel inscrit dans une localité.

La rénovation du quartier entrainera une nouvelle position du théâtre dans le voisinage. Pour autant, est-ce que le simple fait d’être plus visible dans le quartier permettra d’être reconnu, accepté, accueilli comme faisant partie du quartier ? Ne faut-il pas imaginer des espaces de croisement, permettant à chacun (habitants, école, foyer HLM, acteurs locaux) d’être en capacité de penser le quartier et non uniquement de subir les aménagements décidés par ailleurs ? Quel rôle le Théâtre de la Grange pourrait-il jouer dans cette organisation politique locale ?

Cette réflexion pourrait être élargie à d’autres formes d’aménagement. Comment le théâtre pourrait être pensé comme un lieu qui transforme son environnement (et pas uniquement la localité), c’est-à-dire des contraintes extérieures, comme l’économie, la concurrence ? Comment une association d’éducation populaire pourrait proposer d’autres modèles économiques, décisionnels ? Comment peut-elle prendre une place dans les décisions publiques qui lui échappent, notamment en dehors de son champ d’action (culturel) ?

L’économie impose un temps « tendu », de réagir aux opportunités et aux appels à projets, mais aussi une certaine expertise, un savoir gestionnaire, comptable et managérial. Les associations ont tendance à accepter cette voie pour survivre. Mais la perspective originelle de l’éducation populaire n’est-elle pas cette capacité de transformation sociale à mémé de faire bouger les contraintes économiques en vue de l’émancipation des acteurs sociaux ? Comment s’organiser pour les que les transformations venues de l’extérieur (politiques des collectivités, système économique, aménagement du territoire, mise concurrence des acteurs du territoire…) ne soient pas subies ?

Cette perspective d’éducation populaire demande certainement d’ouvrir les espaces de pensée, de discussion, de controverse, de recherche et d’action, pour, à plusieurs, pouvoir avoir prise sur notre environnement, et ne pas être sans cesse en position de réajustement par rapport à lui.

Contact

12 rue René Glangeaud – 19100 Brive

Graines de rue

Présentation

Cette partie présentation est la synthèse d’un entretien réalisé entre l’équipe associative et le laboratoire de recherche (LISRA) le second semestre 2018.

L’association Graines de Rue a été crée en 1998, association de loi 1901. Nos activités s’articule autour de deux axes majeurs:

La citoyenneté : en formant des jeunes tout au long de l’année à la pratique artistique et la connaissance du spectacle vivant. 
-La démocratisation culturelle : en dynamisant le territoire par la diffusion de spectacles professionnels et amateurs.

Graines de Rue s’est aussi un festival, qui aujourd’hui présente sa 21ème édition, festival pluridisciplinaire de spectacles vivants mêlant sur les mêmes scènes des compagnies artistiques professionnelles de la France entière et des groupes de jeunes amateurs en formation théâtre, cirque ou autres disciplines (ateliers théâtre de Graines de Rue et Association Acte Un ou bien de l’extérieur, d’autres départements).

Nous sommes basés à Bessines sur Gartempe, commune du Nord Haute-Vienne, situé en zone de revitalisation rurale.
Nous avons la chance d’avoir un lieu pour accueillir nos activités. Cet espace est une ancienne école maternelle, les travaux ont été faits en 2012 pour l’adapter au spectacle vivant. Nous pouvons accueillir jusqu’à 150 personnes.

Ce lieu nous permet de recevoir des artistes mais également des jeunes en formation. Nous partageons les locaux avec 3 autres associations de Bessines.

Nous proposions, jusqu’à il y a 4 ans, une saison culturelle, avec un spectacle par mois. Depuis 2016 nous accueillons des compagnies en résidence, 5 à 6 dans l’année. Nous continuons à développer ce pan de notre activité en participant à la création d’un réseau régional, Les Fabriques RéUnies, étendant notre territoire d’action à la Nouvelle-Aquitaine en devenant acteur du soutien à la création dans notre région.

L’éducation artistique a un place particulière dans notre activité. Association d’éducation populaire, nous formons 300 élèves dans et hors nos murs. Nous leur offrons la possibilité d’une pratique théâtrale aboutissant sur une représentation lors du Festival.
En effet, lors du festival nous organisons deux journées scolaires auxquelles presque 3000 élèves viennent au spectacle et à la rencontre des artistes.
La venue au spectacle, la confrontation à l’œuvre artistique fait partie intégrale de la formation proposée à ses jeunes.
Sur le Festival, les publics se croisent, les jeunes amateurs et les artistes professionnels se croisent sur leur spectacle. Les professionnels viennent voir le travail mené avec ces groupes. Gageant de la qualité des actions menées et de la convivialité du festival.

En 20 ans, plein de jeunes sont passés ici, nous les appelons « les graines d’hier ». À chaque festival ils sont bénévoles, spectateurs, ils reviennent tous les ans. Parmi ces jeunes, certains ont créé leur association (La Quincaill’), ce qui a permis la mise en place du jardin partagé autour du centre culturel.

Le festival compte quelques 80 bénévoles, dont 10 membres du Conseil d’Administration, qui sont impliqués dans le travail à l’année de l’association.

Sur ce territoire, nous nous inscrivons dans la redynamisation d’un milieu rural délaissé. Notre envie depuis 20 ans et d’aller dans l’espace public pour lever les barrières inspirés par les salles de spectacles. Nous voulons amener la culture directement dans les lieux de vies.
Par exemple, nous proposons des spectacles in situ, comme ce spectacle d’improvisation dans un collège à Saint-Sulpice les feuilles.
Ce petit établissement a peu de budget, le spectacle s’est joué sur place, gratuitement, et tous les élèves sont venus,ainsi que leurs enseignants mais surtout, le personnel administratif, le personnel de cuisine, d’entretien ont été conviés… Les retours des élèves et de l’équipe pédagogique nous donnent envie de continuer à travailler sur cet axe-là.

Amener la culture dans des territoires isolés est précieux.

Nous nous sommes rencontrés avec d’autres acteurs du territoire avec qui nous partageons les mêmes problématiques. Étant donné que la Communauté de Communes ne nous aide pas, ni en argent ni en matériel, nous continuons à nous réunir afin de trouver des solutions, sans être convoqués par elle. Nous avons mis en place une communication pour l’été, qui réunit tous les événements du territoire. Nous avons aussi rejoint la Fédération Nationale des Arts de la Rue ainsi que la Fédération Grand’Rue. Nous participons activement dans ces réseaux professionnels où naissent des envies communes, des réflexions, des solutions pour développer des aides à la création des compagnies.

Nous avons anticipé que la fusion des territoires éloignés économiquement ferait de la Région Limousin la grande perdante de la Région Nouvelle Aquitaine. Les financeurs nous disent de continuer (car on est sur un territoire fragile, et que notre implication dans l’éducation artistique est importante dans un territoire où il y a un manque d’offre), mais ils ne nous aident pas davantage. Nous avons dû faire appel aux dons, répondre à des appels d’offres privés. Il faudrait maintenant que la communauté de communes entre en jeu.

Nous avons de bonnes relations avec les autres associations de la commune et des alentours. On essaye de se prêter du matériel entre structures. Nous avons des partenariats avec la ville de la Souterraine, le Théâtre du Cloître de Bellac, La ferme de Villefavard

Nous continuons à chercher et à renforcer nos partenariats.

Nous continuons à défendre la démocratisation culturelle, la citoyenneté, la volonté d’avoir un festival qui soit un lieu de rencontre , de partage, de vie.

Problématisation

Cette partie propose de faire émerger des problématiques transversales à la partie de l’analyse de l’entretien par l’équipe de recherche en dialogue avec la démarche réflexive engagée par les acteurs associatifs.

La médiation culturelle est souvent utilisée comme un moyen « d’amener la culture légitime à ceux qui en sont le plus éloignés ». Or, il semble ici qu’une autre pratique moins descendante soit à l’œuvre : il y a un espace où les statuts et rôles sociaux sont questionnés et subvertis, un élève devient tour à tour acteur, spectateur et interlocuteur d’artistes professionnels. De même pour les compagnies professionnelles qui doivent penser autrement leur activité et se retrouver parfois sur le banc des spectateurs. Il y a donc une pratique du décalage, de désaxement des rôles sociaux, tendant vers des formes d’échanges horizontales et moins descendantes. Le spectacle peut renvoyer alternativement à un objet de consommation (distraction), à une œuvre culturelle inaccessible (non pas par le prix, mais par les codes culturels qu’elle demande pour être « comprise » ou « sentie »), ou à l’inverse à l’exposition d’une forme populaire gênante (les représentations autour du saltimbanque). Comment travailler sur ce système de représentations qui sont liées aux classes sociales et à leurs dispositions ? Quel espace réflexif lié au spectacle existe-t-il dans l’association pour penser ce dépassement des représentations sociales ?

En passant d’une logique de programmation culturelle à une activité centrée sur la résidence, la rencontre et l’interaction, l’association marque le besoin de penser autrement le rapport avec les habitants, dans un souci d’ancrage territorial et de sens politique fort (activité qui fait sens, accessibilité, gratuité, participation…). L’existence d’un lieu ouvert et peu sectorisé, qui se laisse intervenir hors les murs, semble permettre d’autres rapports à la culture, aux institutions et influence les parcours de vie. Quelles sont les traces (écrites, filmées…) laissées par ces expériences ? Comment les mettre en patrimoine et les transmettre pour que d’autres puissent se les approprier ?

L’association semble s’organiser dans une logique d’autonomisation (par le réseau ou le collectif) et de mise en commun de matériel, de moyen, de temps de travail, mais aussi de réflexions. Comment élargir cette expérience à d’autres associations d’autres secteurs, qui ont tendance à se plier aux injonctions des financements publics, à l’urgence des appels à projets et qui ont du mal à penser le commun et l’autonomie à leur échelle ?

Les financements publics demandent de plus en plus de développer une expertise comptable, gestionnaire et managériale pour les obtenir, ce qui évince les pratiques amateurs, alternatives ou innovantes qui tentent d’éviter la direction technocratique des experts. Ce phénomène pèse sur l’organisation du travail de l’équipe. Les contraintes économiques et temporelles empêchent souvent d’imaginer un salariat qui ne soit pas nécessairement « productif » ou en « charge d’une mission ». Dans l’association il semble aisé de désaxer les rapports traditionnels publics/artistes, mais il est plus compliqué de redéfinir le rapport production/emploi. Comment penser d’autres formes de salariat, de rapport au travail et à la mission qui ne soient pas uniquement dans le productif, évaluable, quantifiable ? Et si cela ne peut pas se faire à l’intérieur de l’association contrainte par l’économie, comment entrer en réflexion à plusieurs sur cette question-là ?

Les collectivités de proximité financent plus facilement les lieux et l’événementiel, dans une logique d’« attractivité des territoires », la Région quant à elle éloigne ses instances de décision et se recentre autour de sa métropole. L’association met en place des stratégies pour rester en interface avec ces instances, tout en gardant les pieds sur son territoire d’activité. Est-ce un grand écart ? Qu’est-ce que ces changements institutionnels viennent bouleverser ? (Métiers, rapport au territoire, aux distances, à l’habiter…)

Les politiques publiques culturelles sont souvent dans une logique d’« excellence artistique ». L’association se retrouve donc au cœur d’une tension entre « démocratisation culturelle » (accès aux œuvres) et « démocratie culturelle » (que chacun soit légitime pour produire des œuvres, en dehors des critères académiques). Ici la logique sectorielle séparant éducation populaire et culture est dépassée au profit d’une logique trans-sectorielle, fondée sur un rôle politique assumé de transformation. Cela pose la question du service public de la culture, finalement pris en charge par des associations, qui par ailleurs n’ont pas ou peu de financements publics. Est-ce que le fait d’avoir une activité à la périphérie des métropoles, pour ne pas dire à la marge, ne permet pas de faire émerger de nouvelles centralités ? C’est-à-dire de nouvelles modalités d’agir et de penser, et de faire service public, qui finalement deviennent innovantes et d’où partent de nouvelles possibilités d’éducation populaire politique, en rupture avec les logiques de prestation de service qui se sont développées au fur et à mesure que l’éducation populaire a perdu son rôle émancipateur ?

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1 rue Gérard Philippe – 87250 BESSINES SUR GARTEMPE