Les pêcheurs de lune

Le Biffin de Paname

« Pêcheurs de lune » est l’un des nombreux noms attribués aux biffins d’aujourd’hui, chiffonniers d’hier et autres récupérateurs-vendeurs qui la nuit tombée fouillent dans les poubelles et donnent une seconde vie aux objets dont nous ne voulons plus. La précarisation des conditions d’existence ranime cette activité très ancienne qui n’avait jamais vraiment disparu, mais colporte toujours les représentations liées aux déchets et la marginalité. Ainsi, la résurgence dans l’espace public de marchés informels d’objets d’occasion dérange. Ils sont le plus souvent réprimés. Pourtant, ils perdureront tant qu’ils répondront à l’offre et la demande de pans entiers de la population vivant en dessous du minimum de pauvreté.

La seconde vie des objets et des hommes

(Socioculture de la biffe)

 

L’écosystème de la biffe débute par une histoire de rencontre entre le parcours d’une personne et le destin d’objets. Le biffin accorde une nouvelle chance à l’objet en le remettant dans le cycle marchand et réciproquement les objets accordent l’opportunité aux personnes qui les recyclent d’assumer une nouvelle existence. L’un et l’autre s’accordent une seconde vie.

Nous suivrons les récits de cette rencontre originale qui s’oppose à la vision hygiéniste ou misérabiliste assimilant l’objet rejeté à la personne qui le récupère comme rebut de la société. Ce renvoi à l’impur, à la saleté, au déchet repousse les biffins à la marge et les rend tributaires de l’aide sociale. Les termes « miséreux » ou « marchés de la misère » procèdent de cette construction sociale. À l’instar des « Roms » qui rejoignent pour certains les rangs des biffins, les stéréotypes sociaux finissent par légitimer une discrimination légale qui fabrique officiellement des catégories distinctes de citoyens plus contrôlées et plus surveillées.

En leur donnant la parole et permettant ainsi de construire leur propre récit, les biffins démontrent au contraire que la récupération de l’objet offre la possibilité de recomposer les matériaux de leur vie. Si l’entrée dans la biffe est souvent liée à une rupture sociale et/ou économique, y rester est un choix. Se forme ainsi une communauté de destin composée d’une diversité de profils. Personnes âgées ou invalides à la maigre pension, anciens travailleurs immigrés sans retraite, personnes en ruptures sociales vivant dans la rue ou dans des squats, jeunes familles issues de la migration économique, ce sont des stratégies de survie différentes qui se rejoignent sur un refus de l’assistanat. Certaines personnalités deviennent une référence pour le groupe, comme les chibanis, les « cheveux blancs » de l’immigration maghrébine. C’est une autoformation et des compétences acquises dans un parcours d’expérience au sein d’un réseau relationnel où chaque acteur tire une valeur de sa position.

Les marchands de l’aube

(Place des marchés biffins dans la ville)

 

Après une nuit de glanage au petit matin, les premiers rayons ne réchauffant pas encore l’asphalte, les biffins déposent dans la rue les objets proposés à la vente. C’est à ce moment que le vendeur à la plus de chance de rencontrer l’acheteur assidu (bien que les marchés puissent se dérouler aussi en soirée). L’étal est délimité par une simple bâche ou un tissu déposé à même le sol. Malgré cette confection rudimentaire, il n’y a rien de « sauvage » dans ce marché. Cet espace singulier s’apparente à la structure du bazar dont le mouvement entre acheteurs et vendeurs semble chorégraphié par un metteur en scène invisible. La valeur marchande de l’objet est un dosage subtil entre différents ingrédients (classe de l’objet, espace-temps de vente, expertise, etc.).

Pour que la transaction de l’offre et de la demande se déroule dans les meilleures conditions, l’efficacité communicationnelle transcende les différences sociales et culturelles dans un rapport ritualisé et égalisé par la médiation de l’objet. Les espaces marchands biffins constituent en cela un des rares lieux neutres permettant d’accueillir en ville une grande diversité socioculturelle. Ce sont aussi des espaces de sociabilité et de socialisation, micro-monde de passage vers une intégration économique ou encore une manière d’assumer un mode de vie indépendant.

Mis à part quelques emplacements réglementés, les marchés biffins sont réprimés par les forces de l’ordre, cela malgré le constat de l’inefficacité d’une politique uniquement répressive. « Se sauver » est le sort commun dans les marchés non reconnus légalement. Pourtant, ils appartiennent à l’histoire de la ville et en gardent les traces mémorielles. Ce ne sont pas des greffons étrangers, ils participent en tant qu’espaces intermédiaires à l’évolution du corps urbain. Ils ont toujours constitué des « sas » entre anciens résidants et nouveaux migrants, entre centre patrimonial et périphérie laborieuse. Ce rapport attractivité / éloignement s’est déplacé avec l’accroissement de l’agglomération parisienne et l’évolution des formes économiques. Les questions de sécurité, de propreté, d’emplacement peuvent être insérées dans une nouvelle conception de la gouvernance des territoires s’appuyant sur la maîtrise d’usage qui ne s’oppose pas à l’amélioration du cadre de vie.

De l’esprit indépendant à la minorité active

(Socio-économie de la biffe)

 

Les biffins sont comme des travailleurs indépendants. « Indépendant » au niveau de l’état d’esprit et « travailleur » tout simplement parce qu’ils récupèrent et transforment une matière dont ils tirent un bénéfice à la fois social et économique. Cette socio-économie de la biffe, certes informelle, mais bien réelle, n’est pas validée et valorisée. Descendants des chiffonniers qui eux avaient un statut, ils ont été progressivement exclus de l’espace économique par le double effet de la mécanisation du recyclage et de la politique hygiéniste déplaçant les populations prolétaires et sous-prolétaires de Paris vers la banlieue. Les puces aux portes de Paris sont directement issues de cette histoire.

Ce qui réunit tous les récupérateurs-vendeurs, c’est le cycle de l’objet. C’est aussi ce qui les distingue en familles : vendeurs à la sauvette, biffins fripiers, brocanteurs, antiquaire… C’est ainsi que le biffin peut se décrire comme une personne en situation de faibles ressources assumant une gestion de l’incertitude en ayant comme activité complémentaire ou principale le recyclage d’objets et matériaux usuels usagés et abandonnés. Il développe une culture historique du geste par la recherche déambulatoire et le savoir-faire du tri sélectif ainsi qu’une sociabilité sur les lieux de vente plus ou moins formalisés côtoyant les marchés traditionnels. Cette façon d’assumer un mode de vie indépendant constitue un capital social qui pallie l’absence d’un capital économique.

L’essor de la biffe confirme en creux la faible efficacité du tri sélectif qui n’évite pas qu’un nombre d’objets encore utiles parte à la destruction. La logique technico-industrielle montre ici ses limites. Elle a exclu la partie humaine dans le traitement des déchets. Les biffins la réintroduisent à leur manière en développant des stratégies au cas par cas pour s’intégrer dans les formes économiques et les dispositifs existants comme les vide-greniers, les marchés et les puces. L’unique réponse politique actuelle a été d’instaurer des « carrés » de biffins à la Porte Montmartre et Porte de Vanves, mais seule la prise en compte d’une dimension écosystémique à l’échelle régionale dans le sens d’une « rue marchande » permettrait l’intégration de la biffe au patrimoine urbain. Il s’agit donc de repenser le cycle de l’objet comme un écosystème : de son mode de récupération (poubelles, conteneurs) à son mode de distribution (les marchés, vide-greniers, halles) en passant par les possibles étapes de stockage ou de transformation (« ressourceries ») et de la valorisation esthétique des espaces marchands intégrés à la ville (conceptions des étals, tourisme culturel).

Miséreux ou précurseurs, sous-prolétaires ou éco-développeurs ?

(Conclusion)

 

La filiation avec les chiffonniers et sa proximité avec les brocanteurs dont la biffe partage le même cycle de l’objet d’occasion nous rappellent que ces espaces marchands sont la partie visible d’une écologie urbaine propre à l’économie du recyclage. La socioculture de la biffe n’est pas simplement une stratégie de survie, elle témoigne de mutations sociétales. La richesse et l’originalité des parcours des biffins « agents recycleurs » et de leurs espaces marchands interrogent notre rapport quotidien à la vie, à la ville et nous poussent à imaginer d’autres perspectives en matière d’innovation sociale et d’écodéveloppement.

Cet article est issus d’une étude 2011/2012 à laquelle nous avons participé sur « les conditions de vie des récupérateurs-vendeurs biffins en Ile-de-France » commandée par le Conseil Régional d’Île-de-France, en téléchargement.

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