Sommaire
Formation à la recherche-action radicale
Webinaire LISRA-REPAIRA du 4 mai 2026 – Contact : cara@recherche-action.fr
Ref biblio : Hugues Bazin, Hélène Fromont, Analyse comparée recherche-action / recherche classique, Webinaire LISRA-REPAIRA, 4 mai 2026.
Introduction
Le présent document synthétise les échanges auxquels ont participé une quarantaine de personnes que nous remercions, à l’occasion d’un webinaire le 4 mai 2026 animé par Hélène Fromont (REPAIRA) et Hugues Bazin (LISRA) avec la collaboration du Collège Coopératif de Paris.[1]
Ces contributions pourront être intégrées en préambule dans le projet d’écriture d’un numéro spécial de la revue « Approche coopérative », entièrement consacré à la recherche-action et dont la parution est prévue pour octobre 2026.
Les échanges ont été structurés selon douze chapitres d’un tableau comparatif entre recherche-action et recherche classique (voir sommaire). Cela correspond à la nécessité de clarifier le concept de recherche-action qui ne se résume pas à une méthodologie « de terrain » d’une recherche académique ayant pour finalité l’action ou une recherche dite « participative ».
Nous évoquons alors le principe d’une « recherche-action radicale » comprise comme une démarche intégrale, existentielle et scientifique prenant en compte toutes les dimensions de l’implication humaine (individuelle, collective, institutionnelle) dans une spirale réflexive entre production de connaissances et transformations concrètes des situations, mettant les personnes principalement concernées en position de répondre à des enjeux complexes (écologiques, démocratiques, sociaux…) en renforçant la capacité des groupes, minorités, organisations, territoires à travailler sur eux-mêmes.
- Qu’est-ce qui distingue une commande institutionnelle d’une demande d’acteurs en recherche-action ?
- Pourquoi l’autonomie réflexive et financière est-elle cruciale ?
- Comment différencier participation de façade et coproduction réelle du savoir ?
- Quels critères de robustesse et d’efficience du savoir appliqué ?
- Comment croiser égalitairement les savoirs (expérientiel, technicien, académique) ?
- Comment articuler qualitatif et quantitatif dans la validation par l’action ?
- En quoi négocier une posture d’acteur.trice-chercheur.e ouvre un nouvel horizon dans l’organisation et la et la légitimation d’un tiers-secteur de recherche ?
Voilà parmi d’autres quelques questions que nous aborderons.
1- Origines de la « commande »
| Recherche-action | Autres recherches |
| Émergence d’une demande ou d’un besoin venant d’un groupe d’acteurs sociaux confrontés à un problème dans un contexte. La contractualisation s’opère en accompagnant la problématisation. La commande (permettant la contractualisation) se précise au début du processus de recherche-action. | Commande institutionnelle, reflétant davantage la préoccupation de l’institution que celle des principaux concernés par une problématique sociale. |
- Recherche-action
- L’origine de la recherche n’est pas un simple point de départ administratif, mais le début d’un processus de dialogue qui garantit que la recherche servira d’abord les intérêts du collectif
- Elle part d’une demande émanant d’un groupe d’acteurs, d’une problématique sociale vécue, avec une visée émancipatrice. L’idéal elle qu’elle puisse provenir d’une auto-saisine, où un groupe d’acteurs se saisit lui-même d’une question.
- L’un des enjeux majeurs est de créer les conditions pour que les acteurs s’autorisent à formuler une commande de recherche. Souvent, une commande institutionnelle initiale est retravaillée avec les acteurs pour la transformer en une véritable demande partagée et co-construite. Il s’agit de passer d’une interrogation formulée “d’en haut” à une problématique portée “par le bas” par l’usage social du savoir et l’ancrage territorial.
- Concepts clés :
- Auto-saisine : initiative prise par les acteurs-chercheurs pour formuler et porter une question de recherche sans attendre une commande externe.
- Acteur-chercheur : personne ou collectif qui cumule un rôle d’acteur et une fonction de recherche, assumant la position hybride de cette double implication.
- Tiers espace : lieu autonome et co-négocié entre institutions et espaces de recherche-action, garantissant une réflexivité partagée (aller-retour pratique /analyse) et une protection des participants.
- Exemples :
- Un collectif d’habitants initie une démarche pour l’accès aux espaces publics ; une coordinatrice associative croise des arènes et invite des chercheurs ; traduction collective d’un manifeste avec les “mots du lieu” dans un village de montagne au Maroc.
- Une institution s’interroge sur la faible participation des habitants. L’animateur de la recherche-action va passer du temps avec les habitants pour transformer cette commande en une demande qui reflète leurs propres préoccupations, plutôt que de simplement répondre au besoin de l’institution.
- Recherche classique
- Démarre d’une commande institutionnelle ou académique, avec problématique cadrée par des disciplines, programmes et financements.
- Exemple : une métropole lance un appel d’offres pour une étude sur la “participation des habitants dans les quartiers prioritaires”. Le vocabulaire utilisé est déjà celui de l’institution et peut orienter d’emblée la recherche.
- Débat :
- Hugues Bazin précise que même les associations peuvent agir comme des “institutions” prises dans des logiques de financement, ce qui peut freiner l’émergence d’une demande autonome.
- Hélène Fromont ajoute que des éléments comme l’auto-saisine et la construction collective enrichissent la réflexion initiale.
- Une participante explique que son équipe privilégiait l’établissement de relations organiques avec des associations, sans contact initial avec une institution. Cette approche suscite des débats internes.
2- Démarrage et postions par rapport à un « terrain »
| Recherche-action | Autres recherches |
| Toute situation est un terrain. Conscientiser une situation collective réflexive (tiers espace) : négociation permanente intégrant l’évaluation. | Intervenir sur un « terrain » construction du chercheur à partir d’enquêtes ou groupe de travail ; négociation et évaluation séparées. |
- Recherche-action
- Le démarrage est conditionné par la création d’un espace autonome réflexif (ou tiers-espace), un lieu où les participants peuvent s’investir librement, analyser leur situation et co-construire la démarche à l’abri des pressions institutionnelles. Il est crucial de garantir l’autonomie des acteurs et de réfléchir aux ressources nécessaires pour une juste rétribution du travail réflexif.
- Spécificité de la recherche-action : pas de méthodologie « clé en main » ; les étapes se co-définissent en situation avec les acteurs.
- Elle rompt avec la vision du “terrain” comme objet passif. Elle construit activement un espace de collaboration. Le terrain n’est pas une donnée, mais une “construction de l’intervention” elle-même, partant des situations vécues par les acteurs.
- Concepts clés :
- Co-problématisation : formulation collective du problème à partir des expériences situées, en lieu et place d’une définition imposée.
- tiers-espace : Notion désignant un lieu de négociation et de production de savoir qui n’est ni celui de la recherche académique pure ni celui de l’action institutionnelle. C’est un espace autonome où peuvent se rencontrer différents types de savoirs.
- Exemples :
- ateliers d’enquête partagée pour requalifier des catégories ; démarrage d’un consortium conditionné par des budgets dédiés au temps de co-construction ; living lab liant alimentation et santé ; réorganisation locale des secours alimentaires pendant le COVID.
- La présence de praticiens-chercheurs, qui ont un pied dans la pratique professionnelle et un autre dans la recherche, est un atout majeur pour faire le pont entre les différents univers et agir comme “allié dynamisateur”.
- Comme le souligne Chloé, le financement du temps de travail des salariés et des partenaires a été la “garantie” de leur participation effective.
- Recherche classique
- Démarre par une revue de littérature, une hypothèse théorique et un protocole prédéfini avant l’entrée sur le terrain.
- Le chercheur cherche à “ouvrir un terrain”, c’est-à-dire à obtenir l’accès à un contexte et à des informateurs pour collecter ses données. Le “terrain” est souvent perçu comme un objet d’étude extérieur et préexistant.
- Exemples : protocole standardisé validé par comité scientifique ; calendrier d’appel à projets en 18 mois.
- Débat :
- Hugues Bazin insiste sur le fait que la création de cet espace autonome réflexif est une “condition sine qua non” de la démarche. Les associations peuvent être soumises à des logiques de financement entravant leur autonomie quand elles sont soumises aux principes du « New Public Management ». Il a plaidé pour la diversification des sources de financement et la reconnaissance d’une « économie du don et du contre-don », une économie populaire redistributive qui ne vise pas la capitalisation. Face à ces défis, il a insisté sur l’importance d’allouer un budget pour rémunérer l’implication des non-professionnels, reconnaissant que leur participation est un travail.
- Une participante corrobore l’idée que le financement est une condition non négociable pour démarrer, assurant une implication effective des partenaires.
- Un participant introduit la notion de « recherche praticienne », décrivant la figure du praticien qui, grâce à son double ancrage professionnel et de recherche, agit comme un « allié dynamisateur » et « traducteur ».
3- Implication
| Recherche-action | Autres recherches |
| Impliquée : relations horizontales, égalitaires, organisation démocratique. Le chercheur n’est pas neutre, mais défend une neutralité axiologique. | Neutre : relations verticales hiérarchiques Chercheur extérieur, représentation du pouvoir scientifique et institutionnel |
- Recherche-action
- Le chercheur adopte une posture d’acteur-chercheur. Il est impliqué et fait partie intégrante du collectif, se positionnant de manière horizontale avec les autres acteurs dans une organisation démocratique et coopérative.
- Implication forte et co-responsable des parties prenantes à toutes les phases (définition, production, interprétation, action), y compris des personnes en précarité avec des moyens dédiés.
- Spécificité de la recherche-action : l’implication est une condition de validité pragmatique, pas un biais.
- Exemples :
- diagnostics en marchant co-animés ; indemnités prévues pour habitants engagés ; auto-confrontations et journaux réflexifs en groupe.
- Recherche classique
- Implication des participants limitée à la fourniture de données ; le chercheur conserve le contrôle du design et de l’analyse.
- Exemples : entretiens menés sans retour structuré ; sondages administrés selon un protocole fixe.
- Débat
- Hugues Bazin remarque que « neutralité axiologique » prête à confusion. Il se définit comme « engagé », mais pas « militant » au sens partisan. La « neutralité », dans ce contexte, signifie la création d’un espace autonome, une « hétérotopie » où le collectif construit ses propres normes.
- Hélène Fromont explique que c’est en révélant et discutant les valeurs du groupe que l’on atteint une forme de neutralité.
- Pour un participant la « neutralité axiologique » est un leurre positiviste dépassé. « La neutralité en relation aux valeurs, ça n’existe pas », a-t-il déclaré, soutenant qu’une objectivité scientifique ne doit pas s’opposer à un « ancrage assumé et revendiqué dans des valeurs ».
- Un autre participant a fait remarquer que la légitimité de l’acteur-chercheur se fonde sur la « reconnaissance par le milieu de travail », et non sur une attribution institutionnelle.
- Une participante, doctorante, a abondé dans ce sens, insistant sur la nécessité de construire des collectifs forts pour légitimer les propos. Citant Isabelle Stengers, elle a parlé de l’importance des « témoins fiables » pour faire science.
4- Posture
| Recherche-action | Autres recherches |
| Dimensions individuelles et collectives de la recherche. Construction permanente d’une posture collective de recherche. Le collectif des praticiens-chercheurs définit la situation. On vise l’autonomisation du collectif. L’intervenant-acteur-chercheur anime dans une situation collective. | Forme individuelle de la recherche (il sait des choses que ne connaît pas le profane, il travaille avec les décideurs). |
- Recherche-action
- Cette posture est qualifiée de collectives et hybrides, où chacun peut être à la fois praticien et chercheur : posture réflexive, engagée, située et parfois de contre-pouvoir ; acceptation de l’incertitude et de la co-décision ; vigilance sur les rapports de pouvoir entre savoirs.
- Spécificité de la recherche-action : réflexivité partagée et rendue publique ; posture hybride négociée entre intervention et recherche.
- Concepts clés :
- acteur-chercheur : Concept décrivant une posture où la personne n’est ni un chercheur extérieur ni un simple acteur de terrain, mais combine les deux rôles. Ce n’est pas un statut, mais un positionnement qui se négocie au sein d’un espace collectif.
- Posture réflexive : attitude critique et explicite sur ses positions, effets et choix méthodologiques tout au long de la démarche.
- Posture hybride : articulation des rôles d’intervenant, d’acteur et de chercheur pour construire une posture commune.
- Exemples :
- Journal de bord collectif des décisions et controverses ; dispositifs pour horizontaliser les relations entre statuts et savoirs.
- Le “Mouvement pour des Savoirs Engagés et Reliés” co-construit des rencontres pour “horizontaliser les relations” entre le monde académique et associatif et valoriser le savoir expérientiel
- “On peut être architecte et acteur chercheur, habitant et actrice chercheuse.”
- Recherche classique
- Le chercheur se positionne généralement en extériorité par rapport à son objet d’étude, maintenant une distance critique supposée garantir une neutralité et objectivité.
- La relation est souvent verticale et maintenant une hiérarchie claire entre chercheur et enquêtés. Ces derniers sont considérés comme une source de données à collecter.
- Le champ de la recherche se caractérise le plus souvent dans une démarche individuelle et concurrentielle.
- Exemples : observation non participante ; évaluation compétitive de type CNRS.
- Débat :
- Hugues Bazin insiste sur le fait que la posture d’acteur-chercheur est “radicale” car elle engage l’entièreté de la personne et se valide au sein d’un espace collectif, comme un collège d’acteurs-chercheurs. Il qualifie la logique concurrentielle du secteur académique de “darwinisme social”. Il mentionne des outils comme l’autobiographie raisonnée et les récits de vie, essentiels pour cet aller-retour entre l’individuel et le collectif.
- Un participant a décrit le dispositif de son association, qui articule un travail individualisé d’analyse de pratique et des espaces collectifs de partage.
- Un partisan a parlé de l’« ethnobiographie » pour interroger sa propre posture, qualifiant la recherche-action de « recherche vivante ».
5- Production de connaissance
| Recherche-action | Autres recherches |
| Prise de conscience des savoirs d’expérience Connaissance par transformations individuelles et sociales, Résultats continus, en temps réel Méthodologie transparente ; les membres du collectif participent à toutes les étapes et à la construction des outils. Le processus est au cœur de la production de connaissances. | Connaissance par collecte de données, Résultats différés sous la forme d’un produit fini (rapport), Méthodologie et positionnement peu explicités, enjeux sous-jacents non dits (partenariat, fonctionnement de structure, logique catégorielle de marché, etc.). L’outil peut être une fin en soi (fétichisation de la méthodologie.). |
- Recherche-action
- L’objectif est la coproduction de savoirs où les savoirs de chacun (expérientiels, professionnels, théoriques) sont reconnus.
- Co-production de savoirs situés, opératoires et capacitants, à partir du croisement des savoirs académique, expérientiel et professionnel ; les concepts émergent de la pratique et servent à agir.
- Spécificité de la recherche-action : la dimension en « spirale » du processus, où la production de savoir transforme l’individu et le collectif, cette transformation nourrissant en retour le processus. C’est ce processus dynamique qui doit être validé.
- Concepts clés :
- Conjugaison des savoirs : fabrication de connaissances avec des contributeurs pluriels en égalité de considération.
- Savoirs d’expérience : connaissances issues de la pratique et du vécu, mises à niveau avec les savoirs académiques.
- Savoirs capacitants : connaissances qui augmentent la capacité d’agir des personnes et des collectifs.
- Exemples :
- cartographies d’usages co-produites pour négocier avec une municipalité ; formalisation des mémoires collectives d’habitants ; partage de récits biographiques pour dégager des problématiques.
- Recherche classique
- Production disciplinaire visant la généralisation et la publication ; validation par pairs institutionnels.
- Exemples : article indexé sur des corrélations ; rapport final stabilisé.
- Débat
- Hugues Bazin remarque que les savoirs (expérientiel, technicien, académique), croisent rarement de manière égalitaire. Il a appelé à une vigilance pour que le savoir technicien se mette au service du savoir expérientiel.
- Un participant distingue deux facettes de l’action : comme forme de connaissance et comme instance de validation. « Si elles [les connaissances] sont remobilisées par les acteurs […], et bien c’est l’instance suprême pour moi de validation »,
6- Outils de production
| Recherche-action | Autres recherches |
| Qualitatif entretien, monographie, autobiographie, enquête sociale, journaux de bord Interactif (autoformation, dynamique de groupe, atelier coopératif, expérimentation par la recherche-action). | Quantitatif (enquête par questionnaire, données statistiques) Qualitatif (entretien, monographie, observation, analyse documentaire). |
- Recherche-action
- Outils co-conçus, flexibles et orientés vers la co-construction et la transformation : ateliers, enquêtes participatives, journaux de bord, cartographies situées, laboratoires sociaux, observation outillée, auto-confrontations.
- Spécificité de la recherche-action : les outils sont socialisés, adaptatifs et soutiennent la conscientisation, non l’extraction.
- La généralisation en recherche-action ne vise pas une application statistique, mais la réplication du processus.
- Concepts clés :
- Laboratoire social : dispositif ouvert d’expérimentation collective visant des transformations concrètes et un apprentissage partagé.
- Socialiser les outils : appropriation collective des technologies pour servir les finalités des acteurs.
- Exemples :
- co-design d’un tiers-lieu avec usagers ; animation d’arènes de discussion ; cartographies narratives ; enregistrements audio/vidéo du travail réel.
- Recherche-action avec le mouvement de la « sécurité sociale alimentaire » comme exemple d’un processus local ayant généré un impact macro-sociologique.
- Recherche classique
- Outils standardisés et normalisés (questionnaires, protocoles expérimentaux, bases de données, statistiques) calibrés pour la reproductibilité.
- Exemples : sondage représentatif ; grille d’entretien fixée.
- Débat
- Hugues Bazin souligne l’opposition artificielle entre outils qualitatifs et quantitatifs de la recherche classique.
- Un participant insiste sur l’importance de « l’observation armée, équipée, outillée » et des entretiens « d’auto-confrontation accompagné ». Il a défendu l’analyse de conversation, arguant que « le macro doit se voir dans le détail du micro » (portée générale du qualitatif).
7- Efficience du savoir
| Recherche-action | Autres recherches |
| La connaissance intégrée directement dans leur cadre professionnel sans médiation ; diffusée et appropriable par des plates-formes, des rencontres, d’ateliers et d’interventions publiques. Entre-deux entre recherche fondamentale et recherche appliquée, savoir institué et savoir instituant (situé, en action, créatif). | Accès difficile au produit final, nécessite un corps intermédiaire pour décrypter, Les professionnels utilisent le savoir opérationnel ; diffusé sous forme de rapport, de colloques ou de séminaires, de thèses. |
- Recherche-action
- Efficience pragmatique et transformatrice : un savoir est jugé efficient s’il transforme les situations et renforce l’autonomie des acteurs.
- Spécificité de la recherche-action : valeur mesurée par l’usage social, l’appropriation et la remobilisation des connaissances.
- Concepts clés :
- Efficience pragmatique : valeur d’un savoir par sa capacité à produire des effets utiles pour les acteurs et les situations.
- Robustesse : qualité d’un cadre ou savoir qui résiste aux variations et incertitudes, hors paradigme de la performance métrique.
- Exemples : changement de règles de gestion d’un équipement public ; résultats repris par une association pour modifier ses pratiques ; économie du don et du contre-don redistribuée localement.
- Recherche classique
- Efficience scientométrique : citations, facteurs d’impact, validation méthodologique, transferts et réputation.
- Exemples : hausse d’indicateurs bibliométriques ; financements obtenus.
- Débat
- Une participante a interrogé la frontière entre « méthodologie qualitative » et ce qu’elle a appelé « théologie de l’action publique », cherchant à clarifier la notion de participation. Hugues Bazin a répondu que la force de la recherche-action est d’articuler le sensible et le politique, en colportant la démarche réflexive au cœur des lieux de pouvoir.
- Un participant venant de la « recherche-création », a vu des ponts avec la recherche-action, notamment dans la création d’outils méthodologiques comme un « jeu de cartes ». Hugues Bazin a positionné la recherche-action non pas comme « transdisciplinaire », mais comme « indisciplinée », refusant de se plier aux cadres dominants. Il a critiqué l’instrumentalisation des résidences artistiques, plaidant pour une articulation qui produise de réels changements.
- Une autre participante a rebondi, voyant dans la recherche-action un moyen de « dépasser les injustices épistémiques ». Elle a questionné la manière de rendre visible la parole des invisibles et la valeur de leur savoir. Hugues Bazin a répondu que la solution est souvent « déjà là » dans les pratiques des acteurs, l’enjeu étant de créer un « rapport de force » pour que ce savoir convoque le politique.
- Hélène Fromont a ensuite introduit le thème de l’efficience du savoir. Hugues Bazin a proposé de reconnaître une « autre efficience » de la recherche-action, située dans un « tiers espace de la recherche », citant les ZAD comme exemples.
8- Rapport au temps et l’analyse
| Recherche-action | Autres recherches |
| Temps moyen ou long : Work in progress qui s’autoévalue et s’autoforme de manière collective ; travail sur les représentations sociales, feed-back (analyse du retour des membres du collectif sur les documents produits). Cheminement en spirale qui est différent et dynamique pour chaque acteur-chercheur. | Temps court ou court : la recherche ne dégage pas un processus collectif, elle est évaluée par des spécialistes ; Interprétation souvent solitaire du chercheur, pas de feed-back. Généralement, étapes linéaires. |
- Recherche-action
- Temporalité ouverte, itérative et longitudinale : alternance d’enquête, d’action et d’analyse réflexive avec ajustements continus ; temps long des habitants et des processus.
- Spécificité de la recherche-action : cycles d’itération et d’ajustement ancrés dans l’action et les rythmes sociaux/politiques.
- Concepts clés :
- Analyse réflexive : retour structuré et partagé sur les actions, données et décisions pour ajuster en continu.
- Spirale : dynamique non linéaire où production de savoir et transformation s’alimentent mutuellement.
- Exemples :
- cycles trimestriels « agir-analyser-ajuster » ; temps financés pour la réflexion ; une année de dialogue pour contractualiser un cadre ; réécoute et annotation d’enregistrements de réunions.
- Recherche classique
- Temporalité linéaire et séquencée : protocole → collecte → analyse → publication, avec échéances de financement.
- Exemples : calendrier d’appel à projets ; analyses séquentielles fermées.
- Débat
- Une participante a introduit le concept de « robustesse » comme alternative à celui de performance, une idée immédiatement validée par Hugues Bazin, qui l’a liée aux systèmes vivants.
- Un participant a soulevé la difficulté de gérer des « multi-temporalités » et a questionné l’impact à venir de l’intelligence artificielle. Hugues Bazin a répondu que l’enjeu est de « forcer l’espace pour créer le temps », de la socialisation de ces outils.
- Une participante a partagé son expérience de financement d’une thèse CIFRE avec une approche non linéaire, montrant qu’il est possible d’ouvrir des portes.
- Un autre participant a souligné qu’une organisation qui décide d’autofinancer le temps de recherche de ses salariés pose une action significative.
9- Transformations réelles
| Recherche-action | Autres recherches |
| Les acteurs-chercheurs maîtrisent le sens d’une transformation de la réalité : rapport au travail et utilisation de sa production. | Les transformations éventuelles sont différées et restent sous l’autorité des commanditaires sans que les participants (personnes enquêtées, observées) en maîtrisent les tenants et les aboutissants. |
- Recherche-action
- Transformation des pratiques, relations et parfois des institutions ; production de capabilités collectives ; finalité transformatrice explicite et co-pilotée.
- Spécificité de la recherche-action : le changement est un critère central d’évaluation et de réussite.
- Concepts clés :
- Capabilités : possibilités effectives d’agir et de choisir, renforcées par le processus de recherche-action.
- Exemples :
- création d’un comité d’usagers doté d’un pouvoir de décision ; dispositif associatif co-conçu ; réseau de sécurité sociale alimentaire citoyenne.
- Recherche classique
- Transformations indirectes ou différées via recommandations et diffusion ; impact médié par des décideurs.
- Exemples : livrable de bonnes pratiques sans dispositif d’appropriation ; recommandations techniques.
- Debat
- Hugues Bazin confirme que le mot-clé est « le réel ». Revendiquer sa capacité d’acteur, c’est redéfinir son propre rapport à une réalité déformée par les discours dominants.
10- Approche
| Recherche-action | Autres recherches |
| Systémique : complexité, la situation est plus que l’addition des éléments qui la composent, c’est un système d’interactions et d’événements. Microsociologique (travail en situation) : la situation est un analyseur de l’ensemble de la société. | Analytique : la situation est une somme d’éléments étudiés séparément, relations linéaires de cause à effet. Généralement positiviste : la situation est un fait social, objet d’étude qu’il faut étalonner dans un échantillonnage représentatif. |
- Recherche-action
- Approche radicale, systémique et située : relie dimensions sociales, politiques, éthiques, écologiques ; « indisciplinée » pour dépasser les cloisonnements disciplinaires ; primauté des situations vécues et de l’imaginaire créatif.
- Spécificité de la recherche-action : intégration multi-niveaux (micro/macro) et construction de consensus orientés vers l’action.
- Concepts clés :
- Recherche-action radicale : démarche qui engage les dimensions humaines et sociales pour transformer à la racine.
- Indiscipliné : posture qui refuse les cloisonnements pour laisser la méthode émerger des situations.
- Exemples : reconfiguration d’une politique locale avec associations, services municipaux et chercheurs ; recherches-créations en quartiers populaires ; cartographies instituantes.
- Recherche classique
- Approche analytique et discipline-centrée ; réduction de complexité pour isoler variables et tester causalités.
- Exemples : projet en sociologie articulé à une sous-discipline précise ; protocole hypothético-déductif.
- Débat
- Un participant suggère le terme d’« approche située » plutôt que « microsociologie » pour décrire l’analyse de la société à travers une situation.
- Face à une question sur la cartographie des projets, Hugues Bazin a expliqué que leur approche privilégiait le « travail en réseau et archipélique » plutôt qu’une coordination centrale, bien qu’il soit intéressé par une cartographie non institutionnelle.
- Un participant a souligné l’« enjeu d’éducation populaire propre à la recherche-action » et a proposé de créer des outils accessibles. Il a mis en garde contre une vision dénuée d’éthique. Hugues Bazin soutient ce lien avec l’éducation populaire, mais a rappelé qu’il n’existe pas de « manuel clé de la recherche-action », les outils étant à construire en situation.
- Hélène Fromont a clos la session en remerciant tous les participants pour la richesse des échanges. Hugues Bazin a conclu en se réjouissant que « l’intelligence collective fonctionne », une validation en direct de l’objet même de la discussion. La réunion a démontré une forte convergence de vues sur la nécessité d’une approche réflexive, éthique et collective pour que la recherche-action soit un puissant levier de transformation sociale.
11- Scientificité
| Recherche-action | Autres recherches |
| Pas d’hypothèses ou de méthodologies préalables, aller-retour entre implication et distanciation, l’influence du chercheur fait partie de la recherche et les situations de crise sont un support d’analyse, Objectivation par comparaison dans l’espace entre les situations de travail et dans le temps entre les étapes de transformation individuelle et sociale. | Objectivation par séparation chercheur/objet de recherche, application d’une grille d’analyse préétablie, d’une méthodologie qualitative ou quantitative vérifiant les hypothèses initiales, « évite » toutes influences du chercheur et les situations de crise sont vécues comme une erreur d’implication. |
- Recherche-action
- Reconnaissant qu’aucune recherche n’est neutre, elle met en discussion une neutralité axiologique assumée ici dans des valeurs d’engagement comme l’horizontalité, la coopération.
- Elle intègre la discussion sur ces valeurs au cœur de sa méthodologie dans une perspective de théorie critique qui ne se substitue pas et ne se confond pas avec une idéologie militante.
- L’objectivité est le résultat d’un processus où les biais sont explicités collectivement. La légitimité se construit par la reconnaissance mutuelle au sein du collectif et la valorisation des savoirs d’expérience.
- L’engagement n’oblitère pas la robustesse méthodologique (traçabilité des décisions, rigueur réflexive, validation par l’usage et par des pairs impliqués, objectivité pluraliste).
- Spécificité de la recherche-action : élargissement des critères de validité (cohérence, fécondité, transférabilité contextuelle), plus que reproductibilité stricte.
- Concepts clés :
- Scientificité située : validité fondée sur la cohérence méthodologique et la pertinence contextuelle reconnue par les communautés concernées.
- Témoins fiables : crédibilité assurée par des personnes/collectifs qui éprouvent et assument le savoir dans l’action.
- Validité de reliance : cohérence des liens entre acteurs, méthodes et contexte garantissant la pertinence située.
- Exemples : comité mixte acteurs-chercheurs pour valider ; corpus audio/vidéo du travail et analyses de conversation ; science de la reliance.
- Recherche classique
- Le modèle positiviste prétend à une objectivité scientifique définie par la neutralité et la distanciation du chercheur. L’expression de valeurs est perçue comme un biais. La légitimité du chercheur est principalement institutionnelle (université, laboratoire)
- Scientificité fondée sur la reproductibilité, la généralisation et la vérification par pairs académiques ; neutralité et contrôle des biais.
- Exemples : double blind peer review ; méthodes standardisées.
- Débat
- Hugues Bazin décrit le combat pour faire accepter une démarche sans hypothèses préétablies, où la problématique émerge du processus.
- Un participant précise que la méthodologie qualitative authentique relève aussi d’une « logique de la découverte » et que la séparation chercheur-sujet est une « illusion ».
- Un participant a introduit le concept de « validité de reliance » pour décrire la légitimation de la recherche-action, non pas basée sur la rigueur méthodologique, mais sur le consensus et la compréhension des écosystèmes. Hugues Bazin confirme cette formule : « On est une science de la reliance. »
12- Légitimation sociale / Évaluation
| Recherche-action | Autres recherches |
| Individuelle et coopérative. On évalue un processus, des transformations de notre compréhension, de la réalité. | Individuelle et concurrentielle. On évalue la méthode et la vérification de l’hypothèse. |
- Recherche-action
- Légitimation par les effets sociaux, la reconnaissance des collectifs et des formes d’évaluation coopérative ; éthique explicite et justice épistémique.
- Sa légitimité n’est pas un statut hérité, mais une reconnaissance acquise par la pertinence de la démarche pour le collectif.
- Spécificité de la recherche-action : évaluation par l’utilité sociale, l’appropriation et la transformation, en plus des critères de rigueur ; indépendance vis-à-vis des logiques extractivistes.
- Concepts clés :
- Légitimation : reconnaissance du caractère valable et utile d’une démarche par ses publics et ses effets, au-delà des seules instances académiques.
- Évaluation coopérative : co-construction des critères (usage, émancipation, transformation) avec les acteurs concernés.
- Justice épistémique : reconnaissance équitable des savoirs de groupes marginalisés, correction des biais de crédibilité.
- Exemples : évaluation partagée avec critères co-définis et publics ; co-évaluation par partenaires impliqués ; inscription des conventions citoyennes dans la Constitution pour effet légal réel.
- Recherche classique
- Légitimation institutionnelle par labels, financements, indicateurs et comités académiques ; évaluation compétitive par pairs.
- Exemples : habilitation et accréditation de laboratoires ; facteurs d’impact bibliométriques.
Quelques concepts clés
Outillage non exhaustif ouvert au débat
- Laboratoire social : espace ouvert reproductible comme dispositif légitimement la création d’espaces réflexifs autonomes de la part d’acteur.trice.s-chercheur.e.s, permettant l’appropriation d’outils en sciences sociales dans une auto-formation réciproque, créant ses outils d’évaluation et de diffusion de savoir à partir d’expérimentations en réponse aux problématiques des personnes concernées
- Auto-saisine : initiative autonome des acteurs sans commande externe pour poser une question de recherche pertinente pour leur milieu.
- Acteur-chercheur : personne ou collectif impliqué dans l’action et la recherche, assumant la double position, sans être défini par l’une d’elles, mais par l’articulation entre elles, pour transformer et connaître, processus non défini pas un statut, mais par une posture réflexive
- Posture réflexive : explicitation continue des positions, choix méthodologiques et axiologiques légitimement une production de savoir situé selon une logique en spirale dans un aller-retour entre action et réflexion, comprenant desretours partagés pour ajuster sa posture et l’intégrer dans une démarche globale existentielle.
- Tiers espace : espace autonome d’intermédiation, de libre accès et d’accueil inconditionnel, favorisant réflexivité, protection, délibération équitable, conjuguant des savoirs à visée émancipatrice et transformatrice.
- Robustesse : qualité des processus propres au monde du vivant, s’insérant dans un autre rapport au temps et à l’espace, développant une autonomie résistant aux perturbations et injonctions des normes performatives productivistes extractivistes des marchés de la recherche.
- Co-production de savoirs et conjugaison des savoirs : création de connaissances par diversité de contributeurs (académiques, professionnels, citoyens) en égalité de considération, rejoignant une « épistémologie redistributive »et une « épistémo-démocratie »
- Épistémologie redistributive : veille à une production et une restitution de savoirs renforçant les capacités collectives plutôt que l’extraction des savoirs d’une catégorie de population par et pour un secteur professionnel.
- Epistémo-démocratie : veille à l’égalité des savoirs et à l’éthique, combattant l’injustice épistémique qui se manifeste dans l’accès, la reconnaissance, et la production des savoirs.
- Épistémologie du sud : articule justice cognitive (droit au savoir, reconnaissance de la diversité des savoirs) et justice sociale (droits sociaux, lutte contre les inégalités) selon une « écologie des savoirs » : dialogue horizontal entre différents systèmes de savoirs (scientifiques, paysans, autochtones, spirituels, populaires)
- Savoirs d’expérience capacitant : savoirs issus des pratiques et vécus, mises à niveau avec les savoirs académiques, permettant une réutilisation effective par les praticiens, augmentant l’autonomie et la puissance d’agir.
- Scientificité située ou épistémologie située : validité ancrée dans le contexte, la cohérence et la reconnaissance par les communautés concernées, les savoirs sont contextualisés et co-construits; la « neutralité absolue » est remplacée par l’exigence d’une explicitation des valeurs/biais.
- Efficience pragmatique et légitimation sociale : mesure de la valeur d’un savoir par son utilité concrète et son pouvoir de transformation, capacités effectives d’agir et de choisir, développées par la démarche collective, reconnaissance par les populations concernées des effets et de la valeur sociale d’une recherche.
- Évaluation coopérative : définition de ses propres critères d’évaluation à partir d’espace réflexif dans un fonctionnement pluraliste et transparent selon une problématisation collective à partir des expériences situées, pas à partir d’une définition imposée.
- Recherche-action radicale : prise en compte de l’ensemble des dimensions humaines (individuelles, collectives et institutionnelles) dans un processus à la racine de production de savoir et de transformation.
- Sciences de la reliance : indisciplinarité, dépassement des logiques sectorielles, approche holistique dépassant l’addition des éléments, promotion d’une intelligence sociale en relevant des liens inédits entre différents domaines de la pensée et de l’action, entre savoir, acteurs, méthodes et milieux.
- Indisciplinarité : refus du cloisonnement disciplinaires scientifique ou professionnel, dépassant la simple interdisciplinarité, favorisant les processus instituants émergeant des situations plutôt que les formes instituées imposées de l’extérieur.
[1] Ces trois structures indépendantes mettent en place une formation « Acteur. trice-chercheur.e par la recherche-action » : https://recherche-action.fr/hugues-bazin/download/Certification-ACTEURC2B7TRICE-CHERCHEURC2B7E-par-la-recherche-action-CARA-T.pdf
Analyse comparée recherche-action / recherche classique 280.80 KB 132 downloads
Formation à la recherche-action radicaleWebinaire LISRA-REPAIRA du 4 mai 2026 – …Voir également :

