Nous avons besoin du récit des griots

Contribution pour un récit collectif

« Dans le monde humain, le temps est trois,

Le temps de dire, le temps de faire, le temps de voir.

Ainsi, quand vient le jour où ta parole est à dire,

Annonce !

Quand vient le jour où l’affaire doit être faite,

Agis !

Et quand vient le jour d’examiner tout ça,

Alors fais les comptes !

Le monde humain, ce sont ces trois temps là. 

 

Nous venons au monde entre des mains humaines

Nous nous en allons entre des mains humaines

L’humain ne se fait pas humain sans compagnie humaine.

L’humain ne se fait pas humain à son insu.

C’est pour cela qu’on dit :

L’ultime remède de l’être humain,

C’est son prochain.»

(Textes traduits de récits bamanans et maninkas rapportés par Jeli Baba Sissoko, Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé, in Jean Louis Sagot-Duvauroux, Sagesses du Mali, Aout 2015, publication électronique)

Nous ne faisons pas appel à la dimension anthropologique du griot comme élément de Fréderic_Keiff_LArbre_à_Palabres_Installation_2007_111culture situé et daté, mais à sa dimension symbolique  comme convention universelle qui permet de toucher au politique, à l’instar de l’arbre à palabres qui devient une forme symbolique. Il s’agit de rapprocher l’émergence d’une pensée complexe cruellement absente et l’action ou la parole des dominés contre la domination ; comment peut s’opérer une inversion  remarquable de l’histoire où les minorités et les peuples qualifiés de « a-historiques » peuvent jouer ce rôle de tiers dans les situations sociales contemporaines et interpeller ainsi chacun dans sa conscience et son rôle d’acteur ; comment l’intervention d’un tiers permet d’imaginer des espaces du commun.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux indique que « les grands récits que transmettent les griots et les chasseurs de l’aire mandingue sont émaillés de pensées immémoriales qui réfèrent les histoires et les personnages à une représentation partagée du monde et de la vie sociale. Dans les séquences chiffrées si caractéristiques des grands textes mandingues ou bamanan, le binaire est quasiment toujours exclu. Le monde est trois, quatre, sept, jamais deux. Et il se glisse souvent, à la fin des « nobles » évocations, un terme final tout à fait trivial qui réancre ce qui est pensé dans le mouvement de la vie ».

Qu’est-ce qui se passe si nous réintroduisons le chiffre trois (ou à partir de trois) ? Notre démarche en recherche-action nous conduit à explorer la dimension de ce « tiers-espace ».

On peut se demander à quel point la vision occidentale n’est pas empêtrée dans une relation binaire qui empêche d’aborder la complexité de la condition humaine et de replacer l’humain au cœur des processus, non par esprit « humanitaire », mais parce que comprendre les parcours existentiels, c’est comprendre l’intelligence sociale qui concoure à la résolution des situations actuelles. C’est du moins de cette manière situationnelle et intégrale que nous envisageons la dimension humaine au sein du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action.

Dépasser le chiffre deux, c’est donc ouvrir un champ du possible sans se présenter obligatoirement comme alternative à la relation dichotomique (économie privée / publique, décroissance / croissance, individualisme / communautarisme, etc.), mais plutôt comme l’hétérotopie de contre-espaces. Les « zones autonomes temporaires » des ZAD, des circuits courts, des ateliers d’autofabrication et d’autoformation dégagent de nouvelles perspectives. À travers des îlots volcaniques se laisse entrevoir un archipel qui serait une manière de faire société ensemble.

Si nous pouvons déplorer l’absence de nouveaux paradigmes susceptibles de décrypter cette réalité ni de nommer les luttes en cours, c’est en partie dû aux limites de la pensée binaire. Nous pouvons remonter l’origine de cette emprise au développement du pouvoir techniciste à partir du XVIIIe siècle, bien avant l’avènement de l’ère numérique.

Cette logique technicienne ne se résume donc pas aux avancées technologiques, elle se caractérise par l’instauration de processus autonomes obéissant à leurs propres règles en dehors d’une décision humaine. C’est dans l’injonction paradoxale que s’expriment toute la subtilité et la perversité du système : plus la présence humaine est officiellement sollicitée, moins elle est effectivement nécessaire. Le dispositif technicien agit comme une surcouche du dispositif de gouvernance dont il prétend augmenter les possibilités. Cet aspect froid méthodologique apparemment neutre et apolitique se présente finalement comme la seule orientation possible du processus. Non seulement tout contrôle et contre-expertise démocratiques sont empêchés, mais toute pensée alternative devient inconcevable et hérétique.

Dans cet univers, il n’y a pas de morale ou d’éthique, d’humanité ou d’inhumanité, il n’y a que les zéros et les uns propre au langage binaire. La logique technicienne cherche l’optimisation au moindre coût, elle est d’autant plus séduisante qu’elle est colportée par le vecteur humain sous l’apparence de la rationalité.

Selon cette logique implacable du virus qui a besoin de se propager à travers ses hôtes pour mieux les tuer, l’humain est donc le plus fidèle partisan et artisan d’une globalisation qui permet dans le même mouvement de détruire les écosystèmes avec leurs habitants aux quatre coins de la planète, d’instaurer les logiques financières complètement coupées des logiques de production,  de créer un modèle numérique de nos vies (« pattern of life ») dissocié de l’identité sociale des individus. Les exemples ne manquent d’une démission politique ou scientifique, à l’instar de la dernière démonstration flamboyante en Grèce prouvant que la logique technicienne peut éradiquer l’humanité bien plus efficacement qu’une occupation militaire. Et si Google ou Facebook ne sont pas incompatibles avec les régimes totalitaires, c’est que notre double numérique intronisé par les sociétés multinationales du Web 2.0 constitue notre plus fidèle gardien de prison. Nous avons cru les processus génocidaires comme le cauchemar du XXe siècle, pourtant c’est toujours cette même logique technicienne qui prévaut dans le traitement des vagues migratoires arrivant en Europe. C’est cette absence de pensée de la complexité qui empêche d’aborder le mouvement comme une donnée inhérente à la condition humaine.

Paradoxalement, c’est au plus fort de la domination coloniale entre le milieu du XIXe et du XXe siècle alors que l’Occident prétend être la seule Histoire et donner la leçon aux pays du Sud « hors histoire » que justement l’humain perd cette capacité à orienter l’histoire.

Nous avons urgemment besoin du tiers pour réintroduire l’humain en tant qu’acteur historique. Nous avons besoin du champ du griot, qu’il rouvre au cœur de nos cités l’espace public populaire de l’arbre à palabres. Il ne s’agit pas de revenir à l’ère prè-industrielle mais de concevoir comment s’insinuent des espaces du commun où chaque personne se réapproprie les capacités d’être acteur-chercheur de sa propre vie, sujet et non pas objet de l’histoire.

À partir du trois on peut penser autrement, on peut faire levier, on peut rendre visible le rôle du « Tiers État », cette révolution non écrite des Invisibles. Face au storytelling légitimant la domination auprès des dominés, peut exister un autre récit collectif, irrégulier, éruptif à l’opposé du récit lisse et linéaire façonné par la pensée binaire. Il nous reste à l’écrire.

One thought on “Nous avons besoin du récit des griots

  1. 7 août 2015 at 19 h 39 min

    Encore un peu confus, mais… Très intéressant !
    Je partage !

    Bonne recherche,

    David »

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