Nov 112014
 

Nous replaçons les labos en recherche-action dans l’enjeu social et scientifique contemporain comme nécessité d’ouvrir des espaces critiques et instituant à partir de l’expérimentation sociale. Autrement dit, il s’agit de rappeler l’urgence de relier mouvement d’une recherche contestatrice et luttes sociales émergentes sur de nouveaux modèles de pensée, d’organisation et de gouvernance. Ce textes est le fruit d’un espace collaboratif, partie émergée d’une intelligence sociale qui peut prendre des formes multiples sans en exclure les aspects rugueux, imparfaits, tâtonnant, elliptique, voire contradictoires. Cette tension est le propre d’une communauté d’acteurs-chercheurs dont la vivacité ne se mesure pas au nombre de « projets », mais au jeu de correspondances inédites entre des espaces concrets d’implication et des espaces réflexifs. C’est ce qui détermine notre capacité innovatrice et notre pertinence en sciences sociales, mais aussi nous sépare des modèles établis de la production de la connaissance et de la pensée politique. Face à la violence sociale et symbolique qui nous impose souvent des conditions de vie précaire, nous opposons impérativement des « Zones Autonomes à Défendre » de l’expérience humaine et de la pensée.

Provoquer des espaces créatifs et autonomes d’une pensée hétérodoxe comme nouveaux lieux de la critique sociale

Le processus de sectorisation, de spécialisation et de corporatisme autant du milieu de la recherche que celui de l’action sociale et culturelle conduit à la fois à une précarisation de ses auteurs et une destruction de la vie intellectuelle achevée par le conformisme qu’installent les logiques de pouvoir académiques ou néolibérales. Cela se traduit notamment par la fétichisassions des dispositifs comme les appels à projets pour les programmes ou à contributions pour les colloques et les publications qui, sous le couvert de méthodes prétendument rationnelles et scientifiques verrouillent la production de connaissance et nient l’intelligence sociale dont elle est issue. Que les sciences humaines et sociales, sensées devoir contribuer prioritairement à la connaissance des réalités actuelles soient quasiment absentes ou inaudibles dans les débats et les décisions des politiques publiques prouve le peu de considération dont bénéficie le système de production actuel de savoirs parcellarisés. L’humain subit ainsi une double réification : il peut être réduit à une donnée d’ajustement économique dont seuls les lobbies tirent profit ; il se trouve figé dans une appartenance identitaire essentialiste (Roms, immigrés, chômeurs, etc.), qui justifie toutes les discriminations.

Cette atrophie de la pensée empêche de nommer les formes émergentes de lutte et d’innovation, multiples, mais bien réelles tout en vidant les notions et concepts de leur portée critique, critique sociale pourtant indispensable et inséparable de la structuration des individus et d’une transformation de la société. L’écriture de soi et d’un récit collectif, la réflexivité, la praxis, la formation action, la recherche-action participent de ces processus qu’il est urgent pour chacun de se réapproprier.

Effectivement, si les structures traditionnelles de la recherche et les « corps intermédiaires » de l’action, ne peuvent plus jouer ce rôle, Il appartient à une génération d’« acteurs-chercheurs » d’ouvrir de nouveaux espaces d’une pensée autonome et complexe susceptible de mettre en dialectique la relation entre la multitude et la totalité, l’individu et le collectif, l’éprouvé et le rationnel, le sensible et l’intelligible. Ce faisant, nous contribuons à régénérer un débat public dont la dégradation est chaque jour un peu plus marquée.

Partant du principe que les sciences sociales ne se situent pas en dehors de la société, mais au contraire au cœur des rapports sociaux et qu’elles doivent s’ouvrir largement aux apports de tous les autres champs producteurs de savoirs et de création intellectuelle et artistique, le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action participe de cette tentative à travers l’ouverture de « labos sociaux » portés par des acteurs adoptant une démarche réflexive. Il n’est pas en cela « précurseur » ou « éclaireur », mais simplement en phase avec des mouvements situationnels (zones autonomes temporaires de type ZAD ou « Occupy », ateliers d’auto-fabrications et d’expérimentation de type DIY, fab-lab, réseaux d’éco-développent translocal en « décélération » et « décroissance » de type circuit-court, tiers-lieux, agriculture urbaine, nouvelles maîtrises d’usage de l’espace public, etc., etc.). Ces espaces d’implication ne sont pas en marges, mais au centre par l’interstice qu’ils occupent au cœur des territoires et des structures. Ils portent des processus profondément instituants. Bien que restant souvent dans l’angle mort de la connaissance pour les raisons déjà évoquées, la friction de ces contres-espaces est toujours porteuse de sens et riche d’expérience. C’est en soutenant ces expérimentations et leur capacité à rendre compte de leur réalité qu’il est maintenant urgent de procéder.

Ainsi, la pratique de recherche/action apparaît déjà comme un outil de régénérescence des pratiques éducatives et sociales, aujourd’hui enlisées dans les institutions socio-éducatives:

  • Protection de l’enfance à l’épreuve des mineurs isolés, des enfants roms, dont les pratiques, mais aussi les références théoriques sont actuellement en panne face à de nouvelles réalités sociales ;
  • Institutions de l’éducation spécialisée de plus en plus incapables d’intégrer les jeunes en situation de handicap qui leur sont confiés (dans une société qui n’insère plus grand monde) et qui se retrouvent confrontées à la question du sens de leur action ;
  • Institution scolaire elle-même de plus en plus en danger de ne se réduire plus qu’à la pratique de sa propre évaluation, à force de rejeter tout ce qui est éducatif, culturel et artistique en dehors d’elle-même ;
  •   Structures nées de l’éducation populaire de plus en plus assignées aux loisirs d’une frange de la population de moins en moins populaire ; pratiques du secteur social, de l’insertion à l’épreuve d’une précarisation tous azimuts de leurs publics.

C’est en dehors de ces institutions nées et définies dans un autre contexte historique, social et économique, que nous entrevoyons quelques principes pour une intervention sociale et éducative pertinente à l’heure de la globalité, du numérique et de la précarité.

Dans le domaine du travail, les chômeurs sont traités de resquilleurs-profiteurs. Ces « invisibles n’apparaissent que comme statistique alors que ne sont jamais valorisées les stratégies de contournement créateur de richesse. Même l’économie sociale et solidaire plus classique n’apparaît toujours pas comme une alternative à l’entrepreneuriat capitaliste comme le montre le sabordage actuel du secteur associatif pourtant générateur d’emplois. Le discours très à la mode de l’ « empowerment » et de la « participation » est d’abord celui d’une invitation à la servitude volontaire et génère nombre d’injonctions paradoxales car ceux qui le promeuvent ne font que préserver leur pouvoir.

Cette violence symbolique, économique et sociale continuera tant que ne se rejoindront dans les mêmes luttes les différentes précarités des travailleurs de l’humain, de la recherche et de la création comme le fut à certaines périodes le mouvement des intermittents.

Il s’agit donc d’une part de concevoir des stratégies d’évitement du « bruit » communicationnel pour réinvestir systématiquement l’espace public en adoptant une posture « indisciplinée » au sens propre, c’est-à-dire transdisciplinaire échappant aux catégories mentales et institutionnelles de construction normative du savoir. D’autre part, il s’agit de favoriser des « lieux du commun » où une diversité et une interdépendance peuvent se déplier et s’envelopper dans une logique écosystémique. Ces lieux existent déjà. Créativité et intelligence sociale s’y rejoignent pour produire de nouvelles connaissances en initiant de nouvelles pratiques.

Cette position est d’autant plus juste qu’il n’existe pas d’académisme pur. L’opposition radicale entre l’instituant et l’institué de la recherche est discutable ; ils vont de pair et vouloir se positionner en dehors du cadre institutionnel conduit parfois à se marginaliser. C’est, sans doute, sur le terrain des institutions que la recherche-action peut se développer et, à ce titre, les « appels à projets » constituent un moyen d’aller sur ce terrain pour que cette « friction », évoquée plus haut, puisse produire ses effets.

L’institutuant et l’institué sont des processus qui sont en articulation dynamique. L’opposition est vis-à-vis d’un rapport de domination qui est par définition un rapport d’exploitation autant symbolique qu’économique. La radicalité n’est pas pour nous une posture idéologique, c’est la recherche-action qui est une « science radicale » à l’instar de ce que disait de l’ethnométhodologie Albert Ogien et Louis Quéré, par la position de recherche éthique, relationnelle, situationnelle et par la nature des rapports sociaux. Effectivement, la question n’est pas de répondre ou non à des APP (appels à projets), d’être en marge ou dans l’institution et la vocation du LISRA n’est pas d’être un organisme de professionnalisation aux appels à projets.

Le problème c’est que les logiques de production de connaissance engendrent une normativité en dehors du champ de la recherche lui-même conduisant à instrumentaliser des démarches comme la recherche-action en simple méthodologie d’intervention participative et à fétichiser les dispositifs comme les APP qui alors deviennent une fin en soi comme modalité de perception de la réalité sociale.

L’enjeu est de provoquer les conditions d’une réappropriation critique à travers des espaces autogérés par des acteurs-chercheurs impliquées en situation qui s’autonomisent dans l’affirmation d’une posture réflexive. En cela, nos propos ne s’appuient pas sur une attitude puriste, mais sur une épreuve de la réflexivité.

Auto fabrication à Tulle, école ouverte dans le 91, « rue marchande » sur la petite couronne parisienne, université populaires des cultures urbaines, etc., ces processus en cours déssinent la cartographie d’un monde pluriel qui dépasse la juxtaposition d’expériences pour reformuler les liens que nous avons évoqués entre élaborations d’une pensée et pratiques contestatrices, critique sociale et processus d’émancipation.

Nous pourrions en profiter pour dégager une troisième voie ou un tiers espace au-delà d’une vision dichotomique entre académisme et création, scientificité et indiscipline, pour mettre en résonnance autrement cette dialectique. On aura compris que cette troisième voie ne s’entend pas simplement d’un point de vue scientifique, mais aussi politique, comme la nécessaire formation d’un corpus de connaissance susceptible de mettre des mots sur les processus d’émancipation, et les luttes sociales actuelles.

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