Août 112017
 

Qu’est-ce que la Recherche-action ?

La recherche-action est une démarche qui peut s’inscrire ou non dans un cadre professionnel, mais est toujours une recherche impliquée qui nécessite un engagement de l’individu dans son entièreté et pas seulement dans sa « surcouche » technicienne. C’est en cela aussi une démarche existentielle.

La recherche-action n’est pas une recherche « déductive » qui va poser une hypothèse à partir d’une problématique pour aller la vérifier sur un « terrain ». C’est une recherche « inductive » qui construit une réponse à partir d’une expérience vécue en situation. Les personnes ne sont pas « objet » mais « sujet » de la recherche. On ne peut pas faire « de » la recherche-action sans être « en » recherche-action.

C’est ici que l’acteur rejoint le chercheur et réciproquement : l’expérience devient une recherche pour l’acteur et la recherche une expérience pour le chercheur. L’acteur comme le chercheur se retrouve sur cette position spécifique de l’acteur-chercheur qui n’est ni un statut ni une profession, mais une démarche où l’on tire une connaissance de son expérience pour ensuite réintroduire ces acquis dans l’expérience.

En mesurant ce qui se produit, on comprend l’intérêt du processus. Cet aller-retour dans un cheminement en spirale entre mode d’implication et mode d’analyse est appelé « réflexivité ». C’est une « science de la pratique ».

Qu’est-ce que n’est pas la recherche-action ?

Ce n’est pas de l’ingénierie de projets ou de la recherche fondamentale. La recherche-action ne peut non plus se résumer à une méthodologie au service de la recherche ou de l’action bien qu’elle se fasse souvent instrumentaliser dans ce sens. C’est une forme autonome et hybride entre l’action et la recherche créant ses propres référentiels d’opérationnalité et de scientificité, d’engagement et de production de connaissance.

C’est en cela que la recherche-action dépasse les champs disciplinaires universitaires et sectoriels professionnels pour être trans-disciplinaire et trans-sectorielle tout en allant puiser les éléments qui l’intéressent là où ils se trouvent aussi bien dans le champ académique que pragmatique.

Cependant demeurent des ambiguïtés. Différentes approches se présentent comme recherche-action, à la faveur des injonctions de « participation » et d’« expérimentation » des politiques publiques sans remplir véritablement les critères posés dans la précédente question. Que veut dire « participation » à un dispositif sans pouvoir d’orientation du processus qui l’anime ou « expérimentation » sans capacité de créer ses propres référentiels ?

Pour notre association Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action, sortir de l’ambiguïté, c’est poser la recherche-action comme « science radicale, intégrale, situationnelle ». Maintenant, c’est à chaque acteur-chercheur de construire son cheminement.

À quoi sert-elle ?

Elle permet de lier un mouvement d’émancipation et de transformation sociale avec une production de connaissance. En introduisant un récit au cœur de ces mouvements individuels ou collectifs, elle contribue à concevoir des outils et des cadres susceptibles de penser la réalité contemporaine et donc agir sur elle. En posant des mots sur leurs conditions et situations, les personnes se réapproprient un sens historique en tant qu’acteurs et auteurs de leur propre vie, voire une conscience en tant que minorité active.

Marche en mémoire d’Adama Traoré le 23 juillet 2017

La recherche-action est particulièrement adaptée dans les situations humaines par définition complexes nécessitant de mobiliser une intelligence sociale. Elle contribue ainsi à l’élaboration, la légitimation et la validation d’une contre-expertise ou de labos citoyens : expérimentation et modélisation, expertise territoriale et mobilisations locales, analyse institutionnelle, mis en place de collectifs et laboratoires sociaux, structuration de réseau, plate-forme et écriture collaborative, cycle de formation-action, valorisation des parcours d’expérience, évaluation de projet et analyse prospective, conception de modèles de gouvernance et du partage du commun…

Combien de temps ça dure ?

Une recherche-action peut s’instaurer dans un cadre informel ou institué, s’auto-saisir ou être commandée, sa durée est donc très variable, mais une recherche-action peut difficilement s’inscrire dans une courte durée puisqu’elle s’appuie sur l’expérience humaine par nature incompressible. Il y a donc une tension entre logique de productivité qui impose un résultat à court thème selon le modèle entrepreneurial ambiant et logique expérientielle s’inscrivant dans un temps long car elle ne se résume pas à mobiliser des compétences.

Sur un plan existentiel, la recherche-action n’est donc pas un projet limité dans la durée. Elle peut se comprendre comme une formation-action tout le long de la vie avec des séquences temporelles plus ou moins engagées. C’est ce rapport à l’espace et au temps qui crée des situations particulières d’implication de l’acteur-chercheur que nous appelons « tiers espace » ou « espace intermédiaire de l’existence ».

Sur un plan professionnel et institutionnel, elle dépend essentiellement de la manière dont est négociée la commande initiale. S’agit-il des acteurs qui se mobilisent pour répondre à un besoin ou d’une institution qui cherche à répondre à une question ? Dans les logiques interpartenariales se confrontent aussi le temps électoral et le temps du projet.

Avec quels moyens ?

Les moyens renvoient à la question de l’autonomie de la recherche-action. Il est effectivement difficile sans autonomie de favoriser une intelligence collective, contribuer à une créativité populaire, établir de nouveaux référentiels, provoquer des contres espaces d’expertise.

Cela dépend évidemment du type de recherche-action et son rapport au temps décrit dans la précédente question. Soit les acteurs comme les chercheurs puisent leurs propres ressources et celle de l’environnement pour répondre à ces conditions d’autonomie, soit ils dépendent de dispositifs extérieurs de type « appel à projets » qui sont rarement conçus pour accueillir une démarche en recherche-action.

La réalité se situe comme toujours en tension entre ces deux pôles autonomie et instrumentalisation, subversion et subventions. Le meilleur équilibre est trouvé quand la recherche-action s’articule avec une recherche collaborative impliquant des partenaires institutionnels soucieux de préserver cette autonomie et intégrant la démarche dans leur propre structure.

Des exemples ?

Écriture collaborative et formation action

La plate-forme ressources « www.recherche-action.fr » est devenue depuis 2002 un élément de référence en ce domaine et participe à la valorisation d’espaces d’innovation validés par la connaissance issue de l’expérimentation sociale (voir actes du LISRA).

La rencontre avec une génération de jeunes acteurs sociaux et culturels contribua à l’ouvrage « Espaces populaires de création culturelle : enjeux d’une recherche-action situationnelle » (INJEP, 2006). Cette mise en visibilité d’un réseau d’acteurs-chercheurs interrogeant le rôle des sciences sociales provoqua en 2009 la création du « Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ».

Un nouveau numéro des « Cahiers de l’action » de l’INJEP est en cours de préparation sur les « processus d’émancipation et de transformation » et donnera lieu à un forum le 16 octobre 2017 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord.

Constitution de labos sociaux in situ et de pôles d’intelligence collective

Un exemple récent, le collectif « Rues Marchandes » est né fin 2014 de la nécessité de provoquer une intelligence collective autour de la question des récupérateurs-vendeurs appelés aussi « biffins » convoquant autour d’eux militants, citoyens, chercheurs, créateurs, formateurs, travailleurs sociaux, entrepreneurs et innovateurs de l’économie sociale, etc.

Cortège des biffins à fête du travail du 1er mai 2017

À travers ces ateliers Les Rues Marchandes se conçoivent comme un dispositif méthodologique et opérationnel inventant de nouvelles formes de collaboration avec tous les partenaires concernés en les invitant à partir d’un processus du bas vers le haut, de la maîtrise d’usage à la maîtrise d’ouvrage.

Cette démarche de recherche-action reflète en creux l’absence de connaissances et de reconnaissance pour cette activité et la nécessité de concevoir une autre économie au « rez-de-chaussée » des villes.

L’autre chantier de ce collectif est donc de créer un pôle de ressources dont les sites http://recherche-action.fr/ruesmarchandes et http://recherche-action.fr/ateliersbiffins. Ces ressources partagées permettent de mettre à disposition des outils pour susciter des réflexions et des rencontres autour des problématiques soulevées par les biffins en matière de culture, d’espace public, d’économie populaire, de statut du travail, etc.

Les Rues Marchandes décrivent ainsi la possibilité de provoquer, négocier et accompagner des expérimentations dans l’espace public susceptibles de prendre en compte l’ensemble du travail des récupérateurs vendeurs et du cycle économique de l’objet : récupération, tri, stockage, valorisation, vente…

 

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Août 092017
 

L’éducation populaire réinterrogée par la recherche-action dans un travail de la culture

Où et comment s’incarne le projet émancipateur et transformateur ? Qui sont les acteurs populaires de ces mouvements ? Quels sont les dispositifs et les outils de ce processus ? Pourquoi ces acteurs ne se revendiquent pas nécessairement de l’héritage de l’éducation populaire, voire contestent cette notion ?

Une praxis sociale

Une transformation de la société ne peut se concevoir sans une émancipation individuelle et collective et réciproquement, des personnes autonomes ne peuvent s’affirmer comme minorité active sans un mouvement de transformation sociale qui les qualifie comme acteurs historiques.

Le projet de l’éducation populaire s’est renouvelé dans les luttes sociales du Front Populaire de 1936, puis la culture du maquis, de la désobéissance, de l’utopie combattante des années quarante d’où sont provenus les cadres émancipateurs de la France d’après-guerre à l’instar de Joffre Dumazedier[1] l’un des fondateurs de Peuple et Culture. Sur ce terreau s’expérimenta la pratique de « l’entraînement mental[2] » comme formation intellectuelle pratique des cadres militants de la vie associative, coopérative et syndicale s’inscrivant dans la tradition de Condorcet d’une éducation tout au long de la vie ou « l’art de s’instruire soi-même ».

Cette dynamique relève d’une « praxis sociale », selon laquelle la conscience de sa pratique d’acteur est inséparable d’une analyse critique des rapports sociaux. Il n’y aurait pas d’articulation entre émancipation et transformation si ne s’exerçait pas cette conscientisation qui est une autre manière de nommer un « travail de la culture ».

Quelle est l’importance de ce travail de la culture[3] ? Il se décrit déjà par la capacité de rassembler les éléments de la culture au quotidien[4] comme premières ressources mobilisables et structuration de résistance, notamment pour les personnes sans capital économique. La seconde dimension est une transmission en situation par autoformation réciproque et intergénérationnelle permettant de se réapproprier collectivement un savoir pragmatique en croisement avec d’autres savoirs (professionnels, scientifiques). Il se poursuit enfin par une symbolisation susceptible, notamment à travers l’art et la science, de permettre à ce processus d’être diffusé et assimilable par tous comme point de référence au-delà des langues et des cultures particulières.

Mais, dès les années soixante-dix ce processus commence à se dissoudre avec la notion même de culture vidant de sa substance le projet de l’éducation populaire qui se maintient plus que par ses institutions et ses activités professionnelles sectorielles suppléant à la crise de l’État social.

Pour réarticuler aujourd’hui émancipation et transformation par un travail de la culture, il nous faudrait dégager une nouvelle pensée politique de la culture à travers une analyse critique. C’est là où la démarche de recherche-action prend toute sa place.

Symptomatique de cette désarticulation, l’apologie de l’émancipation individuelle sans transformation de la société consacre la prédominance de l’idéologie néolibérale entrepreneuriale renvoyant l’individu à sa seule responsabilité, le précaire à sa solitude et les sciences sociales aux oubliettes. L’ubérisation de la société et la dérégulation sauvage n’en sont que les derniers avatars économiques.

Et inversement, la transformation sans l’émancipation sous l’argument de dépasser les blocages sociétaux confirme la prise de pouvoir technicienne d’opérateurs agissant du haut vers le bas et s’érigeant en nouvelle oligarchie derrière un vernis démocratique. Il est d’autant plus compliqué de cerner ce rapport de classe/castes qu’il se pare du discours de la « créativité » délégitimant celle émanant des couches populaires, enfumant les esprits d’une nova langue gorgée d’accents progressistes, chantre des nouvelles technologies et de la mondialisation, raflant les symboles révolutionnaires[5] pour mieux les dépouiller de leurs forces subversives.

Autre indicateur, le discours de la « participation » et du « pouvoir d’agir » (ou « empowerment ») convoqué dans toutes les strates de décision sous des inflexions « éducation populaire » cache mal une injonction paradoxale. De fait, la participation comprise comme modalité de gouvernance n’est pas là pour restaurer le lien entre émancipation et transformation, mais au contraire vérifier qu’il ne puisse pas s’établir en contre-pouvoir. Les promoteurs de la participation, surtout s’ils sont de bonne volonté, deviennent les meilleurs supports d’une aliénation vérifiant l’axiome que toute domination ne peut s’établir sans le consentement des dominés. On peut tout autant se poser la question si la thématique au goût du jour d’une « science participative » peut infléchir cette logique[6].

C’est bien au cœur de ce jeu que se situe l’enjeu à la fois humain et politique dans la possibilité d’émettre une analyse critique des mutations et produire de nouvelles connaissances ; de se constituer comme acteur et minorités actives orientant les choix de société, notamment par la reprise d’un récit collectif comme ressource ; d’apporter des éléments éthiques et méthodologiques d’une contre-expertise quant aux mécanismes de transition.

Désarticulation des années quatre-vingt

Le développement exponentiel de la société de consommation consacre la marchandisation généralisée du mode de vie, dépassant la sphère du travail pour occuper le champ du temps « libre ». C’est justement dans cet espace que l’éducation populaire des années soixante pensait porter son projet émancipatoire, espace dorénavant saturé par un capitalisme cognitif exploitant la matière existentielle au-delà de la simple force de travail. Ou plus précisément, c’est l’ensemble de la société civile qui est converti aux normes de l’entreprise s’imposant comme seul horizon acceptable et pensable.

Quelles sont les raisons pour lesquelles la culture n’a pas pu jouer ici son rôle politique ? Relevons trois facteurs principaux.

Constatons la perte d’autonomie des quartiers populaires qui s’inscrivaient dans un rapport de luttes sociales ne séparant le cadre de vie de celui du travail à l’instar des « banlieues rouges », des régies de quartier, des mouvements pour les droits des minorités revendiquant une citoyenneté culturelle, des fêtes populaires autogérées comme les concerts « Rock Against Police ». C’était il y a 35 ans, l’organisation autonome des quartiers… A partir de ces concerts gratuits et auto-organisés, l’idée est « de brancher des gens qui vivent dans la même merde, qui partagent les mêmes besoins, les mêmes envies », de créer des occasions de rencontres et de circulations à l’intérieur des cités, mais aussi entre différentes banlieues. Dans une conjoncture particulièrement tendue, face aux meurtres, au racisme et à l’occupation policière, l’enjeu est de se réapproprier « le territoire social » de la cité. Et donc, pour les « jeunes immigrés et prolétaires de banlieue », cible et bouc-émissaire principaux de l’idéologie sécuritaire, de s’affirmer et de prendre la parole de façon autonome, en dehors des cadres et des discours établis. A travers la recherche d’un imaginaire et d’une identité collective propres, il s’agit très concrètement d’arracher une possibilité d’existence, d’affirmer ses besoins et ses aspirations à une autre vie. Ces organisations solidaires dessinaient une géographie territoriale de leurs propres ressources susceptibles de constituer autant de pôles de résistance, notamment à travers un tissu associatif fort et autonome.

L’ « affaire Théo » à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois le 2 février 2017[7], au-delà du grave préjudice physique et moral a soulevé autant l’indignation parce qu’elle synthétisait la désagrégation sociale et culturelle renforcée par une ségrégation territoriale et raciale de ces dernières décennies. Une quarantaine d’années plus tôt c’était une cité ouvrière dont les luttes dans l’industrie automobile servaient d’exemple [8]. Les quartiers populaires ont toujours été en lutte. Ce qui rend aujourd’hui le caractère répressif intolérable, c’est la déconstruction des organisations autonomes de résistance sans accorder aux révoltes émeutières le statut de luttes sociales[9].

La déperdition d’un travail de la culture s’est également opérée sous le double mouvement d’une mondialisation et d’une localisation de la culture lui enlevant son caractère processuel (ressources, transmission, symbolisation) pour la naturaliser comme objet : objet marchand standardisé d’une industrie culturelle et objet identitaire assigné à une forme ethnique ou territoriale. La montée des fondamentalistes est un marqueur politique de cette double emprise qui n’offre plus de prise autrement que dans une construction de la réalité de l’ordre de la croyance. Les nouvelles technologies n’offrent pas plus la raison d’une défense démocratique. En nous servant de béquille intellectuelle, elles atrophient l’exercice critique de vérification des faits dans la profusion du mensonge (Hoax, troll, fake news, canulars) au profit de groupes affinitaires confortant les obscurantismes et les conspirationnismes.

Enfin, à partir des années soixante-dix et surtout à partir de l’extension de l’industrie culturelle dans les années quatre-vingt, la professionnalisation de ce travail de la culture conduit à la production d’une surcouche appelée « le culturel » constituer par ceux qui vivent de la médiation et de la diffusion culturelle. L’éducation populaire n’échappe à pas à cette professionnalisation et sectorisation des processus de solidarité, d’émancipation et de transformation. Tandis que les métiers traditionnels d’accompagnement du travail social sont en crise et s’inscrivent de plus en plus dans une logique de contrôle, de nouvelles professions apparaissent telle que l’animateur socioculturel, l’agent développement local ou le médiateur social et culturel. La marchandisation du secteur de la formation permanente change les cadres de l’éducation populaire en prestataires de services en direction des couches intermédiaires du secteur socioculturel sans toucher les populations qui souffrent le plus.

Cette couche technicienne et son idéologie techniciste, de l’ingénierie de projet au « design social », censée améliorer les conditions de vie à tendance à fétichiser l’outil d’intervention qui devient une finalité en soi plutôt que de s’appuyer sur les processus d’émancipation et de transformation.

Se réapproprier les espaces d’un travail de la culture

Si les décennies 1980-2000 conduisent à une forte désagrégation des formes de résistance dans et en dehors de la sphère du travail, où peut s’exercer de nouveau un travail de la culture ? Les acteurs de chaque époque sont pris dans les contradictions des relations de pouvoir où chacun s’affaire à la reproduction des structures et à leur subversion. Il est donc toujours possible de recréer ou investir des espaces pour que la société soit pensable autrement. C’est ainsi que l’occupation d’espaces délaissés se propage à partir des années 2000.

Le système hégémonique de l’économie néolibérale crée les conditions de sa propre faiblesse. La société postindustrielle de la mondialisation, du productivisme, de l’interconnexion et de l’hyper vitesse a laissé des pans entiers de la société en friche, notamment les anciennes zones industrielles, les quartiers populaires, les territoires ruraux et les villes de moyenne importance en dehors des grands pôles régionaux qui se présentent comme « créatifs, fluides et flexibles » à l’image du profil des employés subordonnés à cette économie.

Si le phénomène de zones d’abandon n’est pas nouveau dans les périodes de mutation, celui-ci est d’ampleur inégalée. Nous pourrions alors concevoir que dans les zones reléguées, voire dévastées, s’opèrent des reconfigurations à l’instar des tiers paysages[10] » dont la déprise de l’activité humaine favorise un nouvel équilibre écosystémique. Si le monde policé tenter à comparer les zones en friche à des contrées sauvages délabrées nous pourrions répondre que le côté sauvage est plutôt du côté du monde financier dérégulé et qu’au contraire peut-être que dans c’est tiers espace pourrait s’instaurer une créativité non marchandisée ? Il n’en demeure pas moins que ces indicateurs d’une transition ravivent les tensions politiques et que cette géographie sociale des territoires délaissés et des populations invisibilisées alimente des idéologies réactionnaires, néolibérales ou transformatrices suivant justement le rôle attribué à la culture.

Dans sa forme réactionnaire est évoquée une « France périphérique » en opposition aux centres urbains mondialisés. C’est une essentialisation culturelle des territoires délaissés selon des critères identitaires. Ce serait la France d’en bas qui voterait Front National et serait confrontée à l’insécurité culturelle. Le géographe Christophe Guilluy[11] a rendu célèbre cette thèse qui alimente un néoconservatisme xénophobe et nationaliste.

Dans sa forme néolibérale, ces espaces font l’objet de convoitise. Sous le couvert d’une « reconquête des territoires » ou de « l’attractivité des territoires », des bataillons d’artistes, d’architectes et autres consultants sont convoqués pour justifier cette conception de l’aménagement. Ici la notion de créativité est détournée non pour soutenir une autonomisation des plus défavorisés, mais pour servir les intérêts de catégories socioprofessionnelles intermédiaires qui maîtrisent les clés de langage et apparaissent comme légitimes en matière de développement.

Idéologies réactionnaires et néolibérales se recoupent dans une vision culturaliste rigidifiant toute articulation entre émancipation et transformation. Peut-on imaginer une troisième configuration où puisse se loger dans ces tiers espaces un véritable travail de la culture réinterrogeant le projet d’une éducation populaire ?

Face au resserrement d’une politique économique contrainte par des logiques gestionnaires et techniciennes où l’humain n’est qu’une variable d’ajustement, où l’ensemble de la société civile est converti aux normes de l’entreprise et que toutes les dimensions existentielles sont marchandisées, est-ce que d’autres formes d’entreprise peuvent se déployer dans des « contre-espaces » comme les soutiennent les ZAD et autres zones autonomes ?

Une respatialisation qui mise sur une créativité non productiviste, une créativité populaire revient à revendiquer et assumer un « art du bricolage » comme culture de résistance et d’autoformation réciproque[12]. Elle se caractérise par la capacité de prendre en compte des situations aléatoires contribuant à une culture de l’incertitude facilitant la revalorisation par le détournement des situations déclassées ou reléguées.

Cette architecture fluide selon une maîtrise d’usage des espaces se construit dans la confrontation avec les matériaux bruts à disposition ou à proximité. Elle contribue à une économie populaire[13] basée sur les ressources endogènes du territoire et une économie du commun[14] impliquant une autre manière de faire collectif. Le principe de processus est préféré à celui de « projet » dans une approche intuitive et réflexive. Sans exclure toute forme de professionnalisation, celle-ci emprunte des chemins braconniers où est valorisée sa propre façon d’organiser, de classer, de hiérarchiser ses modes de validation et de jugement, distincts de ceux de l’institution, de l’entreprise ou de l’école académique.

Ainsi les tiers espaces favorisent des formes hybrides d’une autre créativité. Relevons quelques exemples :

  • En Limousin s’organise un cycle sur le travail animé par l’association Medication Time et le concourt de Peuple et Culture, espace d’autoformation où l’on met en résonance, en débat, ses vécus du travail et ses recherches.
  • En région parisienne, le collectif Rues Marchandes travaille dans les espaces informels d’une économie populaire et organise des ateliers pour l’écriture d’un guide culturel des droits des récupérateurs vendeurs.
  • Le réseau tiers Lieu Nomade organise avec le labo social des lieux temporaires de croisement sur la question des tiers espaces et du territoire.
  • La ManuFabrik, notamment les activités de l’AmorçÂge ouvrent avec les acteurs du quartier populaire de l’Ariane à Nice l’espace de l’Utopie qui se décline sur le quartier en contre-espace les jours de marché, tiers-paysage de jardins partagés, locaux d’un tiers-lieu permanent, etc.
  • À Grenoble la Chimère Citoyenne a ouvert un espace de partage inédit, justement parce que c’est « un lieu qui ne propose rien, pour que tout soit possible », une des caractéristiques communes à toutes ces expériences.
  • Les squats comme celui du Clos Sauvage en banlieue de Paris sont des architectures écologiques qui questionnent le mode d’habitat et d’aménagement du territoire renvoyant à des modes de vies individualistes qui multiplient les dépenses matérielles selon un monde dominé par le chiffre et la pensée rationnelle.
  • Une démarche en pédagogie sociale portée par l’association Intermèdes expérimente dans les bidonvilles Rroms de nouvelles façons de vivre et travailler et éduquer ensemble hors institution, développant les potentiels de création et d’expression des enfants selon les principes d’inconditionnalité de l’accueil et de recherche de l’autonomie.
  • Les Parcours Numériques dans les Pays de la Loire proposent des croisements recherche-action autour de la culture numérique et l’éducation populaire, rejoignant l’expérience de fablabs quand ils prennent le sens d’autofabrication collective.
  • Des bricoleurs artistes se rebellent contrent les circuits de diffusion et de classification, retrouvent leurs « publics » dans une expérience en ateliers pour « faire des trucs ».
  • Le « mouvement des places » et le maillage en réseau de Nuit Debout en résonance avec les mouvements sociaux de mai 2016 sur la loi travail se perpétuent et s’infiltrent sous des espaces multiformes qui interrogent les modes d’organisation et de gouvernance entre horizontalité et verticalité.

À la vue de cette présentation, la question se pose si la notion de tiers espaces couvre une simple juxtaposition d’expériences artificiellement regroupée par une construction sociologique et idéologique ou si elles participent d’une approche de la complexité susceptible de comprendre les conditions d’une transition.

La diversité des parcours et des contextes de formation et leur éparpillement sur les territoires conduiraient à les considérer plutôt comme des îlots séparés. Ces expériences entrent difficilement sous des labels, passant et pour cause, sous les radars des observatoires institutionnels.

On peut y voir au contraire une concordance puisque ces situations au rez-de-chaussée des villes et des campagnes constituent la plus petite unité de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune politique.

Parce que ces situations n’émanent pas d’une volonté descendante, mais opèrent par processus émergeant, elles nous poussent à chercher s’il n’existe pas une trame sous-jacente qui ramifie ces îlots en archipel dans un autre rapport au développement et aux territoires, dans la constitution de minorités actives, dans l’autoformation de compétences collectives et dans un travail réflexif.

Un autre enjeu est celui d’un récit collectif où les acteurs de ces espaces ne se revendiquent généralement pas de l’histoire de l’éducation populaire[15] ou d’autres traditions militantes. S’il y a un récit des luttes, il est en train de s’écrire confirmant que nous sommes dans un travail de la culture permettant d’articuler processus d’émancipation et de transformations sociales où chacun peut se définir comme acteur social et producteur de connaissance dans la capacité à travailler sur sa propre expérience.

Il ne s’agit pas de provoquer une nouvelle labellisation sous le prétexte de chercher une unification entre ces différentes expériences. Ce serait contribuer à la reproduction d’un rapport de domination, où nous avons vu comme combien il était facile d’instrumentaliser le rôle de la culture et détourner des notions d’innovation sociale. Nous avons notamment remarqué que les labels de « nouveautés et d’innovation » conduisent à transformer un processus en produit marchand dans un rapport docile au travail sous le couvert des nouvelles technologies, du coworking, des start-up et autres incubateurs de projets.

Mais rien n’empêche de défendre une autre conception de l’innovation sociale qui n’a pas obligatoirement un lien avec ces « nouveautés », mais cherche selon un principe de créativité populaire à répondre directement et durablement par des services aux populations qui en ont plus besoin en partant de ses propres ressources et capacités de mobilisation. Les tiers espaces seraient symptomatiques de cette recomposition d’un art de faire et d’être.

Réhabiliter la fonction des sciences sociales par la recherche-action

La recherche-action peut être une manière de répondre à ce paradoxe d’établir des correspondances sans imposer une unification, de reconnaître, valider et valoriser ces espaces tout en se refusant à une modélisation conduisant à une labellisation. Il s’agit donc moins de reproduire des dispositifs que d’établir des référentiels par une praxis des espaces, cette science des pratiques amenant à une analyse critique des rapports de production et de pouvoir.

La recherche-action vise à privilégier ce caractère processuel de la création dans des espaces du commun où se croise une diversité dans des dispositifs d’ateliers et d’autoformation, dans une manière de se confronter aux situations redistribuant les rôles socioprofessionnels.

À travers la rencontre de ces « espaces intermédiaires de l’existence »[16] et des acteurs qui les portent, s’est structuré pour nous de manière intuitive et non instituée une démarche de recherche-action depuis le début des années 2000 qui pris la forme d’un réseau appelé « espaces populaires de création culturelle »[17] puis d’un « Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ».

Le statut d’« acteurs-chercheurs » caractérise une posture existentielle éthique qui n’est pas directement reliée à un statut professionnel et permet d’autant mieux de questionner ces statuts dans leur cœur de métier. Cela évite la prise de pouvoir d’un savoir sur un autre au profit d’un croisement des savoirs entre l’apport des métiers, de l’expérience pragmatique et de l’outillage conceptuel.

C’est en cela que la recherche-action permet d’ouvrir un imaginaire instituant et favoriser l’émergence de contre-espaces qui se caractérisent par la possibilité à la fois d’imaginer une autre manière de faire société tout en développant des compétences en matière de contre-expertise. Peut s’y réinventer des stratégies émancipatrices, formatrices, transformatrices, subversives constituant autant d’inscriptions des luttes dans le champ social.

La recherche-action en tant que science transdisciplinaire voir « indisciplinée » permet d’aborder un travail sur la complexité en favorisant des mises en relation inédite. Effectivement, les disciplines propres au savoir académique ont leur « forme épistémique » qui les porte vers une certaine vision du monde. En décryptant les modes de production de connaissance, on comprend comment les stratégies de savoir se rapportent aux idéologies qui s’expriment dans la manière d’organiser la connaissance. Cela permet d’analyser une certaine perte d’influence des sciences sociales sur l’éclairage des mouvements de transformation, quand elles ne sont pas explicitement assimilées au pouvoir dominant.

La recherche-action rappelle une des fonctions originelles des sciences de la société quand elle renoue avec la tradition d’un engagement où les chercheurs n’éludent pas leur responsabilité d’acteur en matière de changement et ne manquent pas de nous rendre visibles les enjeux d’une implication en faveur de la justice sociale, de l’égalité et de la démocratie. On peut dans ce sens considérer le dispositif en labo social comme la possibilité de la société civile de travailler sur elle-même : partir des processus plutôt que des dispositifs ; légitimer la posture de l’acteur-chercheur ; valider de nouveaux référentiels qui permettent une diffusion et une réappropriation de la connaissance dans un travail critique ; accompagner des expérimentations pour qu’elles ne restent pas seulement expérimentales et s’inscrivent de droit dans une maîtrise d’ouvrage d’un développement territorial.

Nous pouvons alors poser ce que seraient quelques-uns des référentiels des tiers espaces d’une transition :

Ce sont des espaces transfrontaliers de croisement où peut s’exprimer et se confronter une diversité, où peut être validé un savoir pragmatique, avec des parcours d’expériences hétérogènes permettant aux personnes d’élaborer une contre-expertise.

Ce sont des espaces hybrides dans le sens où il permet à chacun d’interroger son cœur de métier, sa posture socioprofessionnelle en faisant un « pas de côté », mélanger des compétences et des expériences dans le sens d’une intelligence collective ;

Ce sont des espaces de réflexivité et d’autoformation amenant chacun à s’interroger sur sa pratique et à comprendre en quoi la connaissance produite à partir de ses propres matériaux expérientiels alimente un processus de transformation individuelle et sociale ;

Ce sont des espaces écosystémiques d’interdépendance et de régulation entre des formes d’activités socio-économiques permettant de répondre aux besoins vitaux tout en expérimentant une autre manière de faire société.

 


Hugues Bazin, conférence dans le cycle « comprendre ce qui nous arrive » organisé par Peuple et Culture, Paris, 7 avril 2014.


[1] Pierre Bitoun, Les hommes Uriage, Paris : La Découverte, 1988.

[2] Isabelle Lévy, Dominique Païni, Pratique de l’entraînement mental, Peuple et Culture, 1979.

[3] Hugues Bazin, Les conditions-pour-une-pensee-politique-de-la-culture, rapport pour la fédération des Centres Sociaux et Culturels de Gironde, 2013

[4] Dans les tactiques du quotidien, on retrouve chez Michel de Certeau cette approche souple et heuristique en termes d’articulations, d’emplois et de réemplois de contenus et de faires. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1. : Arts de faire et 2. : Habiter, cuisiner, Paris : Gallimard, 1980.

[5] Alors que l’idéal révolutionnaire s’était structuré dans la conscience de classe, notamment dans l’opposition droite / gauche, aujourd’hui c’est l’effacement de ce rapport qui es présenté comme « révolutionnaire » à l’instar du titre du livre d’Emmanuel Macron « Révolutions ».

[6] Laetitia Delhon, « La science participative peut-elle réenchanter la démocratie ? », TSA no 82, 2017, pp. 10-12.

[7] Le 2 février, dans la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Théo L., 22 ans, est gravement blessé, violé par une matraque télescopique d’un policier.

[8] Les luttes sociales portaient autant sur le travail que sur le logement, les lois discriminatoires d’expulsion, les actes racistes. Les grèves sont l’occasion de libérer une parole muselée. Les quartiers populaires trouvent une certaine autonomie dans cette articulation entre luttes professionnelles et luttes des minorités.

[9] Hugues Bazin, Police des banlieues, contremaitre du néo capitalisme, www.recherche-action.fr, 2017

[10] Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage,, 2004

[11] Christophe Guilluy, La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris : Flammarion, 2014

[12] Hugues Bazin, Contre-espaces d’une économie créative et populaire, recherche-action.fr, 2017

[13] L’économie populaire désigne l’ensemble des activités économiques et des pratiques sociales développées par les groupes populaires en vue de garantir, par l’utilisation de leur propre force de travail et des ressources disponibles, la satisfaction des besoins de base, matériels autant qu’immatériels.

[14] Ensemble des activités ne relevant ni du secteur public ni du secteur privé à but lucratif, et qui œuvrent à l’intérêt général. Un bien commun répond à des critères de de non-exclusion et de non-rivalité. : on ne peut exclure personne de son usage, et l’usage par un individu n’empêche pas celui d’un autre. Cela ouvre des droits : accès aux connaissances, droit culturel, droit à un environnement sain, droit aux ressources naturelles équitablement partagées, droit au patrimoine commun de l’humanité.

[15] Hugues Bazin, « Les enfants non reconnus de l’éducation populaire », revue Agora débats/jeunesses n° 44, L’Harmattan, 2007, pp.46-61.

[16] Hugues Bazin, « Les espaces intermédiaires de l’existence », revue Arpentages No 9, Scènes Obliques éditions, 2012, pp.33-45.

[17] Hugues Bazin, Espaces populaires de création culturelle : enjeux d’une recherche- action situationnelle, Éditions de l’INJEP, 2006, 91p, (Collection « Jeunesse/Éducation/Territoires : cahiers de l’action »).

 

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Juin 112015
 

 

 Voici la troisième livraison du débat où nous mettons « la Recherche – action en questions »….

J.-L.D – Dans le cadre d’une recherche-action, l’action peut-elle être réduite aux   changements sociaux qu’elle induit, ou bien s’agit-il aussi – et surtout – de produire des connaissances en passant par l’épreuve de l’écriture ? Autrement dit la RA se donne-t-elle pour objectif de transformer un contexte ou de produire un texte ?

Quelle que soit la réponse que l’on donne, ce questionnement nous amène à penser que l’action relève d’une stratégie de changement comme, par exemple, la pédagogie sociale telle que L. OTT nous la présente, pas très éloignée de l’action politique ou l’accompagnement à l’écriture dont nous avons déjà parlé[1]. Ces pratiques relèvent à la fois de l’action sur le terrain (travail d’écriture, d’animation de groupe, etc..) et de la recherche des connaissances produites par les effets de l’action (la construction d’un texte, les représentations d’un groupe, le changement social, etc.) mais surtout par l’expérience vécue et intériorisée de l’action elle-même. Nous pouvons donc avancer qu’une pratique est un processus de transformation dont l’élément déterminant n’est pas seulement l’objet produit ni ce à partir de quoi ou au moyen de quoi il est produit mais  le travail de transformation lui-même. Ainsi la pratique en recherche-action serait donc, un savoir expérientiel, une théorie en acte dans le mouvement même de la connaissance et de la production.

J.-F.M – Pour moi, tu définis ainsi toute action, mais cela ne suffit pas à spécifier une action intégrant de la recherche parce que la recherche suppose aussi un type très spécifique d’action : l’explicitation de ce que l’on fait, l’analyse de ce que l’on constate, le travail réflexif. Nous sommes d’accord pour dire que c’est le moment, plus exactement même la situation (au sens de Dewey[2]) du moment du travail de transformation qui importe. Ceci invite à considérer les termes distinguant recherche et action en prenant en compte leurs réciproques contaminations : car l’action est toujours de la pensée en acte alors même que la recherche est toujours une pratique. Finalement, la division du travail a d’abord comme effet d’occulter la dimension « pensée » de l’action et la dimension « active » de la recherche ; elles sont réciproquement inconscientes de leur pleine réalité. L’ethnométhodologie s’est donnée pour objet de dévoiler la part de méthode –donc de pensée- toujours présente dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne.

J.L. J’irai même plus loin en soulignant qu’elle affirme que l’acteur est tout aussi bien -si ce n’est mieux- placé que le chercheur pour parler de sa situation au plan économique social et culturel, puisqu’il la construit, en quelque sorte (Garfinkel 1984).

J.-F.M- Construire la situation est un processus continuel d’adaptation auquel nous participons tous et pour commencer à y comprendre quelque chose, il faut effectivement en parler. Et c’est sans doute la première difficulté à affronter : nous sommes tous bien d’accord pour « faire parler les autres », mais nous connaissons bien les dangers d’une véritable prise de parole sur ce que nous faisons nous-mêmes, pour l’éviter. C’est tout le problème de ce que René Lourau a théorisé avec le concept d’analyse de l’implication[3].

En ce qui concerne les relations de l’action et de la pensée, nous disposons de nombreux travaux qui soulignent leur imbrication : Marcel Mauss a bien montré que nous mettons en œuvre des « techniques du corps » qui sont le fruit d’apprentissages assurés par l’éducation. Bien sûr, lorsque, analysant la constitution de la société de cour, Norbert Elias use du concept d’habitus (que Pierre Bourdieu reprendra ultérieurement dans son approche marxisante), il contribue à dévoiler cette étroite association existant entre les comportements corporels et le projet qui les fonde culturellement. Ces savoirs incorporés ont une dimension sociale, collective, indéniable, et ils s’inscrivent dans le processus d’individuation de tout un chacun. Ils nous permettent l’agir ensemble

JLD – Processus d’individuation ou de socialisation ?

JFM- c’est bien la piste de l’individuation (« psychique et collective », pour renvoyer à Simondon[4]) dont je parle. Cette voie me semble plus prometteuse que celles de certaines théories sociologiques.

JLD –  Par ailleurs, je ne suis pas trop d’accord avec ce portrait que tu fais de la sociologie de P. Bourdieu. Comme beaucoup d’autres chercheurs en sciences sociales, il s’est inspiré de l’œuvre de Marx, de façon originale et il faudrait sans doute montrer dans quel sens et comment il rejoint aussi, de façon cohérente, l’interactionnisme symbolique. Il serait aussi nécessaire de dire que de nombreux auteurs ont utilisé le concept d’habitus (dont Aristote, Max Weber, 1921 et d’autres…), ce qui permettrait de mieux situer dans le temps la contribution de Bourdieu et son impact sur la sociologie aujourd’hui, mais est-ce notre sujet ?

J.-F.M- Ce n’est pas le sujet, tu as raison. On y reviendra sans doute. Pour reprendre le fil de ce que je voulais dire : le chercheur vit le même clivage de la recherche et de l’action dans ses rapports à son champ professionnel spécifique et ce, aussi et surtout, pour ce qui nous occupe, lorsqu’il est, mains dans le cambouis de la recherche, à toutes les étapes du processus… en particulier, celle de l’écriture. Claude Lévi Strauss avait déjà montré combien l’anthropologue doit savoir faire feu de tout bois en collectant les matériaux les plus hétéroclites. Georges Lapassade, en le citant, trente ans plus tard, a commencé à vendre la mèche en notant que, si cette réalité est maintenant de l’ordre de l’évidence « du côté de la réflexion épistémologique », elle reste taboue dès lors « qu’on se propose de décrire concrètement comment on mène une recherche »[5]. Il donne la clé de ce tabou qu’il explique pouvoir enfreindre, sa « carrière n’étant plus à faire », transgression qui consiste à livrer quelques-unes des conditions réelles dans lesquelles il a mené ses dernières recherches.

Proclamer que, dans la RA, « tout le monde est à la fois acteur et chercheur » s’appuie sur une potentialité que combat le cloisonnement des compétences dans les champs institués par la division du travail. C’est par la confrontation de ces compétences que l’on peut avancer : « l’acteur » use effectivement de savoir-faire issus d’une expérience dont il est largement l’héritier et qu’il peut élucider ; le chercheur est engagé dans une pratique professionnelle –celle de la recherche, justement- qu’il doit reconnaître comme telle pour qu’il y ait en fait élucidation réciproque des pratiques. J’ai pu le constater à l’occasion du début de RA socianalytique menée au CHRS de Limoges : la mise en place du dispositif d’entretiens avec les résidents a permis d’ébaucher une co-évaluation des techniques mises en œuvre par le professionnel et le chercheur.

Plus concrètement : l’acteur et le chercheur sont reconnus compétents dans la sphère que la division du travail et des rôles sociaux leur assigne et ce n’est qu’en mettant en question les frontières de leur champ respectif de compétence qu’ils peuvent coopérer positivement.

J.L.D. Je voudrais savoir ce que tu entends par « élucidation ». Est-ce une prise de conscience, un dévoilement, au sens psychanalytique du terme, des acteurs et des chercheurs de leur position « pratique » dans un ensemble social et, du coup, leur capacité à être des « praticiens réflexifs » ou bien la seule reconnaissance des places assignées aux uns et aux autres par la division sociale du travail ?

J.-F.M- Si je ne me trompe « élucider » signifie « mettre en lumière », ce qui me semble pouvoir intégrer un double mouvement d’explication et de compréhension. Je pense que la reconnaissance des places assignées est indispensable mais insuffisante : la place que tu m’as souvent dit accorder au projet constitue un élément déterminant de l’élucidation que j’appelle de mes vœux.  J’ai lu récemment des textes très stimulants de Michel Fabre qui, adossé aux apports de Dewey, s’est interrogé sur la question de la problématisation : « qu’est-ce que problématiser ? »[6] demande-t-il.  Cette question, très importante pour ce qui nous occupe puisqu’elle suppose celle du « qui problématise » (l’acteur ou le chercheur ? je réponds : idéalement, les deux dans l’interférence de leurs champs respectifs de pensée et d’action), le renvoie à celle que tu soulèves. Il compare les différentes approches d’analyse des pratiques proposées aux enseignants. Au passage, il rappelle que, chez Dewey, « toute pratique est la solution à un problème » et que c’est ce problème qu’il s’agit de « rendre intelligible ». Il constate qu’il y a bien, comme tu le dis, deux pistes possibles d’analyse des pratiques : l’une vise « l’explication », l’autre invite à un travail sur l’ « inconscient pratique ». Je pense que ces deux approches peuvent ensuite privilégier deux orientations différentes : l’une cherchant à cerner d’abord le « pourquoi » des pratiques (orientation qui, pour Fabre, renforce la tendance à l’autojustification), l’autre le « comment ». Je ne suis pas certain qu’on puisse vraiment abandonner une orientation pour l’autre mais en percevoir les effets me parait essentiel.

DSC_72212 JLD- Une autre question me taraude : s’agit-il pour les acteurs de « coopérer positivement » ou d’imaginer des stratégies dont l’enjeu principal est le pouvoir sur l’autre ? Pour ce qui me concerne, toute mon expérience en ce domaine va dans le sens de la thèse de l’analyse stratégique développée, notamment, par M. Crozier[7] que ce soit le travail avec les TS pour les aider à se réapproprier leur expérience (exploitée par les chercheurs[8]), ou les habitants d’une cité de l’Est lyonnais en lutte contre les gestionnaires[9] , idem pour les migrants en foyers en région parisienne[10]…La reconnaissance ne s’acquière-t-elle pas qu’au terme d’une lutte ? C’est ce que nous apprend aussi la dialectique du maître et de l’esclave (Hegel). C’est peut-être cette tension existant entre acteur et chercheur (a fortiori chez un même individu) qui est le moteur de la production de savoirs, de solutions inédites

 

 

Notes

[1] « Ecriture collective et recherche-action », texte publié sur le site du LISRA, le 8 décembre 2014

[2] John Dewey, Logique (la théorie de l’enquête) , Paris, PUF, 2006 (ed. originale 1938)

[3] René Lourau, Journal de recherche. Matériaux d’une théorie de l’implication,Méridiens Klincksiek, 1988 ; Actes manqués de la recherche, PUF, 1994, Implication et transduction, Anthropos, 1996.

[4] Gilbert Simondon, L’individuation psychique et collective, Aubier, 1989

[5] « de la multiréférentialité comme « bricolage », Pratiques de formation, 1993, pp. 115-133.

[6] Michel Fabre, « qu’est-ce que problématiser ? L’apport de J. Dewey » Perspectives en éducation, 2006 (p.15-20) ; « Problématisation et émancipation » et « analyse des pratiques et problématisation » in L’interrogation philosophique (2011), p. 181-204 et 299-211.

[7] L’acteur et le système, éd. du seuil, 1977.

[8] JL Dumont : « Pour une réappropriation, par les travailleurs sociaux, du sens de leur expérience professionnelle », Revue PEPS, n° 37, 1991.

[9] Collectif « Groupe du Mardi » : Vivre aux Minguettes, des habitants parlent et agissent, Mario Mella Edition, Lyon, 2005.

[10] Collectif « Commission de la vie associative » :  «  Le foyer d’Alfortville communique », Revue PEPS, n° 41, 1993

Nov 302014
 

Ce texte a été produit pour un journal local (Lot en Action et Corrèze en Action), son objet était de présenter succinctement les démarches dans lesquelles notre collectif est impliqué (dans la région de Tulle et ailleurs), leur surgissement associatif et les questionnements qui les accompagnent.

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Le But Ultime aurait été d’envoyer balader en même temps le capitalisme d’Etat et le capitalisme libéral. De créer une voie qui ne s’appellerait surtout pas « économie sociale et solidaire », qui serait bien plus intelligente que l’écologie moralisatrice et plus émancipée que toutes les formes de solidarités bien-pensantes. D’inventer un lien social qui ne serait pas du contrôle social. De généraliser un travail libre qui ne serait pas de l’emploi. D’aimer sans enfermer.

La réalité c’est que ce monde est plus gros que nous, il nous a fabriqués. Nous le pensons avec les mots qu’il nous a lui-même appris. Il se débrouille toujours pour nous faire sentir que tout ce qu’on pourrait lui opposer, ne fera que lui réussir. Il était là avant nous, il sera certainement là après, et nous passons nos vies à nous y plier.

A y regarder de près, il y aurait de quoi dépenser son RSA dans la bière. Se réveiller à la Kro et s’endormir avec. Faire la boucle. Contempler son énergie se dégrader au fil du temps jusqu’à l’inanité totale. Surtout, ne plus contribuer. S’éteindre. Etre cynique des pieds à la tête, tout anéantir, en commençant par soi-même, faute de mieux. Voilà la Tentation qui nous guette en permanence, à laquelle nous succombons même épisodiquement, pour voir quel goût ça a.

Mais on doit être habité d’un optimisme refoulé pour persister à créer des assos qui procurent strictement autant d’exaltation que de doute. On reste vacciné contre le bonheur, heureusement. Simplement, malgré le doute et la Tentation nihiliste, des constructions germent sans fin, peut-être pas totalement en vain.

Dans le genre, depuis 2009 avec l’asso COPING on occupe un lieu municipal à Tulle dans lequel on a fabriqué des rampes pour faire du skate et du bmx, et dont les murs sont régulièrement violés par les graffeurs. Le gymnase « Lovy ». Il doit son nom au Général Lovy, un colonialiste de la 3ème république, à l’époque où l’on n’avait pas de trop de recul. Situé pile en face de la gendarmerie, rue des enfants de troupe, il a été fabriqué en 1942. Il respire l’ordre, l’autorité. Ironiquement, notre bande d’irresponsables a été assez convaincante pour récupérer l’endroit et pour y « questionner l’ordre ». Des fois on a un peu honte même, c’est le bordel, y’a des restes de Tentation partout.

Plus sérieusement, on a commencé par éviter de payer des escrocs du BTP qui auraient fait à notre place ce qu’on savait très bien faire nous-mêmes ; de belles courbes, des soudures qui tiennent et des transitions moelleuses. On pourrait appeler ça le DIY, mais ça ne veut plus dire grand chose depuis que Leclerc Bricolage en parle aussi.

On accueille un peu tout le monde. C’est pas évident, parce que le monde est rarement comme on l’aimerait. On y trouve occasionnellement des ados racistes et misogynes qui côtoient en symbiose d’autres ados issus de familles immigrées portugaises ou marocaines. Des pères qui tentent de ne pas arrêter la planche à roulettes depuis 20 ans. Des filles qui, malgré la masculinité du milieu, tracent de belles trajectoires, symboles de doigts d’honneur. Puis il y a un paquet de taiseux avec le bonnet vissé jusqu’aux yeux qui ne sont pas là pour s’exciter sur la nouvelle définition de l’émancipation du Monde Libertaire, mais pour progresser, faire ce qui fait sens pour eux. On y trouve de tout, un peu comme dans la rue.

Ce qui est chouette c’est de sentir cette fluidité naturelle avec laquelle tout ce monde se croise à pleine vitesse sans jamais (trop) se heurter. Toutefois, le skate et le bmx ne sont pas des fins en soi. Ce sont des formes de mouvements qui nous font du bien, parmi d’autres.

La démarche d’autonomisation vis à vis de la technologie qui nous a poussés à fabriquer nos propres rampes, s’est répandue ensuite sur tous les objets qui nous entourent. Des guitares électriques, des amplis, des voitures, des ordinateurs… Une fois pris dans cet engrenage de fabrication-réparation, il devient de plus en plus insupportable de s’en remettre aux experts spécialistes de la chose. Puis la nécessité nous pousse dans la même direction, car nous ne sommes pas bien riches et l’emploi nous révulse. Voilà pourquoi nous organisons des ateliers publics d’autonomisation à l’électronique, la mécanique, l’informatique… Nous avons peu d’espoir quant au fait qu’un jour l’humanité ne soit plus l’esclave des technologies de masse dont les puissants nous inondent. Mais de temps en temps c’est assez exaltant de dire à Macintosh et à Renault : « Bande de cols blancs, nous aussi on sait les faire marcher vos bidules ». Comme on a assez peu d’ambition quant au changement social, on se contente souvent de pieds-de-nez. On fait ce qu’on peut, de toute façon, c’est ça, ou la Tentation.

Dans un autre genre, en 2009 aussi, on a fabriqué une asso pour faire des concerts. Medication Time. Parce qu’organiser des concerts dans les endroits pourtant faits exprès devenait un sport de combat (comme la sociologie), il a bien fallu qu’on se débrouille. Petit à petit on a glissé. On passait plus de temps en tournées avec notre propre groupe qu’à organiser des concerts. C’était aussi une bonne occasion de faire le tour du monde. La conclusion, c’est qu’il n’est pas bien différent d’ici. Ainsi on a pu constater qu’il y a un MacDo derrière la place Rouge à Moscou et que les faucilles et les marteaux font honte à la jeunesse russe. A Kiev, les travailleurs cheminent à travers la place Maidan encore fumante et ensanglantée, pour se rendre au boulot, tous les jours. Les habitants d’Odessa sont si fiers de leur ville qu’ils aiment la comparer à Marseille, et les norvégiens sont plus bronzés que nous vu qu’ils passent leur hiver dans les solariums. En Pologne ou en Espagne on a fréquenté des anarchistes qui faisaient la boucle : cheap pils à la main sans discontinuer du lever au coucher. On a également trouvé de chouettes lieux confectionnés par de sacrés bourrins. Dans le doute eux aussi. Aujourd’hui on se sert de cette asso pour enregistrer des groupes qui nous plaisent, les conduire en tournée, puis les enrôler dans notre espèce de collectif en forme de pieuvre titubante. On a tellement glissé qu’un jour on s’est retrouvé avec deux salariés, un facebook et des dossiers de subventions à remplir. Une glissade choisie en réalité, plus ou moins contrôlée, mais qui n’est pas sans nous submerger d’une somme d’énigmes irrésolues.

La première de toutes ; puisque ces fabrications représentent le moins détestable des moyens que l’on ait trouvé jusqu’alors pour s’en sortir, comment composer avec ce vieux But Ultime dont l’horizon s’éloigne et s’obscurcit un peu plus chaque jour ?

Nous sommes tentés de répondre que ce n’est peut-être pas ce But Ultime qui nous active en réalité. C’est déjà pas si mal que ces associations soient les émanations structurelles et fluides de ce que l’on vit, avec le peu de convictions qu’il nous reste et la masse d’incertitudes que cela génère déjà.

Pour travailler sur ces questionnements, on a créé le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA), avec un tas d’autres indécis comme nous, pauvres aussi, fuyant l’emploi et désireux de ne pas laisser le monde s’endormir tranquille. L’idée étant de pousser la critique sociale le plus loin possible, en s’armant de tout ce qui nous passe sous la main en terme de sciences sociales et d’expérimentations. C’est une autre manière de remettre le sens au goût du jour (à défaut de But Ultime) et d’aller secouer tous les obstacles qui nous empêchent de penser. Une façon de ne pas simplement agir en îlots isolés mais plutôt de se constituer en archipel, respectueux de la multitude et des contradictions qui nous habitent. Faire en sorte de légitimer et de protéger par la recherche tout un monde instable en fourmillement perpétuel, qui, au delà de ses doutes intrinsèques et de ses litres de bières, essaye d’avoir prise sur le cours des choses, plutôt que de contribuer à l’endormissement béat et généralisé de notre espèce.

Profitons de ces dernières notes d’entrain, elles se font rares par chez nous.

Nicolas Guerrier

asso.medication.time[@]gmail.com

 Posted by at 18 h 48 min
Nov 112014
 

Nous replaçons les labos en recherche-action dans l’enjeu social et scientifique contemporain comme nécessité d’ouvrir des espaces critiques et instituant à partir de l’expérimentation sociale. Autrement dit, il s’agit de rappeler l’urgence de relier mouvement d’une recherche contestatrice et luttes sociales émergentes sur de nouveaux modèles de pensée, d’organisation et de gouvernance. Ce textes est le fruit d’un espace collaboratif, partie émergée d’une intelligence sociale qui peut prendre des formes multiples sans en exclure les aspects rugueux, imparfaits, tâtonnant, elliptique, voire contradictoires. Cette tension est le propre d’une communauté d’acteurs-chercheurs dont la vivacité ne se mesure pas au nombre de « projets », mais au jeu de correspondances inédites entre des espaces concrets d’implication et des espaces réflexifs. C’est ce qui détermine notre capacité innovatrice et notre pertinence en sciences sociales, mais aussi nous sépare des modèles établis de la production de la connaissance et de la pensée politique. Face à la violence sociale et symbolique qui nous impose souvent des conditions de vie précaire, nous opposons impérativement des « Zones Autonomes à Défendre » de l’expérience humaine et de la pensée.

Provoquer des espaces créatifs et autonomes d’une pensée hétérodoxe comme nouveaux lieux de la critique sociale

Le processus de sectorisation, de spécialisation et de corporatisme autant du milieu de la recherche que celui de l’action sociale et culturelle conduit à la fois à une précarisation de ses auteurs et une destruction de la vie intellectuelle achevée par le conformisme qu’installent les logiques de pouvoir académiques ou néolibérales. Cela se traduit notamment par la fétichisassions des dispositifs comme les appels à projets pour les programmes ou à contributions pour les colloques et les publications qui, sous le couvert de méthodes prétendument rationnelles et scientifiques verrouillent la production de connaissance et nient l’intelligence sociale dont elle est issue. Que les sciences humaines et sociales, sensées devoir contribuer prioritairement à la connaissance des réalités actuelles soient quasiment absentes ou inaudibles dans les débats et les décisions des politiques publiques prouve le peu de considération dont bénéficie le système de production actuel de savoirs parcellarisés. L’humain subit ainsi une double réification : il peut être réduit à une donnée d’ajustement économique dont seuls les lobbies tirent profit ; il se trouve figé dans une appartenance identitaire essentialiste (Roms, immigrés, chômeurs, etc.), qui justifie toutes les discriminations.

Cette atrophie de la pensée empêche de nommer les formes émergentes de lutte et d’innovation, multiples, mais bien réelles tout en vidant les notions et concepts de leur portée critique, critique sociale pourtant indispensable et inséparable de la structuration des individus et d’une transformation de la société. L’écriture de soi et d’un récit collectif, la réflexivité, la praxis, la formation action, la recherche-action participent de ces processus qu’il est urgent pour chacun de se réapproprier.

Effectivement, si les structures traditionnelles de la recherche et les « corps intermédiaires » de l’action, ne peuvent plus jouer ce rôle, Il appartient à une génération d’« acteurs-chercheurs » d’ouvrir de nouveaux espaces d’une pensée autonome et complexe susceptible de mettre en dialectique la relation entre la multitude et la totalité, l’individu et le collectif, l’éprouvé et le rationnel, le sensible et l’intelligible. Ce faisant, nous contribuons à régénérer un débat public dont la dégradation est chaque jour un peu plus marquée.

Partant du principe que les sciences sociales ne se situent pas en dehors de la société, mais au contraire au cœur des rapports sociaux et qu’elles doivent s’ouvrir largement aux apports de tous les autres champs producteurs de savoirs et de création intellectuelle et artistique, le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action participe de cette tentative à travers l’ouverture de « labos sociaux » portés par des acteurs adoptant une démarche réflexive. Il n’est pas en cela « précurseur » ou « éclaireur », mais simplement en phase avec des mouvements situationnels (zones autonomes temporaires de type ZAD ou « Occupy », ateliers d’auto-fabrications et d’expérimentation de type DIY, fab-lab, réseaux d’éco-développent translocal en « décélération » et « décroissance » de type circuit-court, tiers-lieux, agriculture urbaine, nouvelles maîtrises d’usage de l’espace public, etc., etc.). Ces espaces d’implication ne sont pas en marges, mais au centre par l’interstice qu’ils occupent au cœur des territoires et des structures. Ils portent des processus profondément instituants. Bien que restant souvent dans l’angle mort de la connaissance pour les raisons déjà évoquées, la friction de ces contres-espaces est toujours porteuse de sens et riche d’expérience. C’est en soutenant ces expérimentations et leur capacité à rendre compte de leur réalité qu’il est maintenant urgent de procéder.

Ainsi, la pratique de recherche/action apparaît déjà comme un outil de régénérescence des pratiques éducatives et sociales, aujourd’hui enlisées dans les institutions socio-éducatives:

  • Protection de l’enfance à l’épreuve des mineurs isolés, des enfants roms, dont les pratiques, mais aussi les références théoriques sont actuellement en panne face à de nouvelles réalités sociales ;
  • Institutions de l’éducation spécialisée de plus en plus incapables d’intégrer les jeunes en situation de handicap qui leur sont confiés (dans une société qui n’insère plus grand monde) et qui se retrouvent confrontées à la question du sens de leur action ;
  • Institution scolaire elle-même de plus en plus en danger de ne se réduire plus qu’à la pratique de sa propre évaluation, à force de rejeter tout ce qui est éducatif, culturel et artistique en dehors d’elle-même ;
  •   Structures nées de l’éducation populaire de plus en plus assignées aux loisirs d’une frange de la population de moins en moins populaire ; pratiques du secteur social, de l’insertion à l’épreuve d’une précarisation tous azimuts de leurs publics.

C’est en dehors de ces institutions nées et définies dans un autre contexte historique, social et économique, que nous entrevoyons quelques principes pour une intervention sociale et éducative pertinente à l’heure de la globalité, du numérique et de la précarité.

Dans le domaine du travail, les chômeurs sont traités de resquilleurs-profiteurs. Ces « invisibles n’apparaissent que comme statistique alors que ne sont jamais valorisées les stratégies de contournement créateur de richesse. Même l’économie sociale et solidaire plus classique n’apparaît toujours pas comme une alternative à l’entrepreneuriat capitaliste comme le montre le sabordage actuel du secteur associatif pourtant générateur d’emplois. Le discours très à la mode de l’ « empowerment » et de la « participation » est d’abord celui d’une invitation à la servitude volontaire et génère nombre d’injonctions paradoxales car ceux qui le promeuvent ne font que préserver leur pouvoir.

Cette violence symbolique, économique et sociale continuera tant que ne se rejoindront dans les mêmes luttes les différentes précarités des travailleurs de l’humain, de la recherche et de la création comme le fut à certaines périodes le mouvement des intermittents.

Il s’agit donc d’une part de concevoir des stratégies d’évitement du « bruit » communicationnel pour réinvestir systématiquement l’espace public en adoptant une posture « indisciplinée » au sens propre, c’est-à-dire transdisciplinaire échappant aux catégories mentales et institutionnelles de construction normative du savoir. D’autre part, il s’agit de favoriser des « lieux du commun » où une diversité et une interdépendance peuvent se déplier et s’envelopper dans une logique écosystémique. Ces lieux existent déjà. Créativité et intelligence sociale s’y rejoignent pour produire de nouvelles connaissances en initiant de nouvelles pratiques.

Cette position est d’autant plus juste qu’il n’existe pas d’académisme pur. L’opposition radicale entre l’instituant et l’institué de la recherche est discutable ; ils vont de pair et vouloir se positionner en dehors du cadre institutionnel conduit parfois à se marginaliser. C’est, sans doute, sur le terrain des institutions que la recherche-action peut se développer et, à ce titre, les « appels à projets » constituent un moyen d’aller sur ce terrain pour que cette « friction », évoquée plus haut, puisse produire ses effets.

L’institutuant et l’institué sont des processus qui sont en articulation dynamique. L’opposition est vis-à-vis d’un rapport de domination qui est par définition un rapport d’exploitation autant symbolique qu’économique. La radicalité n’est pas pour nous une posture idéologique, c’est la recherche-action qui est une « science radicale » à l’instar de ce que disait de l’ethnométhodologie Albert Ogien et Louis Quéré, par la position de recherche éthique, relationnelle, situationnelle et par la nature des rapports sociaux. Effectivement, la question n’est pas de répondre ou non à des APP (appels à projets), d’être en marge ou dans l’institution et la vocation du LISRA n’est pas d’être un organisme de professionnalisation aux appels à projets.

Le problème c’est que les logiques de production de connaissance engendrent une normativité en dehors du champ de la recherche lui-même conduisant à instrumentaliser des démarches comme la recherche-action en simple méthodologie d’intervention participative et à fétichiser les dispositifs comme les APP qui alors deviennent une fin en soi comme modalité de perception de la réalité sociale.

L’enjeu est de provoquer les conditions d’une réappropriation critique à travers des espaces autogérés par des acteurs-chercheurs impliquées en situation qui s’autonomisent dans l’affirmation d’une posture réflexive. En cela, nos propos ne s’appuient pas sur une attitude puriste, mais sur une épreuve de la réflexivité.

Auto fabrication à Tulle, école ouverte dans le 91, « rue marchande » sur la petite couronne parisienne, université populaires des cultures urbaines, etc., ces processus en cours déssinent la cartographie d’un monde pluriel qui dépasse la juxtaposition d’expériences pour reformuler les liens que nous avons évoqués entre élaborations d’une pensée et pratiques contestatrices, critique sociale et processus d’émancipation.

Nous pourrions en profiter pour dégager une troisième voie ou un tiers espace au-delà d’une vision dichotomique entre académisme et création, scientificité et indiscipline, pour mettre en résonnance autrement cette dialectique. On aura compris que cette troisième voie ne s’entend pas simplement d’un point de vue scientifique, mais aussi politique, comme la nécessaire formation d’un corpus de connaissance susceptible de mettre des mots sur les processus d’émancipation, et les luttes sociales actuelles.

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Août 102014
 
Prise au Gymnase Lovy à Tulle, le 9 août 2014, à l'occasion de l'atelier Contact #1, organisé par les collectifs Coping et Medication Time.

Photo : Adrien Delpeuch (Prise au Gymnase Lovy à Tulle, le 9 août 2014, à l’occasion de l’atelier « Contact » #1, organisé par les collectifs Coping et Medication Time)

 

Nous sommes un certain nombre de personnes, issues de milieux et d’univers différents, avec des vies, des centres d’intérêt et des activités parfois différents, parfois semblables. Nous sommes
travailleurs, salariés, chômeurs, étudiants, branleurs assidus à certaines heures, lutteurs acharnés à
d’autres, un peu des deux le reste du temps.
Nous avons un point commun, celui d’être tous exposés dans des mesures assez similaires à un sentiment de malaise aussi profond qu’insaisissable. Nous avons longtemps contenu ce malaise dans un champ de l’intime, dans un univers privé et particulier qui nous appartenait, comme quelque chose d’isolé et de spécifique, une manière parmi d’autres d’être au monde, une tare marginale qui nous aurait pris comme ça, un jour, comme par magie. Et puis le temps et les rencontres on fait leur travail : nous ne sommes visiblement pas seuls.
Il est stérile et dangereux de penser sa situation particulière sur un mode psychologique, d’aller chercher les réponses en soi, dans son cursus d’expériences personnelles, alors que bien souvent, nos régimes de vie, nos conditions sociales, nos ressentis ne sont que les manifestations localisées et particulières de processus et de phénomènes bien plus larges dans lesquels nous baignons sans vraiment nous en rendre compte. Il ne faut pas se condamner à la solitude péremptoire d’être des « cas ».
Notre désespoir n’est qu’une des infinies facettes d’une misère contorsionniste qui emprunte des détours et invente sans cesse des stratégies pour se faire oublier, pour se rendre impalpable et discrète.
Ce qui se passe, tout simplement, c’est que nous sommes pauvres. Nous sommes au centre d’une entreprise de dépossession généralisée : nous perdons nos moyens. Par moyens, il faut entendre moyens d’action. Nous sommes de moins en moins enclins à agir. La précarité et le chômage, comme nos parents et nos grands-parents souvent, nous enferment chez nous, nous assujettissent à des univers sociaux dont nous ne pouvons plus nous extraire, nous immobilisent, nous rendent prisonniers. Pas les moyens de bouger, d’aller voir ailleurs, pas les moyens de sortir, de s’expatrier. Nous manquons de ressources matérielles, mais aussi de ressources cognitives. Nous n’avons pas les moyens de comprendre. Les choses se complexifient, elles se font de plus en plus abstraites, impénétrables. L’information coule à flots, elle nous transperce, nous traverse, nous submerge sans qu’on en retienne le moindre sens, la moindre connaissance utile. Pleins et vides à la fois, nous sommes démunis.

Et avec la confusion, en nous s’immisce la peur. Le problème est que nous ne contrôlons plus notre environnement, son fonctionnement nous échappe. Nous sommes en situation d’errance, à tâtons dans un univers abscons dont nous avons perdu les clés, les notices, les plans.
L’incompréhension intimide, elle produit de la prostration et du renoncement. Et elle alimente les croyances. Les objets sont terrifiants parce qu’ils ont le dessus sur nous, parce qu’ils nous dépassent, parce qu’on ne parvient pas à reconstituer leur gestation, leur processus de confection et de mise au monde. Le ciel accouche d’eux. C’est ainsi qu’ils se chargent d’une aura, qu’ils deviennent des fétiches, des entités magiques, qu’ils s’animent. C’est une réconciliation progressive avec un mysticisme séculaire, une manière de marcher sur les traces de nos ancêtres, d’invoquer Dieu pour le transposer en chaque chose. Mais c’est un rapport au monde qui est aliénant, qui fait de nous de la pâte molle politique, de la chair à canons électorale, des réservoirs de bêtise à disposition d’une économie qui instrumentalise et exploite nos pulsions, notre peur, notre ignorance.
La peur isole, elle bouche les artères de la communication, de l’échange, elle bloque les voies d’accès à l’autre, elle le rend monstrueux et étranger. Elle nous pousse à nous retirer dans nos espaces privés, dans nos zones de sûreté. Nos phobies chroniques nous rendent fatalement solitaires.
Si tout le monde savait comment fonctionnent les objets dont il use mécaniquement à longueur de jours, qui les conçoit et qui les assemble, quels sont les effets périphériques des leviers qu’il enclenche et agite, quelles trajectoires empruntent les produits qui circulent au coin de sa rue avant de s’installer, innocents et vierges, dans la décor muet de son cadre de vie intime, à qui ils ont apporté la misère et qui ils ont enrichi ; si chacun savait comment ses habitudes de vie, ses réflexes, ses rituels quotidiens s’enracinent dans une histoire, qu’ils sont le produit d’une socialisation et pas un invariant culturel, un absolu, une donnée éternelle, certainement notre société produirait-elle moins de monstres terrifiants et informes, moins de racisme, moins de haine gratuite et incontrôlable.

Il est aisé d’apercevoir l’état de désemparement et de violence subie dans lequel une majeure partie de la population se trouve, dans quel misère nous sommes enlisés, au fin fond de quel trou noir nous nous débattons. Dépression, psychose et alcoolisme généralisé au programme de tout un siècle, tous profils sociaux et toutes générations confondues.
Pourtant, si ce régime de pauvreté ordinaire a la faculté d’immobiliser les individus, de diffuser la complaisance et le renoncement, de figer le monde dans un status quo de moisissure sociale et d’aliénation, il semble aussi produire des stratégies d’adaptation et de subsistance, des méthodes.

Tous les jours, nous apercevons des tentatives, des essais furtifs, des prises de risque. La pauvreté a deux visages. Elle a ce pouvoir puissant de forcer la main, de pousser à l’acte parce qu’elle ne laisse pas le choix. Bien souvent, malheureusement, cette absence de choix se traduit par une soumission totale à l’Emploi et à l’obligation de « gagner son pain ». La nécessité de vivre -« il faut bien manger »-, la récompense et le « mérite » cyniquement octroyés au travailleur pour son effort servent de justification permanente à une existence vide et misérable, à un délaissement sans trêve.
Cependant, il nous a semblé, pour l’expérimenter nous-mêmes dans une certaine mesure, que cette nécessité et cette absence de choix portaient en eux l’éventualité d’un revers moins stérile et moins ruineux, et qu’ils pouvaient même peut-être constituer le point de départ d’un parcours d’émancipation, la source d’une possible autonomie à (re)conquérir.
L’indétermination, le doute, l’instabilité nous exposent parfois à des situations nouvelles, nous poussent à nous frotter à de l’inédit, à expérimenter des gestes, à inventer des contacts. Sur le tas, par dépit. Et puis parfois, progressivement, ces contacts forcés se transforment en expéditions libres, en explorations consenties, en conquêtes délibérées.
Faute de moyens, il faut parfois en inventer, en provoquer. Par chez nous, on a vu des révolutions individuelles s’aménager sur une fin de mois difficile, sur un moteur qui serre, sur un ampli qui crame, sur des parcours refusés, des chemins interdits, des routes barrées, des autoroutes payantes et définitivement bien trop chères. On a vu des gens prendre ce pli de faire les choses eux-mêmes, de confectionner leurs propres outils, d’inventer des abris, de mettre des moyens en commun pour créer du mouvement là où il n’y en avait pas, ou pas comme ils le voulaient, on a vu des espaces s’aménager et prendre forme, des collectifs s’assembler pour réfléchir et imaginer des plans d’action, des recoins sombres prendre soudain vie, des objets et des lieux être détournés de leurs fins initiales pour accueillir des fonctions et des activités nouvelles, des granges et des sous-sols se changer en salles de concert, en ateliers, en chambres d’amis, des institutions et des machines être employées à rebrousse-poil, des stratégies opératoires se mettre en œuvre avec d’autant plus de mesure et de justesse et qu’elles naissaient dans l’urgence et la nécessité. Du véritable savoir se produire, en somme.
Une fois arrivé à bout de résistance, une fois qu’on ne peut plus fuir, qu’on est parvenu à la limite de ses propres retranchements, on est contraint d’aller au devant des choses pour les déconstruire et les démystifier, pour se les approprier. On s’émancipe de la force magique et tutélaire d’un objet dès lors que l’on s’y frotte, dès lors que l’on cesse de se complaire dans l’appréhension et l’intimidation, dès lors que l’on va à son devant pour parvenir à le comprendre, à le saisir.

Et puis l’idée nous est tout de même venue que cette audace, que cette capacité à aller au devant des choses, à se construire des espaces d’autonomie ne devait pas rester un demi-mot, quelque chose de secret et de marginal, qu’on devait à tout prix éviter d’en faire une poésie sociologiste, une esthétique abstraite, de l’étouffer dans une fausse mystique de la « résistance » ou dans la légende vaporeuse et naïve d’un peuple savant malgré lui. Parce qu’on ne changera pas nos vies en se chuchotant des histoires.
Ce sens de l’autonomie, cette disposition vitale à prendre le monde à bout de bras, nous devons en dégager des mesures d’action pragmatiques, nous devons en parler, le revendiquer ; nous devons en diffuser la conscience et l’ériger en fait absolu et définitif.
Le constat doit s’imposer que les temps changent, que nos besoins et nos outils changent, que nous avons à notre portée des moyens d’action nouveaux qu’il s’agit d’appliquer à notre mesure et à nos échelles respectives, de mettre au travail.
Nous devons nous reconstituer une audace politique, une inclinaison à entreprendre, un sens du contact.

Il ne s’agit pas d’invoquer un « bon sens » inné qui se serait assoupi en nous, une faculté « naturelle » de juger bien au premier coup d’œil, une lucidité automatique que nous aurions perdue et qu’il faudrait ranimer. Non, il n’y a pas de bon sens, rien ne va jamais de soi. Tout est à construire, tout est à aménager et c’est un travail fastidieux et de longue haleine.
Il ne s’agit pas non plus de réinventer l’école et de convoquer des précepteurs, des savants, des avertis pour dispenser un savoir, comme si le sens des choses était univoque et les réponses aux problèmes fixes et uniques. Comme si il y avait un savoir et une manière de le produire.
Il s’agit, au contraire, d’apporter des réponses spécifiques à des questions spécifiques, à des problèmes circonstanciés et localisés qui nous appartiennent, à des obstacles qui ne sont ceux de personne d’autre, et surtout des réponses qui émanent d’un travail de recherche que nous pouvons entreprendre et diriger nous-mêmes, sans se laisser dicter un emploi adéquat du monde, sans se voir imposer une histoire absolue et sacrée qu’on écrit à notre place, sans laisser notre bouche être remplie par ce flot de paroles ininterrompues qui ne font sens que pour ceux qui s’emploient à les bafouiller.
Nous sommes les seuls à pouvoir analyser proprement les situations que nous traversons, à prendre des mesures d’action sur nos vies. Nous devons devenir nos propres prescripteurs. Nous ne pouvons plus abandonner nos choix et nos actes aux savants et aux experts, aux médecins, aux sociologues, aux économistes, aux ingénieurs, aux techniciens politiques qui s’improvisent en penseurs privilégiés de nos quotidiens et qui prétendent pouvoir comprendre à notre place.

La recherche est prise dans un étau idéologique entre, d’une part, une conception économiste qui en fait l’instrument fondamental d’un productivisme et d’une croissance industrielle infinis, lové dans l’univers secret et défendu des grandes écoles et de l’ingénierie, et, d’autre part, une tradition intellectuelle qui cristallise la production de savoir dans un écrin sacralisé de « gratuité » et de désintéressement, gardé par une classe complaisante de cadres moyens, de chercheurs universitaires et de professeurs, émissaires d’une connaissance « pure » et sans autre fin qu’elle-même. Deux exercices du savoir qui, dans leur antagonisme apparent, concourent de toute manière à reproduire les structures de pouvoir en place et la répartition sociale des possibilités d’action.

Si toutes les initiatives qui ont prétendu restituer à un quelconque « Peuple » les outils et les clés de son autonomie n’ont finalement réussi qu’à s’user et à pourrir lentement ou bien à devenir des entreprises complètement opposées dans leurs actes à leurs principes initiaux, sans jamais toucher du doigt la substance réelle de la mission salvatrice sont elles s’étaient alors vaniteusement chargées, c’est que, dans cet acte même de « restitution », dans la prétention à offrir, à fournir, à administrer, elles transportaient d’emblée avec elles les relents d’un mépris masqué et l’indisposition formelle d’apprécier à sa juste valeur l’intelligence, pure et simple, de tous ces gens.
Des élans les plus sincères de l’Éducation populaire aux grossiers fétiches de la « Démocratie culturelle » éparpillés dans nos supermarchés et nos salles de classes, il n’y a guère qu’une docte ignorance qui s’est démocratisée, une disposition à déglutir sans jamais rien assimiler du contenu lourd et indigeste qu’on se voit servir sans interruption par une main maternaliste et providentielle.
La « culture populaire », concept-jouet d’un savoir édicté par des institutions dominantes et arme ultime d’une bourgeoisie facilement émue par les fables qu’elle se chuchote à elle-même, n’a jamais été la propriété de ceux qui en sont les détenteurs supposés. Cette culture de romans s’impose comme le prétexte et la justification d’une ascendance éternelle des faiseurs de rêve sur les esprits rêveurs. Et son substrat artificiel ne retombe jamais dans nos gueules asséchées que sous l’état d’une pluie de poussière insipide et informe, comme les restes d’un vieux fruit écrasé par une main trop puissante.

Nous ne sommes les propriétaires que de nos propres mots. Sans un langage qui soit le nôtre, nous sommes condamnés à être parlés par d’autres.

Vivien  (Medication Time / Coping)

Juin 272014
 

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Implication collaborative en situation de recherche,

Ou comment dépasser l’injonction de la participation en légitimant un tiers espace de l’expérience

Hugues Bazin et Nicolas Guerrier, Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action, www.recherche-action.fr

Pour dépasser la « participation »

La question de la « participation » nous conduit à un terrain miné, car elle est bien souvent de l’ordre de l’injonction paradoxale qui se traduit dans les appels à projets par la nécessité de trouver un mode collaboratif entre structure de recherche et association citoyenne, institutions et société civile. Mais cette forme injonctive ne se résume pas à des dispositifs, ce sont des formes paradigmatiques qui parcourent les époques : après l’injonction du « lien social », de l’« art contre l’exclusion » voilà celle de la « participation ». Le caractère paradoxal tient au fait qu’elle répond moins à un besoin de participation qu’à une incapacité des pouvoirs publics à réformer les modèles de gouvernance. Comment permettre à la société de travailler sur elle-même en instaurant notamment de nouveaux liens entre sciences et société, formes sociales émergentes et politiques publiques ?Les entretiens de parcours d’expérience que nous menons sur le terrain font état d’une volonté partagée de transformation sociale. Or cette aspiration ne prend que très rarement forme dans les dispositifs participatifs et soumet ceux qui veulent la porter à une gestion de la précarité.À titre d’exemple, nous sommes en droit de nous poser la question en quoi trente années de politique de la ville nous enseignent sur comment faire la ville ensemble… La connaissance issue de l’évaluation de cette injonction participative n’est finalement pas en mesure de susciter de nouvelles perspectives aussi bien sur le plan de la recherche que de l’action puisqu’elle ne libère par la pensée pour imaginer comment produire de la connaissance ensemble et d’une manière générale faire société ensemble. Ce qui manque le plus, ce n’est donc pas de nouveaux outils méthodologiques ou de nouveaux dispositifs, mais de nouveaux espaces du commun « libérés ».

Ouvrir des espaces réflexifs

Ainsi, dès que nous avons l’occasion de développer une approche biographique auprès de différents acteurs, les parcours de vie laissent entrevoir des « espaces intermédiaires de l’existence » susceptibles de favoriser une posture réflexive. Ces espaces-temps de reformulation et de recomposition sont source d’enseignement sur les enjeux contemporains, mais ils n’apparaissent pas comme légitimes pour produire de la connaissance parce que les acteurs concernés ne sont reconnus comme chercheur et que le processus de production est généralement issu d’une expérimentation sociale autodidacte hors cadre institutionnel. Ces acteurs sont-ils « outsiders » ou au contraire au centre de formes culturelles et économiques émergentes ? N’est-ce pas le manque d’interface avec les pouvoirs publics qui est en cause ?

Le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action est né de ce constat il y a une dizaine d’années1. Il correspond à l’intérêt d’ouvrir des espaces réflexifs et d’en légitimer la production aussi bien sur un plan scientifique qu’opérationnel. Cependant, il ne suffit pas de provoquer des rencontres ou des ateliers. Nous resterions dans l’injonction paradoxale de la participation si les acteurs n’étaient pas coproducteur et coauteur du processus de recherche-action (formation de l’acteur-chercheur, du chercheur collectif, du laboratoire social).

Autrement dit, pour que cette « parole en acte » détienne un réel pouvoir de transformation, il est important de conjuguer l’espace réflexif aux pluriels en travaillant conjointement sur trois dimensions : individuelle, collective et institutionnelle. Rappelons que la réflexivité ne procède pas simplement d’une réflexion sur sa pratique, mais de la conscience que dans cet aller-retour entre pratique et réflexion se produit quelque chose, un éclairage, une connaissance qui nous aident à nous positionner dans nos modes d’implication. Ce savoir réinvesti en situation est un levier de changement qui va lui-même être source de nouvelles connaissances dans un processus continuel en spirale.

Définir un tiers espace de l’expérience humaine et scientifique

Notre intervention étayée par des expérimentations2 propose de développer ces trois dimensions de la réflexivité : individuelle selon une « recherche-action intégrale » de l’acteur-chercheur, collective selon un « chercheur collectif » et instituante selon le « laboratoire social ». Nous essayerons ainsi de cerner les contours d’un « tiers secteur de l’activité » en comparaison historique avec les courants de la recherche-action et en correspondance avec les formes émergentes de l’innovation sociale telles que la culture numérique open source et les tiers lieux, la culture do it yourself et les processus d’auto fabrication, les circuits cours et l’écodéveloppement, etc.

La recherche-action intégrale de l’acteur-chercheur souligne que nous sommes dans une démarche qui prend en compte l’ensemble des domaines de l’implication humaine. Elle est favorisée par un travail autobiographique et la capacité de faire un « pas de côté » entre les postures d’agent, d’acteur et d’auteur qui régissent nos modes d’implication socioprofessionnels. Cette démarche n’est donc pas légitimée par un outillage méthodologique et un corps de métier, mais par la clarification d’une posture existentielle qui est celle de l’« acteur-chercheur ». Nous constatons que beaucoup d’acteurs sont identifiés et définis de manières parcellaires par les politiques sectorielles, en fonction de leurs âges, de leurs statuts sociaux, de leurs origines culturelles ou géographiques. Nous y voyons là une des causes du manque de résonance qu’elles ont auprès de la population, qui elle, refuse de se penser par le prisme catégoriel. Les espaces où il est possible de se définir soi-même de manière cohérente et globale ne sont pas monnaie courante. La recherche-action intégrale encourage la construction de cet espace mental qui s’émancipe des représentations sociales.

Le chercheur collectif est un groupe-sujet de recherche dépassant l’addition des postures socioprofessionnelles pour construire une position collective négociée tout en permettant à chacun de se réapproprier le fruit de ce travail collectif. La place de chacun n’est pas définie à l’avance. Un exemple est l’atelier collaboratif qui n’est pas une addition de compétences au service d’un projet commun, mais un travail sur des matériaux communs pour créer de nouvelles formes de pensée et d’action à l’instar de la pensée complexe et de l’innovation sociale. Le chercheur collectif comme entité autonome est la suite logique du travail de recherche-action intégrale, il prolonge collectivement l’effort de cohérence et de déconstruction des représentations qui a été entamé individuellement. Il existe un rapport étroit entre la production de connaissances et la capacité d’un groupe de se produire comme collectif, c’est-à-dire de se poser à la fois comme sujet, mais aussi comme réalité sociale à reconnaître.

Le laboratoire social caractérise la capacité du chercheur collectif à s’auto-missionner, d’être commanditaire de la recherche. En s’appropriant les outils de la recherche tels que l’expérimentation ou la formation-action, il crée des liens inédits entre parcours d’expérience et compétences afin de comprendre une situation et résoudre des problèmes. Il ne peut donc que s’élaborer in situ à partir du mode d’implication des acteurs concernés. Cette intelligence sociale conduit à concevoir de nouveaux dispositifs, à recombiner les éléments d’un contexte pour rechercher des modèles instituant alternatifs, qui permettront ainsi de servir de référentiel pour d’autres, en particulier les institutions dont le laboratoire social devient alors partenaire sous un mode collaboratif. C’est une manière d’aborder de front les problématiques démocratiques que les injonctions à la « participation » peinent à résoudre.

En résumé

Ces trois dimensions réflexives de l’acteur-chercheur, du chercheur collectif et du laboratoire social décrivent la manière pour un individu, un groupe ou un morceau de société de travailler sur leurs propres matériaux. Elles participent à la formation d’entités sociales nouvelles et autonomes, c’est-à-dire un « tiers espace » social, économique et scientifique qui s’affranchit des logiques sectorielles et disciplinaires. La recherche-action légitime cette démarche dans la capacité de dire et d’agir tant pour l’acteur que pour le chercheur. Elle permet notamment aux personnes sans capital économique et culturel valorisé, ceux qui constituent un « tiers état », de valider un capital social en termes de compétences et d’initiatives en réseau.

 

1 http://recherche-action.fr/labo-social

2 Organisation de journées « interstices » selon une logique de work in progress, ateliers d’auto-formation et travail autobiographique, écritures collaboratives, cycle de formation-action, accompagnement d’expérimentations

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Juin 052014
 

Une « marque de fabrique » de notre démarche en laboratoire social est cette dimension à la fois scientifique et existentielle du « tiers espace ». Le tiers espace procède à la fois d’une forme écosystémique porteuse d’alternative mais aussi d’un caractère éminemment politique avec cette présence du tiers comme part invisible de la société et levier d’action. Bref, le tiers espace se conjugue au pluriel et prend différentes figures, je vous en livre quelques-unes au gré des rencontres et des initiatives :

 

 

 

« Matières brutes et terrains vagues », 22 juin – Nantes

Dans le cadre d’un jardin dédié aux pratiques expérimentales initiées par l’association Mire, un atelier public ouvre un espace de réflexion collaboratif qui vise à comprendre le rôle des matières et des espaces bruts, dans la recherche artistique actuelle.

http://www.mire-exp.org/matieres-brutes-et-terrains-vagues

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Rencontres culturelles obliques « Artistes, acteurs culturels : sous l’emprise ou dans l’invention des territoires ? », 4-5 juillet– Les Adrets (38)

L’association Scènes Obliques propose un temps de rencontres culturelles internationales sous-titrées : « arpenter, penser, fabriquer ». Durant ce temps, dans la tension entre territoire et espace, il s’agira de susciter le croisement inédit de paroles mais aussi de se mettre en friction avec la réalité d’un paysage de travail et d’expérimentation, donné en l’occurrence par les montagnes du massif de Belledonne.

http://rencontres-culturelles-obliques.blogspot.fr

Capture

 

Projet artistique itinérant « ente parenthèse » (collaboration à venir)

« Depuis deux ans, j’explore sous de nombreuses formes (interventions dans l’espace public, installations, projet éditorial…) les qualités spatiales, symboliques, historiques et politiques du signe parenthèse. Je réalise en chemin diverses interventions participatives dans l’espace public : mises entre parenthèses d’objets/temps/lieux du paysage, organisation de conférences, ou expositions « de camp » faites de différentes traces de ce projet (livres, bibliothèque, images…)

http://gregoryedelein.net

vers les métries

 

Il est surprenant comment ces figures du tiers espace a priori sans aucun lien direct composent finalement trois facettes d’un même paysage de l’expérience humaine. Si elles sollicitent par différents biais la pratique du laboratoire social, bien qu’apparemment isolées, c’est sans doute parce qu’elles ne sont pas des îlots séparés et demandent à construire une pensée de l’archipel.

Hugues Bazin

 

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Juin 042014
 

 

DSC_6415_compressUn an après la constitution du LISRA en association,  nous constatons que les objets de débat concernant les conditions mêmes dans lesquelles les groupes engagent des recherches -action ne manquent pas, comme en témoignent les nombreux échanges informels qui ont eu lieu à l’occasion des rencontres ponctuelles que colloques et manifestations diverses permettent d’avoir.

Afin de nous doter d’un nouvel outil, nous avons pensé qu’un espace coopératif souple, observant des règles élémentaires nécessaires à des échanges approfondis, permettrait d’ouvrir largement un débat utile.

A l’occasion de trois séances de travail en comité très restreint – elles réunissaient simplement les deux signataires du présent texte – nous ouvrons ce débat auquel nous invitons chacun à participer désormais en respectant simplement les principes. Cet espace n’est pas un blog destiné à recueillir des contributions spontanées, produites au fil de la plume et sans un minimum travail d’écriture. Chacun apporte sa contribution en réagissant aux apports des auteurs précédents et en argumentant a minima à partir de références précises :

–  d’abord les références des travaux et publications déjà réalisés à l’occasion de recherches-actions auxquelles l’auteur a été associé et qu’il évoque en exemple (ouvrages, articles, rapports). Les RA peuvent aussi donner lieu à de brèves descriptions et, tout ou partie des textes et documents, figurer sur le site afin de mieux éclairer le lecteur. Ce faisant, chacun contribuera à la constitution d’« Archives de la Recherche-Action ».

-ensuite, les références auxquelles l’auteur fait appel et qui relèvent de tous les horizons de la connaissance (sciences humaines, psychologiques, sociales, économiques, juridiques ; littérature, philosophie, sciences dites exactes, arts plastiques, musique, architecture…).

Ainsi, l’espace coopératif que nous proposons, se constituera en espace d’échanges permettant un approfondissement des questionnements que génère la recherche-action.

JL Dumont (Président du Lisra) J.F. Marchat (membre du Lisra)

 

 RECHERCHE ACTION ET PRODUCTION DE SAVOIR(S)

DSC_6409_compresJean François Marchat : La question de la capacité des dispositifs de recherche-action à produire du savoir revient toujours lorsqu’on préconise ce type de démarche.  Dans les milieux de la recherche, on attend des résultats que nombre de RA peinent à mettre en évidence et l’explicitation de ces résultats constitue un premier point sur lequel nos échanges pourraient déjà nous être utiles. Cela pose aussi la question de la nature même de ce « savoir ». Quel est, en particulier, sa potentialité à « monter en généralité » ? Est-il vérifiable, transmissible et à quelles conditions ? S’agit-il d’un savoir généralisable ou de constats empiriques permettant simplement une meilleure adaptation, au coup par coup ?

A première vue, la méthode du profil expérientiel[1] que Marie Claude Saint-Pe et toi avez définie dans les années 1990, est un peu éloignée de la recherche-action puisqu’elle consiste à ce qu’un « socio-praticien » (je reprends votre terminologie) accompagne un « sujet » pour l’identification de son projet. Elle vise donc du changement, mais, prioritairement, un changement individuel même si vous évoquez la possibilité de tirer des conclusions pour des groupes, en partant de la série du « profil » de chacun de leurs membres préalablement établis. Elle se définit en héritière critique de l’autobiographie raisonnée d’Henri Desroche, méthode dont on sait qu’elle inspira de nombreuses approches destinées à établir les « bilans de compétences » nécessaires au monde du travail et de la formation en quête de repères différents de ceux du diplôme ou des qualifications remises en question à partir de cette époque. Desroche[2] n’assimilait pas l’autobiographie raisonnée à la recherche action, dont il fut un acteur-théoricien important, mais il l’envisageait aussi comme une étape permettant de passer du projet individuel au projet collectif.  

Jean Luc Dumont : Je ne suis pas tout-à-fait d’accord avec toi, car l’action (individuelle ou collective) n’est susceptible de se développer qu’en référence à un projet qui organise cette action et lui donne sens. Chez Desroche, au collège coopératif, le travail de direction de recherche d’un étudiant ne pouvait démarrer que dans la mesure où l’étudiant en question présentait un projet en rapport direct avec son itinéraire personnel et ses champs d’activité. Ainsi l’agir et la construction de l’objet de recherche étaient intimement liés. Desroche identifiait la posture du formateur de chercheurs en sciences humaines et sociales à celle d’un accoucheur, comme jadis Socrate, un catalyseur de production de savoir.

Autre exemple, j’ai participé à un travail sur des leaders associatifs africains. Il s’agissait d’évaluer leur niveau de connaissance et de déterminer de quelles formations complémentaires ils avaient besoin. Délégués de résidents de foyers, ces personnes s’étaient engagées dans des luttes contre l’exclusion. De par leurs expériences notamment syndicales, et dans leurs négociations avec les organismes gestionnaires, ils avaient potentiellement des savoirs, des ressources à faire valider. La méthode du profil expérientiel a été utilisée pour faire ressortir leur expérience de vie, leurs actions innovantes. Ensuite la constitution d’un tableau a permis de croiser les récits de vie. Nous nous sommes aperçus qu’il y avait des convergences, chez ces leaders, tant dans leurs trajectoires que dans les savoirs produits et mobilisés. Je dirais, en réponse à ta question, que ce travail sur soi des leaders associatifs s’apparente à de la recherche-action, qu’elle aboutisse à des changements individuels ou à des changements collectifs. Ce sont ces mêmes immigrés qui, avec d’autres, se sont organisés en atelier d’écriture, dans leur foyer, pour mieux se faire connaitre, créer des évènements, communiquer contre la marginalisation et les discriminations dont ils étaient l’objet[3]. Quant au savoir, je pense qu’il se définit essentiellement par le processus de sa production et par les conditions (économiques, sociales et culturelles) dans lesquelles ce processus a lieu. Si l’on considère la dynamique qui va du savoir instituant au savoir institué, mon point de vue est que l’expérience humaine y joue un rôle très important, aussi bien l’expérience individuelle qui conduit un acteur social à tirer des leçons de son vécu, que l’expérience des peuples cumulée au cours de l’histoire (l’une et l’autre sont des expériences sociales) (Dubet[4]).

Ce que j’appelle « savoir expérientiel », c’est le résultat formalisé de l’expérience concrète d’hommes singuliers ou de groupes. Ce savoir apparaît comme une ressource produite et capitalisée, susceptible  de rendre possible une action et de l’étayer : « Le savoir expérientiel n’est rien d’autre que la synthèse des situations correspondant aux différents moments de la constitution de l’expérience du sujet, c’est-à-dire la résolution historique des conflits entre les places occupées et les positionnements revendiqués. Le sujet est alors capable de se distancier de son expérience pour en tirer un ensemble de connaissances »[5]. Il resterait à discuter du (des) rapport(s) pouvant exister entre ce type de savoir et ce que l’on nomme « savoir scientifique ». Si le savoir se construit par rupture avec l’expérience concrète, donc en s’objectivant, le savoir scientifique est également produit par une rupture épistémologique par laquelle le savoir constitué d’une époque se voit mis en question et remplacé par un autre système d’interprétation du monde. La recherche-action, analyse de l’irruption du savoir dans les pratiques individuelles et collectives identifie ce processus comme celui de la construction d’un objet : l’acteur social en tant qu’il est à la fois au centre de la problématique (en question) et producteur du savoir, l’acteur est le système[6]. C’est le propos aussi de la praxéologie, discipline peu connue, mais qui mériterait d’être associée aux réflexions sur la recherche-action[7]. Une autre démarche est, à mon avis, proche de celle de la RA : la psychosociologie, ou plus précisément la « sociologie clinique », car elle privilégie comme mode de collecte de données, le récit de vie une approche particulièrement pertinente pour l’analyse des pratiques[8].

 JFM : Nous ne manquons effectivement pas de cadres théoriques dans lesquels puiser et qui sont, eux-mêmes, traversés par des courants divers dont on n’a pas toujours la possibilité de connaître les conditions concrètes de mise en œuvre. Et, comme tu le dis, le « processus » même qui préside à la production d’un savoir est déterminant pour en apprécier la portée. Or, les processus de RA sont longs et supposent des étapes allant de la sensibilisation d’un milieu jusqu’à la restitution finale en passant par des phases de formation (ou d’auto formation). J’ai participé à Guéret à la 2e phase de la RA réalisée dans le cadre de l’action nationale lancée en 2010 par ATD Quart Monde et l’IRDSU, « en associant leurs parents, tous les enfants peuvent réussir ». Je passe ici sur la présentation globale de cette RA dont on pourra lire le bilande 2013 en archive[9] pour préciser directement les raisons scientifiques qui m’ont fait rallier ce projet : ATD propose une approche qui me semble très pertinente en ce qu’elle est compatible avec celles des approches interactionnistes [10] définissant le social comme le produit du jeu continuel entre acteurs qui, en fonction de leur expérience propre et de leurs groupes d’appartenance, interprètent les situations qui les mettent en présence les uns des autres et, ce faisant, normalisent leurs relations. Le social, dans cette perspective, n’est jamais totalement prédéterminé, mais il se tisse par ajustements constants des interprétations, toujours divergentes, qu’en donnent les individus. Ces ajustements fondent les compromis plus ou moins explicités à partir desquels les groupes existent. Ceci m’amène à insister sur le fait que ce sont bien des «  interprétations » dont il est question et qui sont à la fois « en jeu » et « enjeux » des cohabitations collectives –et non des « représentations », notion qui présuppose une réalité purement objective dont le Savoir serait la clé, les acteurs n’étant qu’abusés d’illusions plus ou moins distantes de cette réalité. Je viens déjà de vendre la mèche des raisons pour lesquelles j’insiste sur le fait qu’il faut parler d’interprétations et non de représentations en interrogeant le rapport que nous entretenons avec la réalité, d’une part, et avec les savoirs, d’autre part. Ce faisant, je viens aussi de mettre un accent très volontaire sur l’abandon du singulier pour parler de « savoirs ». Lorsque nous avons fait un premier rapport d’étape au COPIL de la RA de Guéret, nous avons insisté sur le fait que « le savoir » n’était pas un long fleuve tranquille mais qu’il révèle des enjeux qui peuvent générer des tensions parfois difficiles à dépasser. Nous avions écrit dans la note de 2012 : « IV.2- les savoirs en question Les ambiguïtés concernant la notion de « savoirs », telles qu’elles apparaissaient dans les documents précédant l’intégration du site de Guéret au CPET expliquent certaines difficultés auxquelles les ateliers devaient être confrontés. Deux écueils principaux sont à mentionner : Le premier renvoie à l’objet que la RAF[11] vise et qui doit favoriser l’émergence de relations nouvelles entre parents et professionnels de l’éducation ainsi que de nouvelles connaissances à leur sujet. Les savoirs concernés ne sont donc ni la simple transmission de témoignages -même s’il faut partir de l’expression du vécu de chacun – ni la reprise de savoirs déjà construits. Faute d’un ciblage précis, les ateliers auraient tourné court. Le second écueil tient à une conception non réaliste du savoir, porté en étendard naturel d’un lien social dont il ne peut être le vecteur qu’au prix d’une pratique rigoureuse de confrontations exigeantes. Le savoir -particulièrement lorsqu’il s’agit de savoir social- constitue un enjeu parfois générateur de tensions qu’il convient de prendre en compte. » Je pense aujourd’hui que ces formulations restent, sinon inexactes, du moins imprécises dès lors qu’elles continuent de faire référence à une notion de Savoir (au singulier) qui, le plaçant sous la seule égide du « Savoir savant », continue de masquer les diversités et les enjeux de légitimité qu’il dénonce pourtant… De ce point de vue, les publications d’ATD privilégient un pluriel beaucoup plus pertinent, même s’il prend parfois le risque d’une utilisation inflationniste de ce terme. Geneviève Defraigne Tardieu[12], a cherché à identifier les différents registres de savoirs convoqués par les Universités Populaires ATD Quart Monde : elle distingue des savoirs expérientiels et des savoirs communicationnels qui contribuent à la production d’un savoir émancipatoire. Et ce que sa thèse montre surtout c’est que cette construction est indissociable du processus à la faveur duquel elle opère. Ce faisant, elle invite à s’interroger sur la nature d’un savoir tellement universel … qu’il n’est énoncé qu’au singulier ! ».  

JLD : En 2005, aux Minguettes (Vénissieux), dans l’Est lyonnais, quartier alors assez enclavé, un groupe se réunissait régulièrement tous les mardis. Les membres de ce « Groupe du Mardi », des habitants du quartier, discutaient sur ce qu’ils voulaient changer dans leur vie quotidienne : loyers, électricité trop chers, aide à apporter aux gens qui n’avaient pas de moyens de transport, etc. Ils ont ainsi pu faire évoluer bien des choses dans leur quartier par leur réflexion et ont consigné ces actions dans un livre intitulé Vivre aux Minguettes. Des habitants parlent et agissent [13]. Ce livre a été écrit collectivement, chacun selon ses aptitudes, une entreprise modeste mais exemplaire. Quant à moi j’ai joué le rôle d’un observateur, un témoin venu de l’extérieur et j’ai aidé à rendre ces textes plus lisibles sans toutefois me substituer à leurs auteurs. Il s’agissait bien d’une recherche action dans la mesure où l’écriture organisait leurs action de revendication et que la recherche avait pour objet eux-mêmes en tant qu’ils se découvraient une capacité à s’organiser pour agir.   Ecrire c’est agir (pour paraphraser Austin[14]) et c’est aussi prendre le pouvoir, comme on prend en main le skeptron (Bourdieu[15]). Faire écrire, permettre à une personne -dont ce n’est ni la culture, ni le métier- de s’exprimer à l’écrit, c’est l’autoriser à donner du sens à sa pratique (professionnelle ou autre), c’est-à-dire à distinguer sa pratique de la seule exécution d’une tâche.

JFM : Je te rejoins mais je ne l’exprime pas de la même façon. Il y a effectivement  des enjeux très importants à rendre diffusable quelque chose  qui n’est pas seulement de l’ordre d’un témoignage mais qui est aussi le produit d’un travail d’élaboration. Il s’agit ensuite de savoir jusqu’où on peut et on souhaite associer les « acteurs » : beaucoup de RA s’en tiennent à une forme participative de recueil de « données », avec ou sans recours à l’écriture. Viendra ensuite la production finale –celle qui, sous forme de rapport ou d’ouvrage, sera diffusée plus ou moins largement. L’association des acteurs à des productions qui dépassent le simple témoignage reste rare.  La perspective d’aller jusqu’au texte réellement collectif, pour laquelle j’ai plaidé dans ma contribution à un ouvrage de Gilles Monceau[16], voici quelques années, est peut-être à ranger dans la catégorie des utopies nécessaires…

Pour parler concrètement d’une approche plus récente, avec les travailleurs sociaux du CHRS de Limoges[17], j’identifie plusieurs étapes : il y a la phase pendant laquelle on crée les conditions qui font que les gens prennent conscience de la valeur de leur expérience, de ce qu’ils disent, des lieux suffisamment protégés pour qu’ils puissent exprimer leur quotidien, leur vécu en relation avec la question que la RA se propose d’explorer. En ce cas il s’agissait du « rapport à l’autre » des personnels de l’établissement et de ses concrétisations à l’occasion de la mise en œuvre de la prestation alimentaire. Vient ensuite le temps d’examiner ensemble ce qui a été dit, le temps de l’analyse -assez proche de ce que font les « groupes de parole » à ceci près qu’il s’agit d’envisager du changement et une transmission de connaissances nouvelles. Il faudra alors prendre en compte un principe de protection des auteurs, principe qui passe en fait surtout par le travail de théorisation comme  G. Devereux le montre magistralement dans une note méthodologique de Psychothérapie d’un Indien des Plaines[18]pour  la diffusion de ce qu’on en tire. Les universitaires, en faisant leurs études –et aussi, en prenant des coups- apprennent qu’un texte abouti doit présenter certaines qualités attendues par le milieu dans lequel ils le diffuseront. Les personnes qui sont souvent en difficulté scolaire ne le savent pas et le jour où on les invite à s’exprimer peuvent prendre beaucoup de risques –y compris le risque de dire n’importe quoi parce que ce n’est pas parce qu’ils le disent que c’est vrai. Donc il y a ce niveau lié à de l’autorisation et de la protection et si on veut produire des savoirs il faut se doter de ces moyens. Il faut qu’ils aient confiance dans le dispositif. De ce point de vue, beaucoup de « recherche action » n’en sont pas dès lors que les commanditaires exigent de « tout entendre » et s’il y a une menace de voyeurisme à visée de pouvoir, on est dans quelque chose qui va à l’encontre de ce que je pense nécessaire de faire. Ensuite, quand on renvoie leur parole aux personnes qui se sont exprimées, leur « parole spontanée », il s’agit de savoir comment y travailler pour voir d’abord comment cette parole a été dite. Lorsqu’on fait circuler un compte rendu ou la retranscription des débats, on voit que les gens qui n’en ont pas l’habitude, ne savent pas comment commencer le travail. On peut se demander si les intéressés lisent ces documents sur lesquels ils disent souvent n’avoir rien à ajouter. Or, c’est déjà du texte et c’est déjà entrer dans un travail réflexif que d’y revenir en procédant par reprises, corrections, « repentirs » diraient les peintres, que cela suppose. Bien sûr, cette confrontation est souvent douloureuse parce que la retranscription d’un échange verbal se révèle souvent être très loin de ce qu’on attend d’un texte et qui ne peut tenir compte de toute la gestuelle, des intonations, des silences qui accompagnent l’expression orale … Et le contexte immédiat –l’indexicalité des énoncés, chère à l’ethnométhodologie comme tu le rappelles souvent- s’évanouit. Les comptes rendus des réunions administratives ou de celles qui jalonnent l’exercice de l’élaboration des décisions collectives circulent normalement dans une première version que l’on soumet à la relecture des participants afin de vérifier si leur pensée a bien été retranscrite. Dans le travail que je fais avec les groupes que j’essaie d’associer à une production collective, j’insiste sur le fait qu’une relecture peut conduire à une évolution de la pensée et à un changement d’appréciation qui peut impliquer une réécriture. Une éducatrice, tout en reconnaissant ce qu’elle avait dit pendant une séance de travail, avait ainsi pu s’esclaffer : « on dit parfois des conneries… je ne suis plus d’accord avec ce que je disais l’autre jour… ». C’est alors l’occasion de s’interroger sur les raisons d’un tel revirement –raisons parfois « stratégiques » (l’intéressé ne souhaite pas que son avis soit pris en compte dans un document final, même protégé par l’anonymat) mais aussi, souvent cognitive (l’analyse conduit à modifier le point de vue). En procédant ainsi, je suis très loin des méthodes préconisées par l’approche académique encore dominante et qui dépossède le sujet de sa parole pour  mieux la soumettre au scalpel analytique du chercheur. Donc, je dis aux participants : ce n’est pas parce que vous avez dit quelque chose pendant une réunion que les premières traces qui en témoignent sont intouchables. D’abord parce que le passage de l’oral à l’écrit, d’un contexte fermé à un début d’ouverture, modifie fondamentalement le sens de nos énoncés. La première autorisation est donc de corriger –voire de supprimer- un propos dans lequel un auteur ne se reconnaît plus. Suit une autre phase qui sera de trier dans le fatras de tout ce qui se dit en une ou deux heures : quels sont les éléments importants ? Comment identifier les idées force que l’on souhaite faire circuler ? Comment jouer les réducteurs de texte –ce qui passe toujours par un travail de conceptualisation sur lequel il faudra s’entendre ? C’est tout ce travail d’écriture qui, à mon sens, conduit à des interprétations nouvelles. Lorsque tu évoques ces immigrés qui parlent des problèmes d’électricité dans leurs immeubles, ils n’échangent pas des « représentations » de ces problèmes mais bien des « interprétations » de leur réalité. Ils sont déjà dans du langage –en partie novateur, en partie piégé mais c’est là-dessus qu’il faut travailler. Voilà où j’en suis, du point de vue de la méthode. Je ne sais pas pour autant à quel type de « savoir » cela permet d’aboutir. Je ne crois pas qu’on puisse parler de savoir au singulier, sauf à ne retenir que le savoir savant –dont d’ailleurs on a besoin mais qui, aujourd’hui, me semble occulter non seulement les savoirs profanes mais surtout nombre de savoirs à produire pour faire évoluer les rapports sociaux actuels.  

JLD : Dans toutes les enquêtes sociologiques classiques, c’est l’ordre des données objectivées qui constitue le savoir sur l’objet de l’enquête. Par exemple, le savoir qu’on produit, en faisant une typologie des comportements des élèves à l’école par l’analyse structurale, en traitant les éléments fondamentaux observés[19]. Dans cet exemple, c’est l’analyse sociologique qui permet un tel classement, ce n’est plus le sujet qui est producteur de savoir.

JFM : Justement, ces travaux menés dans des écoles avec des décrocheurs se référaient-ils à la Recherche-Action peu ou prou ? Et par ailleurs, comment se caractérisait ton dispositif ? Où la situes-tu dans une échelle de RA qui irait jusqu’à la RA intégrale (qui inclurait donc l’écriture collective du rapport final) ? Dans ta méthode du profil expérientiel tu commençais par des entretiens individuels pour passer ensuite à un croisement des données concernant des groupes. Comment ça s’est passé avec les élèves ?

JLD : Ce sont des enquêteurs qui ont interviewé les élèves en s’inspirant de la méthode du PE et on a procédé, ensuite, à l’analyse de contenu. Cela été qualifié de RA, mais c’était un dispositif classique et ni les élèves, ni les professionnels de l’éducation et de l’action sociale n’ont participé à l’exploitation des données et à la rédaction du rapport. En réalité il n’est guère possible de répondre à une commande institutionnelle par une réelle démarche de recherche-action qui reste très mal perçue et risque d’être marginalisée.

JFM : Dans ma perspective, il aurait été intéressant de dire aux élèves : voilà ce que vous avez dit, maintenant qu’est-ce qu’on en fait ensemble ? Sachant que je suis conscient de venir dans la situation avec tout un bagage, des lectures etc. qui me sont propres et sont plus ou moins partagés par les groupes dans lesquels j’interviens. Les travailleurs sociaux du CHRS de Limoges ont une culture importante, ce qui a permis des confrontations d’analyse très stimulantes.  A Guéret, la situation était différente et c’est pour cela que nous avons consacré deux réunions avec chaque atelier pour que chaque groupe décide des thèmes qu’il souhaitait mettre en débat avec l’autre. Nous étions dans la logique de « croisement des savoirs » préconisée par ATD Quart Monde. Ils étaient 9 par groupe et ils ont identifié 9 thèmes qui, pour les uns avaient déjà été retenus comme majeurs dès les premières réunions… c’est de cette façon que nous avons procédé à la phase d’analyse de contenu « partagée ». Ensuite, la préparation du bilan final a pu associer la moitié des participants. Je pense que si j’avais rédigé seul ce bilan, certains aspects n’auraient pas été traités. Par contre, j’aurais développé l’analyse en l’articulant aux ressources théoriques dont je n’ai pas fait état parce que je nous n’avions pas le temps de les évoquer avec ces co-auteurs. J’ai produit un texte  plus référencé proposant une analyse des propos échangés dans les ateliers et qui témoignent des mutations actuelles du rapport à l’intime que parents et professionnels vivent. J’ai eu quelques minutes pour le présenter aux participants à la fin d’une séance et je leur ai proposé de poursuivre avec eux la réflexion, mais cette proposition n’a pas eu de suite et mon texte dort dans un tiroir…

JLD : C’est bien ce que je disais, la démarche de recherche-action dérange jusqu’aux acteurs impliquées dans la recherche : ces dernières années trois générations de migrants ont dialogué sur leur séjour pendant près d’un demi-siècle dans un quartier de Villeurbanne, et de nombreux entretiens ont été menés pour reconstituer leur histoire[20]. Au fur et à mesure, que le travail d’écriture avançait, chacun a revu et corrigé son texte  Les gens ont beaucoup appris sur leurs parents, leurs enfants, et sur leur rôle réel dans la transmission (ou la non-transmission) de la mémoire. Ils sortent de ce travail d’enquête et d’écriture bouleversés, transformés[21]. Pour ces habitants impliqués dans ce travail de mémoire, le savoir produit n’est pas formalisable (comme il l’est pour le chercheur lorsque celui-ci se distancie de son objet), il est immédiatement traduit dans des pratiques nouvelles y compris dans des stratégies consistant à refuser de voir une situation mise à jour, dénégation, fuite, ruptures.

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1] Jean-Luc Dumont et Marie Claude Saint Pe, Méthode du profil expérientiel. Contribution à l’analyse praxéologique, Lausanne, Far ed., 1992. Cf. également Archive 1, entretien entre Jean Luc Dumont et Chantal Fleury, « le Profil Expérientiel », Paroles Et Pratiques Sociales (38), Janvier-Mars 1992.

[2] Henri Desroche, Apprentissages  II. Education permanente et créativités solidaires. Editions ouvrières, 1978.

[3] Cf. Archive 2, Commission de la vie associative, « Le foyer d’Alfortville communique », PEPS (41), Janvier-mars 1993.

[4]Sociologie de l’expérience, Paris, Seuil, 1994

[5] Méthode du profil expérientiel, op. cit. p 9.

[6] Pour M. Crozier, et E. Friedberg, l’action collective, organisée, est un construit social, L’acteur est une entité sociale il peut être un individu, un groupe, une institution et le système est d’autant dans lacteur que lacteur est (dans) le système.

[7] Cf, Tadeusz Kotarbiński : Traité du travail efficace, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté pour la traduction française, 2007.

[8] Cf. J.L Dumont :« La praxéologie comme sociologie clinique », in V. de Gaulejac, Shirley Roy ( ss la dir) Sociologies cliniques, Paris, Desclée de Brouwer, 1993, pp. 257-274

[9] Sur le déroulement de cette RA à Guéret (RA dont les résultats nationaux seront présentés par ATD Quart Monde à Paris, en novembre 2014), cf. Archive 3 J.F. Marchat, P. Alonso, A. Lechiflart, C. Sauvage : « note de synthèse remise au COPIL de Guéret le 18.10.2012» ; Archive 4 : J.F. Marchat, Delphine Guerrier-Romano da Cruz, Colette Sauvage, Michel Vinzant, Marie Hélène Lawnizack, Nathalie Ségret, Rosyne Garreau, Céline Mouroux, Patricia Alonso, Tamari Bedzenadze, Evelyne Noly, Quand parents et professionnels croisent leurs savoirs », Ville de Guéret/Fred-Univ. de Limoges, juillet 2013 ; Archive 5 : J.F. Marchat, note présentant les étapes de la RA (établie à destination du Séminaire méthodologique ATD 2015).

[10] Avec une mention spéciale, ici pour Les ficelles du métier (La Découverte, 2004) d’H. Becker !

[11] RAF : Recherche-Action-Formation.

[12] L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire, Paris,Presses Universitaires de Paris Ouest, 2012.

[13] Venissieux, Mario Mella Edition, 2005, Cf également Archive 6 : G. Gilbert, M.C. Pailhes, Y. Royer, « Le groupe du mardi », PEPS (40), juillet-sept 1992

[14] J L. Austin , Quand dire, c’est faire, Paris, ed. du Seuil, 1962 pour la traduction française

[15] P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Ed. Fayard, 1982

[16] J.F. Marchat, « Désimpliquons nous. Recherche-action et écriture collective » in G. Monceau (dir), Analyse institutionnelle des pratiques. Une socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France, l’Harmattan, 2011.

[17] Archive 7 : J.F. Marchat en coopération avec A. Cosse, L.Daudet, N. Dechamp, D. Faydi, F. Gaillardin, S. Girault, J. Guillemot, P. Janicot, E. Launay, C. Perriot, Prestation/accompagnement alimentaire et Relation à l’Autre, rapport de la 2e phase de la Recherche-action socianalytique réalisée en 2012-2013 au CHRS Augustins-Gartempe (ARSL) de Limoges.

[18] G. Devereux, « Le problème du déguisement » dans Psychothérapie d’un Indien des Plaines, Réalité et rêve,Paris, ed. Jean-Cyrille Godefroy éd, 1982. (rééd ultérieures chez Aubier). [1ère ed : Reality and Dream : The Psychotherapy of a Plains Indian. New-York, International Univ. Press, 1951]

[19] Cf le rapport : Etude sur la scolarisation des enfants de migrants réalisée par le GRDR, 2012, commande de la DAIC www.grdr.org/IMG/pdf/Recherche-action_scolarisation_GRDR.pdf

[20]Mémoires d’avenir, d’une génération à l’autre sur le chemin de la Boube à Villeurbanne Editions du Mot passant, Villeurbanne, 2014 (sous presse). Cet ouvrage a été écrit par un collectif, d’acteurs-auteurs [21]Cf Archive 8: JL. Dumont, « l’écriture comme pratique de suture », PEPS (44), oct-déc. 1993

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Juil 182013
 

Ceci est une proposition deRecherche Action qui prend pour cadre , en premier l’association Intermèdes Robinson de Longjumeau , en lien avec son territoire (quartier populaire de la ville de Longjumeau, CUCS, 10 000 habitants)

Il s’agit d’une recherche visant à analyser et à accompagner l’introduction d’un nouvel outil d’intervention sociale qui va petit à petit impacter l’ensemble des activités de l’association.

Il s’agit de la mise en place d’une monnaie locale, interne à l’association, destinée à valoriser les productions de ses membres. Dans le cadre de l’association Intermèdes Robinson, il s’agit d’agriculture, d’apiculture, de brocante, et d’expression artistique et plastique.

Cette introduction de la monnaie vient d’une réflexion engagée au sein de l’association concernant d’une part  la nécessité de prendre en compte les réalités économiques dans le cadre de nos activités (autrement basées sur le don et la gratuité) et d’autre part de valoriser ce qui est produit en son sein et dont nous avons l’impression que le public ne s’en saisit pas forcément .

 

Remarques:

1.  L’utilisation dans le carre pédagogique d’une monnaie interne est un élément qui a été développé et étudié particulièrement dans le cadre scolaire et le cadre fermé de la classe. Il s’agit ici des travaux de  la Pédagogie Institutionnelle (Oury/ Vasquez, Laffitte) .
Il ne s’agit pas ici tout à fait du même cadre et donc de la même chose. L’utilisation dans le cadre de l’association Intermèdes d’une « monnaie intérieure », impactera un public bien plus large et ouvert sur son environnement.

 

2. Le développement de monnaies alternatives dans le cadre d’une économie humaniste  a fait et fait toujours l’objet de différents types d’expérimentation: à l’échelle d’un quartier, par entente entre différentes structures, enseignes ou boutiques, à l’initiative de collectivités, etc.  Des exemples internationaux existent à grande échelle.

Il est à noter que la présente expérimentation/action est un peu particulière car elle ne vise pas tant à agir pour une autre économie, c’est à dire en fonction d’un idéal ou au profit d’une vision ou doctrine sociale, que pour constituer un levier d’animation et de développement d’activité locale.

3. L’annonce de recourir à une monnaie, même « intérieure », provoque des réactions:

– réactions de frayeur ou de craintes, de la part des acteurs sociaux d’une part, qui se demandent comment ils peuvent concilier l’image d’une monnaie, de la « valeur argent » avec les valeurs immatérielles qui les animent.

– réactions possibles , à vérifier ou infirmer de craintes institutionnelles, sociales ou autres,

Il y a donc au cours de cette expérimentation/ action bien deux plans privilégiés à étudier:

– le plan de la dynamique interne des acteurs liés à l’association , et l’impact de l’outil « monnaie » au coeur de cette dynamique

– le plan « du territoire » et de l’effet de l’utilisation de cet outil sur ses propres dynamiques relationnelles et sociales

4- L’intérêt d’ouvrir cette recherche action à la comparaison avec un « autre terrain »

Il serait intéressant de mettre en lien ce projet de recherche/ action avec un autre projet voisin qui anime « l’échomusée » de Paris (Goutte d’or). En effet il y a là une volonté de mettre en oeuvre une forme « d’AMAP » culturelle ou socioculturelle dans son environnement.

Le principe de l’AMAP est connu; il s’agit d’un achat anticipé de marchandises incertaines. Porté sur le plan culturel, de l’accession au savoir, de la formation, ce principe permettrait à la fois de valoriser les « productions culturelles »  et de développer une meilleure communication autour de ces offres.

Sans idée a priori des éléments à comparer entre ces deux expériences, on pourra certainement rapprocher certains éléments des dynamiques crées et de leurs effets.

 

Calendrier de cette recherche action: mise en oeuvre progressive au cours de l’année 2013

 

Personne coordinatrice et ressource: Laurent Ott, docteur en Philosophie, acteur social engagé