Nov 302014
 

Ce texte a été produit pour un journal local (Lot en Action et Corrèze en Action), son objet était de présenter succinctement les démarches dans lesquelles notre collectif est impliqué (dans la région de Tulle et ailleurs), leur surgissement associatif et les questionnements qui les accompagnent.

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Le But Ultime aurait été d’envoyer balader en même temps le capitalisme d’Etat et le capitalisme libéral. De créer une voie qui ne s’appellerait surtout pas « économie sociale et solidaire », qui serait bien plus intelligente que l’écologie moralisatrice et plus émancipée que toutes les formes de solidarités bien-pensantes. D’inventer un lien social qui ne serait pas du contrôle social. De généraliser un travail libre qui ne serait pas de l’emploi. D’aimer sans enfermer.

La réalité c’est que ce monde est plus gros que nous, il nous a fabriqués. Nous le pensons avec les mots qu’il nous a lui-même appris. Il se débrouille toujours pour nous faire sentir que tout ce qu’on pourrait lui opposer, ne fera que lui réussir. Il était là avant nous, il sera certainement là après, et nous passons nos vies à nous y plier.

A y regarder de près, il y aurait de quoi dépenser son RSA dans la bière. Se réveiller à la Kro et s’endormir avec. Faire la boucle. Contempler son énergie se dégrader au fil du temps jusqu’à l’inanité totale. Surtout, ne plus contribuer. S’éteindre. Etre cynique des pieds à la tête, tout anéantir, en commençant par soi-même, faute de mieux. Voilà la Tentation qui nous guette en permanence, à laquelle nous succombons même épisodiquement, pour voir quel goût ça a.

Mais on doit être habité d’un optimisme refoulé pour persister à créer des assos qui procurent strictement autant d’exaltation que de doute. On reste vacciné contre le bonheur, heureusement. Simplement, malgré le doute et la Tentation nihiliste, des constructions germent sans fin, peut-être pas totalement en vain.

Dans le genre, depuis 2009 avec l’asso COPING on occupe un lieu municipal à Tulle dans lequel on a fabriqué des rampes pour faire du skate et du bmx, et dont les murs sont régulièrement violés par les graffeurs. Le gymnase « Lovy ». Il doit son nom au Général Lovy, un colonialiste de la 3ème république, à l’époque où l’on n’avait pas de trop de recul. Situé pile en face de la gendarmerie, rue des enfants de troupe, il a été fabriqué en 1942. Il respire l’ordre, l’autorité. Ironiquement, notre bande d’irresponsables a été assez convaincante pour récupérer l’endroit et pour y « questionner l’ordre ». Des fois on a un peu honte même, c’est le bordel, y’a des restes de Tentation partout.

Plus sérieusement, on a commencé par éviter de payer des escrocs du BTP qui auraient fait à notre place ce qu’on savait très bien faire nous-mêmes ; de belles courbes, des soudures qui tiennent et des transitions moelleuses. On pourrait appeler ça le DIY, mais ça ne veut plus dire grand chose depuis que Leclerc Bricolage en parle aussi.

On accueille un peu tout le monde. C’est pas évident, parce que le monde est rarement comme on l’aimerait. On y trouve occasionnellement des ados racistes et misogynes qui côtoient en symbiose d’autres ados issus de familles immigrées portugaises ou marocaines. Des pères qui tentent de ne pas arrêter la planche à roulettes depuis 20 ans. Des filles qui, malgré la masculinité du milieu, tracent de belles trajectoires, symboles de doigts d’honneur. Puis il y a un paquet de taiseux avec le bonnet vissé jusqu’aux yeux qui ne sont pas là pour s’exciter sur la nouvelle définition de l’émancipation du Monde Libertaire, mais pour progresser, faire ce qui fait sens pour eux. On y trouve de tout, un peu comme dans la rue.

Ce qui est chouette c’est de sentir cette fluidité naturelle avec laquelle tout ce monde se croise à pleine vitesse sans jamais (trop) se heurter. Toutefois, le skate et le bmx ne sont pas des fins en soi. Ce sont des formes de mouvements qui nous font du bien, parmi d’autres.

La démarche d’autonomisation vis à vis de la technologie qui nous a poussés à fabriquer nos propres rampes, s’est répandue ensuite sur tous les objets qui nous entourent. Des guitares électriques, des amplis, des voitures, des ordinateurs… Une fois pris dans cet engrenage de fabrication-réparation, il devient de plus en plus insupportable de s’en remettre aux experts spécialistes de la chose. Puis la nécessité nous pousse dans la même direction, car nous ne sommes pas bien riches et l’emploi nous révulse. Voilà pourquoi nous organisons des ateliers publics d’autonomisation à l’électronique, la mécanique, l’informatique… Nous avons peu d’espoir quant au fait qu’un jour l’humanité ne soit plus l’esclave des technologies de masse dont les puissants nous inondent. Mais de temps en temps c’est assez exaltant de dire à Macintosh et à Renault : « Bande de cols blancs, nous aussi on sait les faire marcher vos bidules ». Comme on a assez peu d’ambition quant au changement social, on se contente souvent de pieds-de-nez. On fait ce qu’on peut, de toute façon, c’est ça, ou la Tentation.

Dans un autre genre, en 2009 aussi, on a fabriqué une asso pour faire des concerts. Medication Time. Parce qu’organiser des concerts dans les endroits pourtant faits exprès devenait un sport de combat (comme la sociologie), il a bien fallu qu’on se débrouille. Petit à petit on a glissé. On passait plus de temps en tournées avec notre propre groupe qu’à organiser des concerts. C’était aussi une bonne occasion de faire le tour du monde. La conclusion, c’est qu’il n’est pas bien différent d’ici. Ainsi on a pu constater qu’il y a un MacDo derrière la place Rouge à Moscou et que les faucilles et les marteaux font honte à la jeunesse russe. A Kiev, les travailleurs cheminent à travers la place Maidan encore fumante et ensanglantée, pour se rendre au boulot, tous les jours. Les habitants d’Odessa sont si fiers de leur ville qu’ils aiment la comparer à Marseille, et les norvégiens sont plus bronzés que nous vu qu’ils passent leur hiver dans les solariums. En Pologne ou en Espagne on a fréquenté des anarchistes qui faisaient la boucle : cheap pils à la main sans discontinuer du lever au coucher. On a également trouvé de chouettes lieux confectionnés par de sacrés bourrins. Dans le doute eux aussi. Aujourd’hui on se sert de cette asso pour enregistrer des groupes qui nous plaisent, les conduire en tournée, puis les enrôler dans notre espèce de collectif en forme de pieuvre titubante. On a tellement glissé qu’un jour on s’est retrouvé avec deux salariés, un facebook et des dossiers de subventions à remplir. Une glissade choisie en réalité, plus ou moins contrôlée, mais qui n’est pas sans nous submerger d’une somme d’énigmes irrésolues.

La première de toutes ; puisque ces fabrications représentent le moins détestable des moyens que l’on ait trouvé jusqu’alors pour s’en sortir, comment composer avec ce vieux But Ultime dont l’horizon s’éloigne et s’obscurcit un peu plus chaque jour ?

Nous sommes tentés de répondre que ce n’est peut-être pas ce But Ultime qui nous active en réalité. C’est déjà pas si mal que ces associations soient les émanations structurelles et fluides de ce que l’on vit, avec le peu de convictions qu’il nous reste et la masse d’incertitudes que cela génère déjà.

Pour travailler sur ces questionnements, on a créé le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA), avec un tas d’autres indécis comme nous, pauvres aussi, fuyant l’emploi et désireux de ne pas laisser le monde s’endormir tranquille. L’idée étant de pousser la critique sociale le plus loin possible, en s’armant de tout ce qui nous passe sous la main en terme de sciences sociales et d’expérimentations. C’est une autre manière de remettre le sens au goût du jour (à défaut de But Ultime) et d’aller secouer tous les obstacles qui nous empêchent de penser. Une façon de ne pas simplement agir en îlots isolés mais plutôt de se constituer en archipel, respectueux de la multitude et des contradictions qui nous habitent. Faire en sorte de légitimer et de protéger par la recherche tout un monde instable en fourmillement perpétuel, qui, au delà de ses doutes intrinsèques et de ses litres de bières, essaye d’avoir prise sur le cours des choses, plutôt que de contribuer à l’endormissement béat et généralisé de notre espèce.

Profitons de ces dernières notes d’entrain, elles se font rares par chez nous.

Nicolas Guerrier

asso.medication.time[@]gmail.com

 Posted by at 18 h 48 min

  2 Responses to “[Construire = se faufiler entre les doutes] Coping – Medication Time – Lisra”

  1. bonjour je suis la maman de Paul Vagapoff et j aierai entrer en contact avec vous Nicolas d ‘avance merci Marie Vagapoff

  2. Bonjour Marie.
    Désolé j’ai mis quelques jours à voir qu’il y avait une réponse sur cet article. N’hésite pas à m’appeler ou à m’écrire.
    Voici mon numéro de téléphone 06-50-90-93-85
    A bientôt j’espère.
    Nicolas Guerrier

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