Pour de nouvelles centralités populaires

A l’heure de la «start-up nation» et de la financiarisation du service public, réinventons de nouveaux espaces du commun à l’intersection des luttes sociales, écologiques et des minorités actives

Chef d’œuvre de l’architecture moderniste, la Maison du Peuple de Clichy classée aux Monuments Historiques sera vendue au groupe Ducasse, entrainant aussi la fermeture du marché à ses pieds ©Benoît Machetto

Une des dernières maisons du peuple emblématiques du Front populaire vient d’être déclassée pour être vendue à un groupe privé. Elle sera transformée pour partie en restauration de luxe selon une certaine conception consumériste de l’attractivité des territoires.

Ce n’est que la partie visible d’une transmutation d’un espace socioculturel critique et formatif en espace marchand. Cette évolution remonte à plusieurs décennies et conduisit à une délégitimation de ce qu’on appelle les «corps intermédiaires», dont les mouvements d’éducation populaire constituaient le rouage historique entre Etat social et société démocratique.

Les centralités populaires se définissent par des espaces-temps libérés d’un rapport subordonné au travail et au productivisme. Sans ces espaces autonomes de la pensée et de l’action, il est difficile de recomposer son existence comme une totalité non instrumentalisée et sectorisée par le rôle d’agent économique. C’est dans la prise de conscience de pouvoir basculer ainsi du rôle d’agent à celui d’acteur et d’auteur, autrement dit dans l’exercice d’une praxis, que se forgent à la fois un imaginaire alternatif au néolibéralisme, un corpus conceptuel qui est un levier de transformation sociale orientant les mouvements sociaux.

Période de rigidification

C’est ce processus d’émancipation individuelle et collective, de solidarité active, de formation réciproque tout au long de la vie qui est défait progressivement à partir des années 80 dans un double mouvement de bureaucratisation et de marchandisation du milieu associatif entre un «new public management» et une financiarisation des secteurs sociaux, sanitaires et éducatifs, sans parler des derniers scandales autour des Ehpad ou des cabinets de consulting gouvernementaux.

Faire confiance à la capacité innovatrice de l’intelligence sociale sans qu’elle soit accaparée par la classe de la «start-up nation» est d’autant plus décisif dans une période de rigidification des modes de gouvernance où les crises sanitaires et écologiques s’enchaînent et questionnent la place centrale de la valeur travail.

Lieux d’accueil inconditionnel

C’est le défi actuel de l’éducation populaire qui doit se refonder à travers de nouvelles centralités. Ces tiers espaces existent déjà. De manière insurrectionnelle, le mouvement des gilets jaunes et des ronds-points représenta l’institution d’un fort contre-imaginaire comme société plus juste à bâtir. De même, une nouvelle génération se forme à l’intersection des luttes sociales, écologiques et des minorités actives.

Ces «espaces autonomes temporaires» ne demandent qu’à s’incarner dans des lieux d’accueil inconditionnel d’une diversité, d’interdépendance et d’intermédiation cherchant à réconcilier, dans la pratique, justice environnementale, justice sociale et justice cognitive ; bref une intelligence collective au service d’une autre gestion démocratique des communs avec une économie populaire répondant aux besoins humains fondamentaux


Tribune parue dans Libération du 14/03/2022 en contribution aux Rencontres nationales de l’éducation populaire. (Poitiers, 17-19 mars 2002)

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