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Les tiers-lieux, espaces d’émergence et de créativité

Article rédigé par Christine Balaï, dans le cadre de l’étude réalisée par le Laboratoire LISE du CNAM pour la ville de Paris, « Pratiques culturelles à l’horizon 2030 », 2012

Au croisement du territoire réel et du virtuel, de nouveaux lieux émergent ou d’anciens lieux sont réinvestis. Ces lieux tiers en facilitant la rencontre, le partage, la collaboration, la fertilisation croisée entre  différents publics, sont des vecteurs potentiels de créativité, d’émergence de nouveaux possibles et d’innovation. Ils supposent la mise en place de nouvelles médiations adaptées.

La notion de tiers-lieux

C’est le sociologue Americain Ray Oldenburg qui a introduit en 1989 la notion de tiers-lieux. Oldenburg s’intéressait à la naissance de nouveaux lieux, intermédiaires entre le domicile et le travail et adaptés à un style de vie urbain, individualisé et mobile. « Les « tiers-lieux » se développent dans le monde entier. Ni privés, ni publics, ils composent une solution hybride entre espace personnel et espace ouvert, domicile et travail, convivialité et concentration. Les tiers-lieux réunissent un certain nombre de conditions permettant les rencontres informelles et favorisant la créativité des interactions sociales, notamment à travers l’ouverture, la flexibilité, la viabilité, la convivialité et l’accessibilité. Les amis occasionnels, les habitants d’un quartier, les professionnels d’un secteur, peuvent s’y retrouver et en faire le noyau de leur communauté. Parmi les utilisateurs réguliers, la conversation est le centre des activités et l’humeur est détendue. Les rencontres informelles et familières dans ces lieux n’ont pas à être planifiées entre les individus qui s’y croisent et s’y retrouvent. Ce sont des lieux dits « de passage » qui attribuent un sens nouveau à l’espace et à la culture à travers les communautés qui se forment et se rassemblent, des réseaux qui se tissent et grandissent autour des usages que l’on en fait.

Dans ce cadre, le « café du coin », le bar connecté, le squat d’artiste ou le centre culturel en tant qu’espaces publics servant de point informel de rencontre, peuvent devenir des tiers-lieux selon l’usage qu’en font les individus qui les animent, occupent et visitent. Plus qu’une simple caractéristique spatiale, les tiers-lieux sont donc en grande partie le produit des relations humaines, des interactions créatives et des modes d’organisation sociale et professionnelle dominant les sociétés contemporaines.

Chaque «tiers-lieu» a sa spécificité, son fonctionnement, son mode de financement, mais tous favorisent la créativité, l’initiative et le partage » (Design des politiques publiques, La 27e Région, p77). On assiste actuellement à l’émergence d’un nombre croissant de ces tiers-lieux. Leur fonction se formalise, se professionnalise et parfois se spécialise.

Ainsi les espaces de coworking destinés aux travailleurs nomades et aux entrepreneurs en quête d’un bureau occasionnel ou d’un lieu de rencontre répondent-ils à cette logique.
« Les co-working space » sont des tiers lieux spécifiques. S’inscrivant dans la «mythologie» californienne, ils permettent, selon des modalités diverses, aux acteurs du numérique, mais pas uniquement, d’évoluer professionnellement dans un cadre stabilisé au carrefour des compétences, des savoir-faire et des communautés de pratique. C’est à travers quatre dimensions principales que la notion de « co-working space » peut se définir :

  1. Economique, une capacité à générer du revenu,
  2. Socioprofessionnelle, un lieu de référence où les professionnels d’un même domaine peuvent se rencontrer, échanger et travailler,
  3. Culturelle, un lieu où certains principes et certaines valeurs d’ouverture, de partage sont mis en avant. Un lieu qui produit un mouvement, ayant une aura dépassant ses propres frontières de pouvoir d’action,
  4. Territoriale et spatiale, un lieu inscrit sur un territoire, connecté à son tissu qui encadre, encourage et accélère les processus dit de «sérendipité» en favorisant les rencontres hasardeuses et non-linéaires.

Le brassage de compétences, de sensibilités et de point de vue différents que permettent ces espaces constitue un terreau propice à la naissance d’idées nouvelles. La classe créative est attirée par ces lieux de vie favorables au phénomène d’émergence dont elle renforce le dynamisme et l’attractivité créant ainsi un cercle vertueux favorable à l’innovation, aux partenariats et aux synergies. De la même manière les membres des réseaux sociaux retrouvent dans ces lieux physiques un pendant naturel à leur espace virtuel.

A Paris, la Cantine a fait office de pionnière en proposant au début 2008 un espace de travail collaboratif en réseau. Elle a pour vocation de créer un environnement propice au fourmillement d’idées dans une atmosphère de liberté et de créativité. Ouvert début 2008 dans le 2° arrondissement à Paris par l’association Silicon Sentier, associée à la Fing, cet espace d’innovation, de travail et de rencontres ne désemplit pas depuis. 15582 visites, 600 personnes uniques par semaine, plus de 500 événements, 318 coworkers, au moins 30 000 cafés, 35 personnes uniques par m2/an… Entrepreneurs, développeurs, freelance, seniors et jeunes de startup, chercheurs, politiques, artistes, tous habitants temporaires, ont investi cet espace. . On cherche ici à favoriser le développement de projets, de logiciels, de blogs et de toute innovation liée aux technologies du numérique en faisant se croiser des mondes différents travaillant dans des lieux éclatés. La Cantine est à la fois un lieu de réseautage, d’apprentissage, de débats et de “frottement” permettant de créer des dynamiques collectives, de structurer des communautés, en agrégeant divers acteurs sur des projets communs et collaboratifs, de créer de la valeur. Comme l’indique Stéphane Vincent, responsable du programme de la 27° Région hébergé à la Cantine, “ce qui marche dans la fabrique de l’innovation, c’est tout ce qui relève de la créativité, de l’irrationnel, du désir et de l’interdisciplinarité. La Cantine est un espace à faire de l’imprévu, qui ne touche pas seulement la filière numérique, mais est aussi un lieu d’innovation sociale”. Et pour Denis Pansu, animateur du Carrefour des Possibles, “la culture d’innovation doit être partagée. Au moment où les modèles économiques s’effondrent, le développement économique doit se faire avec les citoyens, les consommateurs”. Ces nouvelles manières d’envisager l’innovation et la créativité constituent une tendance de fond venue des États-Unis et qui se propage en Europe.

Les tiers-lieux ne sont pas cependant limités aux créatifs imprégnés de nouvelles technologies. Ils se développent aussi dans d’autres milieux : professionnels, sociaux, culturels…

La Ruche est une initiative parisienne comparable à la Cantine mais dont l’activité est centrée sur le développement durable et l’entrepreneuriat social. Cet espace de coworking met en avant la collaboration et l’échange d’idées, de problèmes et de solutions autour de l’innovation sociale et environnementale. La Ruche est ouverte à toute personne proposant une réponse innovante à un défi social ou écologique, sa vision étant de concilier économie et développement humain.

Toujours à Paris, le secteur culturel a aussi ses tiers lieux. Patrick Genoux cite le 104 dans son article sur les tiers lieux. « Ouvert à tous les arts, cet espace (de création et de production artistique dans le 19°arrdt) compose un ensemble architectural inédit où l’art vient à la rencontre de ses différents publics. Cette orientation forte impulse des modes de fabrication, de production et de visibilité résolument nouveaux. Le 104 accueille également une pépinière de jeunes entreprises qui situent leur action au carrefour de l’innovation technologique et de la création », www.incubateur104.org. Plus résolument innovant que le 104 qui a notamment du mal à s’inscrire dans le quartier, le 100, dans le 12° arrondissement, est un lieu ouvert dédié aux arts plastiques (mais pas uniquement) et ouvert à tous, professionnels et amateurs, pour un coût très modeste. L’ambition de ses directeurs est d’essaimer, chaque arrondissement devant, selon eux, disposer d’un lieu de ce type au même titre que d’une piscine ou d’une bibliothèque municipale.

Dans le domaine social, le programme « Plus longue la vie », engagé par la Fondation Internet Nouvelle génération (Fing) sur le vieillissement de la population et les relations intergénérationnelles à l’heure du numérique, a été appelé à retenir la notion de Tiers lieu : lieu de discussion, de socialisation, de découverte où les gens peuvent se rencontrer, ou se développent des animations locales en fonction des besoins des personnes, qui favorise les rencontres intergénérationnelles et valorise les personnes âgées, en mettant en avant la créativité des seniors. La Maison ouverte, ouverte en 2003 et 2009 dans le 14e puis dans le 12e arrondissement parisien en est une illustration type. La Maison ouverte se veut un nouveau lieu de vivre ensemble, qui lutte contre la stigmatisation des personnes âgées. Mise en application du design dans le domaine social, elle développe autour des personnes âgées et leurs proches une dynamique collective et sociale entre les générations tous en développant la dimension culturelle et en favorisant l’épanouissement et la créativité individuelle des personnes. Lieu ouvert sans fonctionnement préétabli, il choisit d’ancrer son action à l’échelle du quartier, par l’intermédiaire d’espaces d’accueil et d’activités ouverts à tous les publics et non seulement aux personnes âgées. Fermé provisoirement en l’absence de modèle économique, l’espace à venir intègrera la dimension des nouvelles technologies.

En France les tiers-lieux se développent également en province comme les Cafés de Pays de l’Yonne, Les Salles dans la Loire ou la Bo[a]te à Marseille. La profusion de ces tiers-lieux a été si importante ces dernières années que l’association Bureauwiki a décidé de créer un guide mondial des espaces de coworking (en cours d’élaboration de façon coopérative).

Les problématiques soulevées

Lieux ouverts, marqués par une culture d’échange, de partage et la convivialité, les tiers lieux favorisent la créativité, la culture de l’innovation et le vivre ensemble selon leur spécificité (co-working place, lieux culturels, « Maisons »). Ils ont une dimension culturelle forte à la fois numérique, sociale et d’innovation. Cette culture reste toutefois aujourd’hui inégalement partagée. Dès lors, l’enjeu est de créer les conditions de développement et de maillage de ces lieux sur l’ensemble du territoire, et leur accès par l’ensemble de la population.

L’esprit de partage, d’échange, de convivialité et de vie communautaire » caractérise le mouvement des coworking space. « Le co-working est considéré (…) comme un mouvement socioculturel dans lequel la collaboration est le lien structurant de la communauté. Une notion d’intelligence collective apparait dans ces espaces, la communauté des coworkers formant des petites équipes d’indépendants se réunissant autour d’un projet collaboratif. Ainsi la collaboration n’est pas uniquement une fin en soi mais un mode d’organisation intrinsèquement lié à ces types de lieu. L’aspect culturel se manifeste dans les espaces de co-working aussi par l’influence des communautés de l’open source et par l’assimilation de la « culture du libre » par les nouvelles générations ». Nouveau type de lieu cristallisant et rendant visible les valeurs de la « culture digitale », La Cantine est empreinte d’une dimension culturelle technologique forte sans pour autant réserver son accès aux seuls «technophiles». Comme l’indique Stéphane Vincent, responsable du programme de la 27° Région hébergé à la Cantine, “ce qui marche dans la fabrique de l’innovation, c’est tout ce qui relève de la créativité, de l’irrationnel, du désir et de l’interdisciplinarité. La Cantine est un espace à faire de l’imprévu, qui ne touche pas seulement la filière numérique, mais est aussi un lieu d’innovation sociale”.

L’animation sous-jacente au lieu est fondamentale. Elle s’appuie sur une équipe d’animation dédiée et une diversité de formats d’animation (conférence, ateliers de travail, Barcamp, petit-déjeuner débat, etc.). Ces modes d’animation doivent favoriser la transversalité des acteurs, le brassage des réseaux et des communautés d’acteurs, de filières professionnelles, l’identification des innovations et tendances technologiques, la rencontre avec les « end– users », etc.), un accompagnement personnalisé des porteurs de projet, une programmation de contenus de qualité.

Des lieux comme la Cantine, s’ils sont ouverts à toute population, concernent avant tout les couches créatives mais seulement marginalement les autres couches de la population. La culture numérique mise au service de l’innovation sociale et du vivre ensemble reste peu développée.

Comme l’indique Hubert Guillaud, d’Internet Actu, « La fracture numérique se réduit au niveau des populations les plus réfractaires. On parle beaucoup des « Digital Native », mais les jeunes utilisent l’internet sans vraiment le maîtriser. La question de l’alphabétisation par rapport au numérique reste entière. Il n’y a plus de fracture numérique avec le mobile. Avec les smartphones demain, les gens auront une connexion permanente au web, mais les outils ne feront pas tout, la différenciation se fera sur le contenu. Les fractures sociales sous-jacentes perdureront s’il n’y a pas d’action. Cela pose la question de la politique culturelle : Où est la politique culturelle, la politique publique numérique ? En France, on privilégie l’économie numérique, mais on ne voit pas la ligne de fond. Le dernier plan numérique d’éducation concerne l’informatisation des collèges ».
« La question de la médiation est essentielle, cela est loin d’être facile » rappelle Hubert Guillaud. « C’est une question d’Education populaire. Le numérique est un levier supplémentaire pour l’éducation populaire, un outil prétexte, une façon de dépasser les choses ancrées ».

Cela redonne toute sa place pour réinvestir d’anciens lieux dans une dynamique de tiers lieux (ou en créer de nouveaux) : espaces publics numériques (EPN), bibliothèques, centres culturels, espaces sociaux, maisons de quartiers, cybercafés sociaux, etc. constituent des lieux de rencontres, d’éducation populaire, de projets pour inventer de nouvelles pratiques, permettre la fertilisation croisée au service de l’innovation et/ou du vivre ensemble, en s’appuyant sur le numérique comme vecteur de connaissance et de collaboration.

La Maison Populaire de Montreuil s’inscrit dans une telle dynamique. Pour Jocelyne Quélaud responsable multimédia « La Maison pop de Montreuil, c’est une association d’éducation populaire, au sens originel du terme. C’est un lieu où on va retrouver la pluridisciplinarité, avec plus d’une centaine d’ateliers annuels ». Il y a également de la diffusion culturelle : des arts visuels, cela fonctionne comme un laboratoire avec un commissaire différent chaque année qui fait trois propositions. Cela permet parfois aux artistes de créer des œuvres spécifiques » ou encore de la musique avec des concerts, des rencontres. « Vendredi il y a eu une soirée superbe qui mêlait des professionnels et des amateurs avec un croisement des disciplines. C’était intergénérationnel, ça s’est clôturé par un concert avec des jeunes de 11-13 ans. Avant il y avait des ateliers d’ukulélé, de chants du monde. On travaille vraiment sur cette notion d’intergénérationnel et de croisement de cultures. C’est de la trans-culture ». Le multimédia a toujours fait partie de l’association. Ce principe a toujours été présent. Il y a eu des débats autour de quelles sont les images de demain ? En 1998, Annie Agopian a monté un dossier pour ouvrir l’espace multimédia dans cet esprit : arriver à croiser des choses pour susciter des désirs. Le dossier a été accepté et c’est là que je suis arrivée. La Maison Pop à la base, c’est de la transdisciplinarité. Beaucoup d’enseignants se plaignent de ne pas avoir de lieu pluridisciplinaire, ne serait-ce qu’au niveau des universités qui sont spécialisées. Comment générer des croisements ? » « Le potentiel est donc bien non seulement dans le numérique mais dans la rencontre et l’action. Dans ce contexte, l’enjeu est d’une part de garantir un lieu d’échange dédié au lien social entre habitants et acteurs de la société civile, et d’autre part de marier la dimension numérique avec la capacité de se rencontrer vraiment pour produire du « vivre ensemble ». affirme ainsi Hugues Aubin, chargé de mission TIC à la Ville de Rennes.

Pour François Seyden de l’association Parlez Cité, « Il y a un concept que j’ai envie de développer : le cybercafé citoyen. L’idée, c’est qu’on est dans un lieu de rencontre mais on peut aussi produire du contenu parce qu’on a tous les outils. C’est le principe d’une équipe de rédaction dans un lieu citoyen. Dans les café philos, les gens viennent écouter. Moi, je propose un lieu où on vient débattre et diffuser quelque chose à partir du débat ».

Pour Maurice Benhayoun, responsable de la Délégation aux usages de l’internet,  « Le prochain défi est de traiter correctement le rapport avec la banlieue. Si on veut montrer qu’on est à la pointe de la question, c’est le grand pari du Paris à venir. On peut le traiter en repensant la fertilité des banlieues ». Et de préconiser un certain nombre de pistes : « notamment reconstruire le réseau de MJC, lieu toujours ouvert où on peut toujours entrer. Aujourd’hui, les problèmes se cristallisent sur les cages d’escalier, parce que les jeunes n’ont pas de lieu où aller, pas de salle de jeu, pas de lieu de rencontre légitime. Les salles de sport sont efficaces, elles sont d’abord un lieu de rencontre. A Champigny, le commissariat est au centre de la Cité ».

Au-delà de la multiplication des lieux favorisant la rencontre et la créativité c’est bien la création d’un nouveau « vivre ensemble » dont il s’agit. Les « tiers lieux » apparaissent alors comme des dispositifs clé en complémentarité avec les réseaux sociaux de proximité afin de favoriser la solidarité de proximité.

Inaugurée par Xavier Darcos, Ministre du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, la Maison des Voisins, implantée dans le 17ème arrondissement de Paris, est le premier espace dédié au développement des solidarités de voisinage et à l’amélioration du climat social dans les immeubles ou les lotissements. Lieu de rencontre, la Maison des Voisins doit permettre de créer une dynamique positive entre les habitants, qui deviennent acteurs à part entière de tous les projets du quartier.  » Avec la Maison des Voisins, nous voulons stimuler les solidarités de proximité en mettant à la disposition des habitants des outils simples et efficaces pour développer des liens de proximité, se former, partager des idées d’action, des expériences… » déclare Atanase Périfan, Président de l’association « Voisins Solidaires » et créateur de la Fête des Voisins. La première maison-pilote a ouvert ses portes au 1bis, rue Descombes 75017 Paris. L’association Voisins Solidaires prévoit d’ouvrir 10 nouvelles Maisons des Voisins d’ici fin 2010 un peu partout en France en partenariat avec les mairies, les bailleurs sociaux… Elle envisage par ailleurs de croiser les maisons des voisins avec les réseaux sociaux de mise en relation entre habitants. Des contacts sont en cours avec Charles Verdugo, responsable de ma-residence.fr, et avec Nathan Stern, fondateur de Peuplade et de Voisin’Age.

Dans une vision prospective imaginée dans le cadre du programme « Plus longue la vie », le scénario du MAGASIN redonne aux espaces de grande distribution, la chaleur et la convivialité des marchés, en imaginant un espace coopératif entre grande distribution et ressources locales. Le MAGASIN est un espace dédié au ravitaillement sous toutes ses formes : services de portage de repas, associations de cuisiniers amateurs, wiki territorial des producteurs locaux, locaux disponibles pour une serre agricole partagée… Qu’il soit positionné à la périphérie des villes, ou en milieu rural, le dispositif crée un « éco-système », dynamisant la vie sociale, recréant du lien et une éthique solidaire et durable autour des activités de consommation. Le dispositif FIL D’ARIANE propose un réseau de ressources matérielles et humaines pour favoriser le maintien à domicile et les opportunités d’entraides entre les habitants. On y retrouve les patients, mais aussi leurs proches (les « personnes relais »), les soignants à domicile, les associations, les groupes bénévoles. Au centre du dispositif Fil d’Ariane (cité pour les réseaux sociaux) une ANNEXE héberge les professionnels de santé et favorise l’échange de paroles et la coordination des acteurs en évitant le piège d’une relation de soin déshumanisée.

Le renouveau des Espaces publics numériques

Nés il y a presque 15 ans pour lutter en faveur de l’e-inclusion, les lieux d’accès public à Internet sont aujourd’hui plusieurs milliers sur toute la France.

En Ile-de-France, Sur les huit départements qui constituent le territoire régional, deux d’entre eux ont mis en place une politique volontariste de développement d’espaces publics numériques sur leur territoire : Paris et l’Essonne et de façon moindre les Yvelines. Une dizaine de collectivités locales ont une coordination territoriale et, à ces personnes, viennent s’ajouter les réseaux nationaux ou métiers qui ont également une coordination et animation régionale. Il s’agit aujourd’hui principalement des Cyber-base animé par la Caisse des Dépôts et Consignations, des Point Cyb initiés par le Ministère de la Jeunesse et des Sports, ou encore de réseaux comme celui de la Fédération des Centres Sociaux Parisiens… 435 espaces publics numériques (EPN) ont été recensés sur le territoire francilien par Artesi Ile-de-France. La plupart des EPN sont désormais intégrés dans une structure existante ayant ses propres activités et publics, comme des bibliothèques ou médiathèques, des centres sociaux ou maisons de quartier… L’objectif pour Artesi-Ile-de France « est de travailler à un maillage territorial cohérent avec une visée d’équité territoriale pour l’accès accompagné à Internet et au multimédia ».

En France, la ville de Brest a poussé le plus loin cette politique en créant un maillage terrritorial dense de PAPI (point d’accès public à internet) intégrés dans des lieux ordinaires de proximité et impliquant les acteurs de la cité dans l’accompagnement des usages.
Une résidence, concernant l’avenir des espaces publics numériques, menée en Région PACA dans le cadre du programme de la 27° Région (laboratoire d’innovation publique des Régions de France), a montré que l’EPN incarne aujourd’hui une approche moderne de la médiation et de l’espace public « nouvelle génération ». Il peut s’y produire des choses qu’on ne voit pas forcément dans les espaces publics traditionnels, à l’accueil des mairies, au sein des organismes de formation. Comme le dit Michel Briand, maire-adjoint à Brest en charge du numérique « nous ne sommes plus seulement dans un équipement destiné à réduire les écarts, mais dans la palette des usages inventés par un ensemble d’habitants et d’acteurs du quartier, dès lors que les animateurs ont su développer une attitude d’attention aux personnes et aux usages potentiels ».

La résidence menée dans le cadre de la 27° Région a permis de révéler, que les EPN ont depuis longtemps franchi le stade de simples lieux d’accès pour devenir des espaces de production et d’invention ; des lieux ouverts où se construisent des pratiques de médiation nouvelles, et où s’inventent des réponses concrètes à la recherche d’emploi et au développement d’activités. Il est sans doute possible d’encourager les EPN non seulement à inventer des services, mais à les co-concevoir avec les utilisateurs, les EPN jouant le rôle de laboratoire de nouveaux services.

 Des tiers lieux au service de l’innovation sociale et culturelle

A Nantes, l’association PiNG préfigure ce type de lieu, au service de l’innovation sociale et culturelle pour tous : association-ressource et pépinière de projets innovants, PiNG conseille, accompagne et impulse des initiatives qui permettent d’identifier, d’expérimenter et d’évaluer les usages sociaux et culturels liés au multimédia. A travers ses activités PING  valorise la dimension culturelle des pratiques numériques, à la fois comme outils d’accès à la culture et aux savoirs, outils d’expression et de création, outils de mutualisation et de coopération.

Pour Maurice Benhayoun, il faut aller plus loin : « Il faut créer des lieux de réflexion à l’intérieur de la Cité, créer des microsociétés sur des bases politiques qu’on connaît. Créer des lieux où les habitants ont une vraie raison de se situer où on les aide à créer leur futur, développer des activités. Créer des pôles de développement urbain. Rester ouvert. La réponse n’est pas dans l’industrie. Si la question sociale est prioritaire, l’industrie est secondaire. Il faut faire des pôles d’innovation sociale, à l’exemple des pôles de compétitivité. Susceptible de générer un vrai savoir et une vraie richesse. Il faut créer un pôle de compétitivité d’innovation sociale. Il y a des besoins, un potentiel de mise en œuvre, il faut donner aux gens les moyens de construire ce dont ils ont besoin ».

Longtemps considérée de façon marginale et avec des moyens chichement accordés, l’innovation sociale retrouve quelques lettres de noblesse avec le numérique dans un contexte de crise qui appelle à la réinvention sociale. C’est dans cette perspective qu’il faut considérer le projet Liens. Une façon d’impliquer activement la population et les structures associatives et de quartier dans la construction du « vivre ensemble » pourrait être d’encourager le développement d’universités populaires, tout en favorisant le croisement entre culture populaire et culture numérique.

Depuis Janvier 2009 un groupe de recherche composé d’habitants de la ville de Ris-Orangis s’est constitué pour réfléchir au concept d’université populaire. Réunie à la MJC de Ris-Orangis, la démarche est accompagnée depuis le commencement par un philosophe, Miguel Benasayag, qui a une expérience intéressante de création d’université populaire depuis une vingtaine d’années dans différents pays (France, Argentine, Italie, Belgique, Bolivie, etc.). Afin de redonner aux femmes et aux hommes de la puissance d’agir dans un monde envahi par le négatif, l’objectif des « Université populaire-laboratoire social » (UPLS) est de construire des savoirs concrets qui émergent de situations concrètes vécues par les personnes rencontrées (travail, école, transport, hôpital, prisons, luttes de sans papiers, etc.) et de recueillir, en un territoire donné, ce que Foucault a nommé les « savoirs assujettis », savoirs locaux et territorialisés à partir desquels les personnes concernées pourront formuler des hypothèses théoriques et pratiques afin de se réapproprier leur vie. Le dispositif des UPLS permet ainsi de rechercher et de proposer des réponses collectives et pratiques aux dysfonctionnements d’une société trop marquée par l’idéologie néolibérale. Cette université est dite « populaire » parce qu’elle a vocation à être la plus large possible, à développer son champ d’action dans un grand périmètre, celui des habitants d’un quartier, par exemple, comme c’est le cas dans l’expérience qui commence à être menée par la MJC de Ris-Orangis.

TIERS LIEU NOMADE Clichy, 10 décembre 2016 – L’ECONOMIE DANS TOUS SES SENS

Au café KAMU, café associatif, dans le cadre du lancement de la première édition de TIERS LIEU NOMADE à Clichy, une table ronde a eu lieu ce samedi 10 décembre 2016.

Né d’une approche sociologique de nos territoires, le concept de « tiers-lieu » se développe en France et dans le monde à grande vitesse. Ils sont destinés à être des espaces physiques ou virtuels de rencontres entre personnes et compétences variées qui n’ont pas forcément vocation à se croiser.

Autour du thème de la ville inclusive et du développement solidaire des territoires dans les villes à travers les tiers lieux, plusieurs acteurs de la société civile et associatifs sont intervenus. Christine Balai, autour du projet Tiers lieu nomade et la ville inclusive, Hugues Bazin, sur la démarche-action, Mathieu Morange du groupe La Poste et bien d’autres porteurs de projets innovants ou simples citoyens actifs étaient présents.

Formateurs Solidaires revient sur son intervention autour de la mise en perspective, par Nacera TALEB, des nouveaux paradigmes à l’œuvre autour des initiatives alternatives et dans le domaine des sciences et du développement personnel.

Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). Après la présentation de nombreuses actions précises locales et innovantes socialement ou économiquement, plusieurs paradigmes ont pu être proposés. Une perspective plus globale autour de la révolution scientifique et humaine en cours a été soumise à discussion.

Vous trouverez ci-dessous les grandes lignes abordées, lors du débat, par Nacera TALEB, économiste humaniste et fondatrice de Formateurs Solidaires.

Qu’est-ce que l’économie innovante aujourd’hui ?

Il y a d’un côté l’économie innovante techniquement, qui a atteint un seuil de développement probablement unique dans l’histoire, et l’économie innovante socialement ou humainement, dont fait partie l’ESS (l’économie sociale et solidaire).  Quels sont les paradigmes observés dans les initiatives locales et dans le cadre d’une majeure partie de ses initiatives de l’Economie Social et Solidaire ?

Le premier paradigme est que l’ensemble des initiatives traitent ou réinterprètent la notion de liens ou la réinventent là où elle n’existe plus ou encore, là où elle crée du déséquilibre. Qu’il s’agisse de liens avec soi, de liens avec l’autre, de liens avec la nature ou de liens avec le matériel (le numérique par exemple), c’est toujours dans cette perspective de réinventer et de maintenir les liens humains que ces initiatives s’expriment.

Le deuxième paradigme commun de ces actions est que ces dernières remettent en cause le plus souvent la méthodologie de segmentation dans l’analyse, la création ou le transfert des savoirs, des revenus, du lien social et du lien politique. Loin d’une vision segmentée, qui divise, qui isole, qui technicise ; les initiatives citoyennes, sur le terrain, cherchent à faire des ponts, à connecter des mondes, des espaces et/ou des populations différentes. Elles globalisent et réunifient là où on divise et on isole.

Le troisième paradigme de ses initiatives citoyennes est que, souvent, elles redonnent du sens à nos actions et à nos visions. Les propositions de solution pour faire nos choix sont fondées, en général, sur des outils de rentabilité financière ou quantitative, des perspectives de profits souvent à l’échelle d’une génération avec une vision des ressources limitées. Ces mécanismes apparaissent clairement comme autodestructeurs aujourd’hui et nous conduisent à des risques de conflits généralisés. Les initiatives locales et/ou citoyennes proposent d’autres préoccupations humaines que la rentabilité pour choisir nos actions et nos solutions. Elles réinterrogent le sens et les priorités au niveau de nos valeurs, de notre éthique, de nos modes de vie, et remet l’Homme au centre de nos préoccupations. Elle le fait avec une imagination et une énergie de l’espoir fascinante. Solidarité, humanité, respect de la nature, mixité, rencontres, partage, dons, compassion, bienveillance, responsabilité font beaucoup plus de sens et d’adhésion, aujourd’hui, dans cette révolution culturelle que la maximisation des profits et la gestion de la stabilité des bourses ou des mandats politiques, etc.

Le quatrième paradigme qui a pu être mis en avant, commun à ces initiatives, est la volonté citoyenne de se réapproprier et de rester acteurs de son histoire sociale et économique. Ces citoyens développent des initiatives autonomes, souvent locales, mais toujours avec des valeurs sociales et solidaires. Ils se réapproprient, ainsi, le droit de choisir leur modèle social et économique. En d’autres termes, ces initiatives sont une façon de développer le pouvoir d’agir et de redonner de l’autonomie citoyenne. « Un mouvement de transformation du bas vers le haut se développe dans nos villes et nos quartiers en parallèle au mouvement classique de descente des décisions du haut vers le bas. »

Enfin, ces propositions citoyennes, bien que pour beaucoup de petites envergures, sont des laboratoires d’expérimentation de nouvelles solutions innovantes pour des défis de sociétés conçues plus haut comme inextricables. C’est le cinquième paradigme.

Au niveau des fondements comme de l’expression, ces initiatives sont associées et soutenues par la révolution numérique. Elles constituent, ainsi, un terreau pour dessiner les contours de l’innovation humaine future, au niveau social comme économique. L’expérimentation, comme nous l’avons vu, est d’ailleurs au cœur de ces initiatives beaucoup plus que la pensée ou l’idéologie. Tous les paradigmes et les segmentations idéologiques classiques paraissent être des décors ne pouvant suffire à comprendre la douce révolution profonde en jeu. Le monde de l’entreprise et les acteurs politiques locaux sont, eux aussi, de plus en plus parties prenantes de ces évolutions.

Que cachent ces évolutions ?

A travers l’ensemble de ces paradigmes, probablement non exhaustives, ces modèles regroupent, en réalité, un ensemble de valeurs qui redéfinissent une approche et une éthique humaine au-delà des clivages et des individualités, et remettent l’intérêt humain et global au cœur des relations sociales et économiques et des innovations politiques. Dans ces évolutions, le bien-être humain, non restreint à sa dimension matérielle, le mien comme celui de l’autre, la solidarité, le respect de la nature, deviennent des priorités non négociables.

Derrière ces initiatives innovantes, ne se cacherait-il pas une révolution en douceur et profonde de nos mœurs ?

Cette dynamique – économique, sociale et politique – émergeante n’est en réalité que le reflet d’une révolution sociétale plus profonde qui a son origine dans une révolution scientifique. Elle s’appuie sur la révolution scientifique numérique que nous vivons mais aussi sur celle de la compréhension de la nature et du fonctionnement humain en général. Cette révolution touche tous les domaines des sciences dures comme celles des sciences humaines que nous aborderons dans un autre article.

Les photos sont la propriété réservée de Louiza Maliki. Elles ont été prises lors de l’événement. Nous la remercions de nous avoir autorisé à les utiliser.

Comment favoriser un développement solidaire de territoire dans les villes ?

Compte-rendu de la 1ère édition des rencontres du TIERS LIEU NOMADE www.tierslieunomade.fr

Le café associatif Kamu nous accueille pour notre premier événement Tiers Lieu Nomade qui entend mêler réflexion, partages d’expériences et moment musical et convivial. Nous accueillons les participants avec du vin chaud, du sirop de gingembre et de bissap préparés par Hubert et Patricia.

 

Christine Balaï introduit la rencontre et la thématique de l’après-midi autour de deux approches, la ville inclusive et les tiers lieux, tout en présentant le projet Tiers Lieu Nomade.

La ville inclusive

Face aux problèmes auxquels sont confrontées les villes en France et dans le monde : concentration de la population dans les villes, croissance des inégalités et de la pauvreté, enjeux environnementaux, tensions liées aux migrations, la ville est confrontée à de nouveaux défis. La notion de ville inclusive entre dans l’agenda des politiques publiques urbaines. Voir le colloque international récent organisé par la mairie de Paris « Cities for life » et l’appel lancé par la Ville pour une ville inclusive.

Qu’est-ce que pourrait signifier une ville inclusive ?

  • Une ville favorisant le vivre ensemble
  • Une ville juste, équitable, passerelle vers les opportunités économiques
  • Une ville qui respecte son environnement
  • Une ville encourageant l’inclusion démocratique de ses citoyens

Les Tiers Lieux

Comment les tiers lieux peuvent contribuer à un développement solidaire des villes ?

Les tiers lieux, en facilitant la rencontre, le partage, l’innovation, en mutualisant des ressources, et en prenant davantage en compte l’humain et le contexte environnemental, offrent des espaces pertinents de solidarité, de création de valeur et de développement local.

« Introduit en 1989 par le sociologue Américain Ray Oldenburg pour désigner de nouveaux lieux, intermédiaires entre le domicile et le travail et adaptés à un style de vie urbain, individualisé et mobile, la notion de tiers lieu s’est développée dans le monde entier. Tiers-lieux.be le définit simplement comme un « espace physique prévu pour accueillir une communauté afin de permettre à celle-ci de partager librement ressources, compétences et savoirs ». Espace de coworking, fablab, Hackerspace, jardins partagés et autres habitats partagés ou entreprise ouverte, chaque tiers lieu a sa spécificité, son fonctionnement, mais tous entendent favoriser la créativité, l’initiative et le partage.

Christine Balaï réfléchit à la notion de Tiers Lieu depuis 10 ans, d’abord en matière familiale, avec la notion de « Maison des familles et des cultures », reprise par une chercheuse italienne dans un ouvrage publié à l’Harmattan, ensuite au CNAM, dans le cadre d’une étude sur « les pratiques culturelles à Paris 2030 ». A cette occasion, elle a écrit un article sur les Tiers Lieux, qui a circulé sur internet et reste encore d’actualité aujourd’hui. Depuis, elle a observé et expérimenté différents types de Tiers Lieux : un Tiers Lieu Pôle Relais à Creil en lien avec un IUT(qui n’a finalement pas vu le jour), un lieu alternatif et d’hébergement d’urgence localisé dans un squat à Clichy-la-Garenne (aujourd’hui fermé), un fablab de Montreuil, des espaces de coworking ou incubateur à Paris…

Aujourd’hui, l’association Le Famillien, dont elle est présidente, engage avec l’association événementielle et artistique Eventiparis, portés par Hubert Locco Rocca et Patricia Petelet, le projet Tiers Lieu Nomade. Celui-ci vise à créer des évènements mensuels dans différents lieux, sur des thématiques différentes, mais incluant des préoccupations sociales. Plus que de simples évènements – qui se présentent sous forme de réflexions, ateliers, avec une dimension artistique et conviviale – les évènements Tiers Lieu Nomades s’inspirent de la dynamique des tiers lieux. Ils entendent mobiliser des acteurs, favoriser  une démarche collaborative et de recherche-action pour susciter des dynamiques de changement dans la durée.

Hugues Bazin du LISRA, et Nacera Taleb de Formateurs Solidaires, approfondissent chacun leur tour la réflexion, enrichissant ainsi le débat mené avec les participants.

Hugues Bazin, chercheur-acteur, responsable du Laboratoire de recherche action, LISRA

La recherche Action met le savoir au service d’une démarche citoyenne.

Hugues Bazin souligne qu’en recherche action, plutôt que de tiers lieu, on parlera davantage de tiers espace, de laboratoire social, qui ne sont pas obligatoirement liés  à un lieu mais peuvent être  localisés n’importe où.  Beaucoup de lieux ne se disent pas tiers lieux, n’ont pas envie de l’être, même si le sont. Et inversement, ce n’est pas parce qu’on investit un espace qu’on change ses habitudes. La recherche-action permet de changer ses habitudes.

Hugues Bazin accompagne le collectif « Rue Marchande » qui réunit les récupérateurs-vendeurs, biffins, dans une démarche de recherche-action.

On assiste à une explosion des récupérateurs vendeurs, avec le développement de marchés localisés  dans les principales artères accolés aux marchés populaires. Sur un marché biffin, 36 langues se côtoient, mais les gens se comprennent. Un écosystème fonctionne, mais on ne sait pas comment il fonctionne. La situation se crée d’elle-même. Une logique collective et d’éco-développement est à l’oeuvre. Ces marchés biffins sont des tiers lieux. Le collectif Rues Marchandes travaille aussi avec des camps de Roms. Les Roms soufrent une double peine (liée à leur statut de pauvre et de rom), alors qu’ils ne cherchent qu’à s’intégrer.

Il n’existe pas d’étude d’impact aujourd’hui concernant le fonctionnement de ces marchés. Mais les marchés biffins sont devenus un terrain d’investigation, les économistes y amènent leurs compétences. Qu’est-ce que pourrait être une rue marchande ? Une nouvelle économie populaire ? On ne sait pas la traiter alors qu’elle a toujours existé. Comment articuler une économie populaire et une économie locale ? Les villes ne sont pas prêtes à accueillir des rues marchandes. Elles ont peur de voir arriver des pauvres chez eux. Comment la ville peut être un écosystème, comment ce côté marchand peut réintégrer les quartiers dans la ville ?

Les foyers Aurore et l’association des biffins AMELIOR (Association des Marchés Economiques Locaux Individuels et Organisés de la Récupération) ont créé un marché solidaire, une façon de réintégrer les biffins et de montrer que cela fonctionne. En parallèle, un travail est réalisé avec des artistes, qui contribuent à rendre visible et à produire de la connaissance sur ces processus. Il s’agit de montrer que c’est de l’entreprenariat.

Mathieu Morange, groupe La Poste : la loi sur l’ESS permet de réintégrer des marchés économiques émergents. Une SCOP pourrait peut-être investir dans ce domaine.

Hugues Bazin : ce n’est pas parce qu’il existe une loi qu’il y a une volonté politique. Le collectif rue Marchande a interpellé la Plaine commune. Les biffins interviennent à la jonction de l’économique, de l’urbain et du social, mais il n’existe pas d’espace reconnu pour les biffins. Comment créer un espace pour que ces marchés puissent être réintégrés ? Comment articuler économie formelle et informelle, comment faire pour que ces marchés soient reconnus ? C’est aussi une manière d’accompagner les nouveaux migrants, de travailler avec les Roms. Tout le monde n’a pas besoin d’un statut. Certains n’ont pas envie d’être salariés, ce sont plutôt des entrepreneurs individuels.

Nacera Taleb, économiste, fondatrice de l’association Formateurs Solidaires

A travers tout ce qui a été dit, on trouve de nouveaux paradigmes à l’œuvre. L’esprit collaboratif appartient à un paradigme récent correspondant à une révolution des mœurs, scientifique et culturelle. Nacera Taleb retient 5 paradigmes à l’œuvre aujourd’hui :

1) Le lien : premier paradigme commun à toutes ces évolutions. Un dénominateur commun se retrouve qui concerne la  nature du lien, que ce soit avec les objets, avec soi, avec le système.

2) La segmentation.  La segmentation traditionnelle est aujourd’hui questionnée : segmentation des relations, des savoirs, des espaces….  Les espaces familiaux, liés au travail, ne sont plus suffisants. Repensons des espaces permettant de nouvelles formes de liens. La notion de tiers lieu se situe dans cette interrogation.

3) Idée de sens. Le point commun à toutes ces innovations, c’est qu’elles interrogent le sens de nos actions. Avant la morale portait la quête de sens. Aujourd’hui on parle davantage d’éthique, de valeur.

4) Le pouvoir d’agir. L’ensemble de ces initiatives expriment la volonté de se réapproprier le pouvoir d’agir et de s’approprier son destin.

5) L’innovation. C’est aussi un point commun à l’ensemble de ces initiatives qui offrent de véritables opportunités historiques. Ce  sont ces espaces qui vont créer l’économie du futur.

Toutes ces innovations interrogent, parce qu’elles sont les solutions de demain, mais elles inquiètent en même temps. Il est important de prendre conscience que des choses finissent et que d’autres naissent. L’enjeu est de savoir comment traiter ces résistances de façon collaborative.

Quelles perspectives aujourd’hui ?

Le développement personnel est à la mode aujourd’hui. Mais il faut aller plus loin que le développement personnel et évoquer une relation aux savoirs,  Les émergences économiques sont le reflet d’une révolution économique mondiale. Leur origine : la révolution scientifique. L’économie alternative est une facette de cette évolution de paradigme global, liée à une révolution scientifique, qui se passe en douceur. Quelque chose se passe en profondeur, au-delà des bouleversements actuels.

Il s’agit d’une perspective historique commencée dans le temps de l’humanité, il y a 30 ans. Pour le comprendre il faut partir des modèles économiques. Trois principes fondamentaux qui sous-tendent les modèles économiques libéraux sont remis en cause aujourd’hui :

  • L’homo-économicus : les besoins humains limités à la satisfaction dans la consommation
  • Les intérêts individuels priment. La somme des intérêts individuels est égale à l’intérêt général
  • Le principe de la main invisible.

Ces principes sont faux d’un point de vue scientifique. La somme des particules ne permet pas de comprendre la nature du tout. De même la société n’est pas la somme des particularités. Les besoins humains sont plus larges : émotionnels, spirituels… L’homme est un tout fait de plusieurs parties. Il faut  reconnaître ces différents besoins, faire collaborer ces différentes parties. L’important ce sont les relations entres les parties, la façon dont on construit ces relations.

Autre notion fondamentale le changement : la nature est en perpétuel changement. Le changement est toujours en cours. Les choses ne sont jamais figées. On peut choisir le changement.

Mathieu Morange, groupe La Poste : retient la notion de transversalité comme facteur d’une émergence collective. La révolution douce lui paraît une réalité qui apparaît dans l’économie sociale et solidaire. L’ESS repose sur  une volonté de cocréer. On retrouve cette volonté de collaboration entre des acteurs différents dans des lieux d’occupation temporaire comme Les Gransds Voisins, ou dans des incubateurs sociaux comme BeeOtop, qui permettent de faire émerger de l’innovation.

Danielle Pailler, qui est engagée dans des projets économiques et culturels au Maroc s’appuyant sur une démarche de recherche-action rebondit sur la question de la mise en relation. Comment favorise-t-on la mise en lien entre différentes ressources ? Comment crée-t-on des synergies autour d’objectifs partagés ? C’est lorsqu’il existe un sens partagé que des collaborations peuvent naître, associant des citoyens dans la durée. On peut créer un espace de connaissances partagées autour de problématiques, de choses qui ne fonctionnent pas. Sans même des financements, on peut apporter ainsi beaucoup d’efficacité à l’action qui en découle.

Hugues Bazin: la violence intervient quand il n’y a plus de sens ; le conflit est positif car il permet de dégager du sens. Comment mettre en œuvre, articuler des contre-pouvoirs dans le processus de transformation ? A partir de contre-espaces de type Notre-dame-des-Landes, s’expérimente une autre économie, ces zones conflictuelles oeuvrent dans le sens d’un changement économique. La logique productiviste n’est pas très démocratique. Les lieux d’accueil pour les startups comme Remix ne sont pas connectés avec les problématiques territoriales, on reste dans l’entre-soi, et les startups sont souvent récupérées.

Nacéra Taleb : On est dans une révolution douce : de nouveaux paradigmes sont là. Mais on ne sait pas encore quelle forme prendra le changement. Les Tiers lieux sont un espace où l’expression peut se croiser.

Les présentations s’enchaînent jusqu’à l’heure du repas au fur et à mesure de l’arrivée de nouveaux intervenants.

Jérôme Lhote, Fondateur de Koom présente le défi de l’entreprise en faveur de la mobilité engagé sur Clichy-la-Garenne en présence de l’élu ESS de la ville Julien Bouchet.

Koom est une plateforme de crowdacting, à savoir d’action collective, qui a pour but de mobiliser des personnes sur une action solidaire de proximité. Cette mobilisation déclenche en retour la contribution d’une ville ou d’une entreprise au service de cette action. Koom a été créé en vue de casser la spirale du fatalisme et de renforcer la confiance des gens dans leur capacité d’agir pour faire face à un certain nombre d’enjeux de société.  L’entreprise est hébergée dans l’incubateur social de Clichy-la Garenne et fait partie du Mouv, le Mouvement des entrepreneurs sociaux.

Jérôme Lhote présente la campagne de mobilisation de Koom autour de la mobilité sur Clichy-La-Garenne. Celle-ci vise à mobiliser 200 habitants pour qu’ils se déplacent en vélo, une campagne qui, menée à terme, devait entraîner le versement par la ville de 500 euros à l’association de réparation de cycles, Solicyle.  Ce soir là, 147 personnes étaient déjà mobilisées sur les 200 attendues. Koom évoque aussi la possibilité de lancer un nouveau défi auprès d’une autre Mairie ou d’une entreprise comme Décatlon ou Go Sport. Dans le cadre d’un partenariat avec ENDF, elle fait du porte-à-porte pour que les gens s’engagent sur l’énergie nouvelle en Ile-de-France.

Tony Kopera, Président de Fare, Féder’Action des Rêves Evolutionnaires, présente l’activité et les projets de FARE en faveur des plus démunis.

Beaucoup d’entre nous connaissent déjà Tony, rêveur et activiste militant, pratiquant l’hébergement d’urgence dans des lieux de fortune pour les plus démunis, avec qui il n’hésite pas à partager le toit et la nourriture qu’il récupère et redistribue à des SDF, réfugiés et familles. Tony invente aussi des concepts de nouveaux lieux alternatifs : Maisons des alternatives et du partage (MAP), Hébergement Alternatif d’Urgence (HAU), Centre Ecologique Participatif (CEP)… et fédère autour de lui énergie et bonnes volontés. Si Tony a du confronter ses rêves de changement à la dure réalité (précarité des squats, difficulté de travailler avec des personnes en grande difficulté, manque de réalisme gestionnaire…), notre « Abbé Pierre » persévère envers et contre tout, afin de faire déboucher ses projets généreux.

Après des activités principalement consacrées à l’hébergement d’urgence en 2016, la récupération de nourriture et des activités artistiques et événementielles, l’association FARE s’efforce de passer un cap. Avec notamment de nouveaux membres qui entrent dans l’association, des activités de réquisition de locaux qui vont être séparées des autres activités de l’association, un projet communautaire plus structuré sur Saint-Denis, le soutien d’actions à l’international…

Des projets à l’international présentés par Abdulaï Danso, groupe Danso, et Nestor GOMA, ONG Horizon

Comment répondre au réchauffement climatique et à l’exode massif des populations, en mettant en œuvre des solutions locales, s’appuyant sur les nouvelles technologies, et notamment de nouvelles générations de satellites numériques, pour trouver de nouvelles voies de développement, plus respectueuses de l’humain et des valeurs de la vie sur la terre. Telle est l’ambition d’Abdulaï Danso, inventeur afro-américain, à travers ses inventions brevetées en France et aux USA, notamment le programme RETT, Réseau Espace pour le Temps de Travail, système régional de relocalisation de l’économie et de création d’emplois durables, ou encore le programme Space Territory, BFM association : Business Plan BFR, d’autofinancement durable pour les associations.

Il part notamment du constat suivant : il y a un siècle, 90 % de la population mondiale occupait un statut d’entrepreneur indépendant. Seulement 10 % de la population travaillait pour d’autres organismes (entreprises ou administrations). Cent ans plus tard, la tendance s’est inversée, 90 % de la population active travaille pour un tiers et seulement 10 % sont des opérateurs économiques autonomes travaillant sur leur terre d’origine. Abdulai Danso entend inverser cette tendance et l’exode massif de la population en appuyant stratégiquement et financièrement des programmes de développement rural et d’emploi durable à grande échelle.

Dans cette perspective il s’est associé à Planète Verte (http://www.planete-verte.fr), association oeuvrant au Mali pour la reforestation et l’aménagement agricole sur une grande échelle. L’association Planète Verte a engagé un programme de reforestation et de  mise en place de fermes familiales  dans le territoire de Mopti au Mali, occupé par 80 000 habitants. Ce programme prévu sur 5 ans, vise la plantation de  plusieurs millions d’arbres, la mise en place de 2000  fermes familiales, une agriculture rotative au pied des arbres, sur les ¾ de la région concernée. Abdulai Danso souhaite étendre ses activités à l’international et en France, en soutenant notamment l’association Fare.

Nestor Goma, de son côté, nous parle d’un projet porté par l’association Horizon 54 (http://www.ong-horizon54.org). Le Mali fait partie des cinq pays du monde à l’indice de développement le plus faible L’espérance de vie des hommes est de 45 ans et celle des femmes de 47 ans. L’objectif de l’association est de promouvoir, organiser, développer des activités éducatives, sociales, culturelles et de loisirs au Mali, afin de contribuer à la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Nestor Goma nous parle plus spécifiquement d’un programme de développement au Nord du Mali basé sur la réintroduction de la culture du manioc auprès de 400 familles maliennes.

Nous avons eu en soirée la présence d’Edmond Anna, économiste, fondateur du collectif Newton, que nous avions invité, mais qui n’a pas eu le temps d’intervenir. En attendant une autre occasion, nous reproduisons ici, le mail qu’ Emmanuel Medioni, le secrétaire général du Collectif Newton nous a adressé. 

« Le Collectif Newton, remercie Le Famillien, d’associer l’événement « Tiers lieu nomade » aux actions du Collectif Newton. Le fondateur Edmond Anna, s’efforcera de s’y rendre, et soutenir notre vision, sur les questions de Démocratie Numérique, et autres conditions visant à favoriser la Transition Numérique et Citoyenne. C’est-à-dire  « permettre à tous, la pleine appropriation des enjeux et possibilités qu’entrouvre le Numérique, à hauteur de la créativité dont chacun peut faire preuve dans cette transition numérique. » Le Collectif Newton, met l’accent sur les transitions en matière de Citoyenneté et d’accès à l’Information & aux processus de la Décision publique, notamment les enjeux de Démocratie Numérique, et entres autres actions d’alertes sur des sujets socio-économiques, ou environnementaux, ou des projets innovants dédiés au développement économique des territoires. Dans le prolongement de ces enjeux de démocratie, il entend aborder les questions à l’échelle du « Territoire » et contribuer à apporter des outils destinés à fédérer les acteurs et initiatives locales, et favoriser la mutualisation des ressources, pour les accueillir : tiers lieux, etc. Notre association partage votre intérêt pour ces dynamiques nouvelles que connaît notre pays.»

La soirée se poursuit autour du bon repas africain préparée par la sœur d’Hubert et servi par sa famille. Profes’Or Strange prolonge la soirée tard dans la nuit.