23 décembre 2011

Rap, expression des lascars

Par lisra

Hugues Bazin, Préface à Manuel Boucher, Rap, expression des lascars. Significations et enjeux du Rap dans la société française, L’Harmattan, 1999, pp. 10-16.

Préface
Ce livre développe autour du rap, un travail de fond sur plusieurs éléments culturels, sociaux et artistiques de la forme hip-hop.
La base d’un rap (rythme, tempo, ligne musicale en boucle, etc..) reste la même que l’on rappe en allemand, en français ou en japonais. Nous comprenons que la structure d’une forme est identique. Mais la façon dont cette forme est travaillée par les individus pour gérer leurs rapports au monde dépend de l’environnement social et culturel. Ainsi peut-on distinguer un hip-hop brésilien, sénégalais, français, belge, allemand ou améri¬cain.
Ces deux dimensions, celles de la forme et du sens, facilitent un travail comparatif dans l’espace (synchronie) et dans le temps (diachronie). Ce que propose l’auteur, dans la première partie, à travers les racines jamaïcaines et les spécificités du rap américain puis français. S’il est possible de décrire les racines culturelles et l’ancrage social de ses débuts, le hip-hop ne se résume pas à des traits culturels figés ou à une appartenance sociale unique.
C’est un mouvement de création culturelle dressant des perspectives nouvelles ou inattendues. C’est une forme en évolution constante entre l’individuel et le collectif, le particulier et l’universel, entre un mode de vie spécifique comme celui du ghetto et des valeurs communes comme celles de la nation zulu , autant d’éléments qui ont participé à sa fondation et à son développement. Au-delà de ces conditions d’émergence le hip-hop présente, depuis une vingtaine d’années, un creuset où des personnes forgent des manières différentes de vivre, en réponse à un contexte parfois difficile ou hostile.
Que l’on soit ou non attiré par son esthétique ou son message, on ne peut rester indifférent aux profondes mutations qu’il met en lumière.
En effet, l’apparition de cette forme dans une société à un moment donné éclaire des problématiques que la sociologie réunit autour de grands paradigmes : la question sociale, le rapport au travail, l’historicité, l’orientation culturelle de la société, les modes de communication et les modèles d’interaction, etc.
Ainsi, pour la France, les enjeux du rap interrogent le fonctionnement de nos institutions. Un intérêt réunit autour du hip-hop, pour des raisons différentes, voire opposées, le monde de l’art, les structures à caractère social, l’État, l’industrie culturelle, les médias. Est-ce pour rechercher le chaînon manquant avec la réalité sociale, pour comprendre un processus ou, au contraire, pour affirmer une présence incontournable et un pouvoir d’orientation ?
Ce qui fait le charme de notre pays, c’est cette dichotomie bien ancrée dans les mœurs entre art et social, (C)culture et socioculture, qui empêche toute approche globale d’une forme populaire. Le thème de la médiation culturelle illustre à merveille cette tentative de combler le fossé. Derrière cette apparente bonne volonté se sont plutôt des tranchées qui se creusent pour une guerre de position où chacun défend ses prérogatives et ses privilèges.
Dans la cascade des instances de décision, chaque barreau de l’échelle géographique (ville, agglomération, département, etc.) représente l’occasion d’enfermer un territoire… sans oublier les verticalités institutionnelles organisées par domaines et champs disciplinaires.
Nous sommes à l’opposé d’une approche globale et systémique nécessaire pour aborder des processus d’émergence et des modes de dissémination culturels qui échappent aux circuits institués de la transmission, de la création et de la diffusion.
Manuel Boucher, qui est aussi acteur culturel, se base sur sa propre expérience, en particulier à travers un zoom sur les logiques en présence dans le rap haut-normand . Il est clair que le rap, comme les autres disciplines hip-hop, sont largement exploités, selon tous les aspects que peut revêtir le mot. Mais dans cette exploitation, le plus inquiétant n’est pas la récupération d’une forme à des fins instrumentales ou commerciales. Le hip-hop est la meilleure preuve qu’un mode culturel de récupération, lorsqu’il est bien compris et maîtrisé, ouvre la voie à une création sociale et artistique. Ce que souligne l’auteur dans le chapitre consacré à la dimension technique et artistique où la comparaison avec le pop-art paraît pertinente. Dans ce sens, un jeu d’influences peut s’avérer fructueux avec le monde de l’art, l’action socio-éducative mais aussi l’industrie culturelle.
Les véritables enjeux semblent se situer plus loin, dans la capacité à retrouver un lien avec des formes d’émergences populaires. C’est une problématique qui dépasse le champ du hip-hop mais dont le hip-hop est un puissant révélateur.
Pour l’instant, derrière une pseudo reconnaissance, se cache une grande, sinon totale ignorance, des processus et des mouvements qui animent ces formes. Un masque idéologique complète un dispositif quasi néocolonial dans la façon d’aborder la vie dans les quartiers où deux dimensions principales sont niées. D’une part la possibilité d’engager une recherche sur une mémoire collective, base d’une tradition renouvelée, d’autre part la capacité de maîtriser une production culturelle, fruit d’un travail premier sur les formes.
Ces préoccupations se manifestent de manières transversales dans la richesse thématique de ce livre : pour la première (mémoire et tradition) à travers les questions de 1 ‘identité collective , du multiculturalisme et l’important chapitre sur l’ethnicité, pour la seconde (production et travail) à travers les questions des enjeux financiers et de l’underground , des notions d’auto-organisation et de mouvement .
A propos de l’ethnicité, l’auteur a le mérite d’aborder le thème sans détour, mais également sans tomber dans la rhétorique habituelle de la racialisation, ethnicisation et autre américanisation de la société. L’ethnicité qualifie avant tout un mode de rapport aux autres et peut réintroduire la tension proximité-distance nécessaire à l’échange. Nous pourrions même dire que plus la société se créolise plus apparaissent, à travers l’ethnicité, des signes distinctifs d’opposition relative qui nourrissent un processus créatif identitaire et social. Nous nous apercevons très vite que ce qu’on appelle ethnicité dans le hip-hop constitue l’espace de multiples sous-cultures qui génèrent de nombreuses interfaces et identités collectives. Paradoxalement, alors que l’ethnicité prend consistance dans cette confrontation, elle perd par la même la primauté de son caractère ethnique pour accéder à une dimension politique.
L’ambition de toute étude est d’arriver à sortir du faux-semblant, du paravent idéologique, du mensonge pour mieux décrire et servir la réalité avec justesse. Nous parlons bien d’un monde en mouvement . C’est un rapport où nous apprenons comment être au monde. Ce serait tellement facile de réduire le rap à une expression de jeunes-immigrés-de-banlieues-paupérisées ou de pauvres-jeunes-en-banlieue-immigrée (selon votre convenance).
Certes, le rap et le hip-hop articulent disciplines artistiques et expressions sociales. Et l’auteur nous restitue quelques fonctions importantes : prendre la parole et témoigner , s’affirmer et agir, ouvrir des chemins d’intégration, résister à des oppressions.
Mais si le rap véhicule un message, ce message couvre plusieurs strates. Nous pouvons le lire de différentes manières.
Sur un plan social, le message, tel un miroir, renvoie aux réalités quotidiennes. C’est l’écriture directe du chroniqueur social, l’écriture visuelle du cinéaste de la vie.
Sur un plan culturel, le message actualise les codes qui confirment la cohésion d’un groupe. Nous sommes dans la vérification des signes d’appartenance à une famille dans la manière de parler, le phrasé, le répertoire lexical, etc.
Sur un plan artistique, le message ouvre une relation esthétique. C’est le rapport au rythme, la déconstruction-reconstruction en boucle, les références musicales, etc. Sur un plan symbolique, le message dresse un paysage imaginaire, découvre l’envers du décor, d’autres liens. C’est le rapport au mythe, la forme cyclique du temps, le thème récurrent de la terre-mère. Le hip-hop a la faculté de vivre sur les légendes entretenues par tous ses membres.
Ces différents niveaux de lecture, dans un enchevêtrement complexe, ouvrent un champ de compétences et d’aptitudes multiples, modifiables et renouvelables. Chacun peut développer en tant qu’acteur ou spectateur un rapport singulier à la forme. Chacun possède son jeu combinatoire, ses clefs de lecture.
Bref, chacun peut conduire sa façon d’exister au monde. En cela le rap et le hip-hop sont des mouvements populaires. Ils ne mettent pas simplement en correspondance fonctions sociales et disciplines artistiques, mais aussi en concordance l’individu avec une totalité en mouvement.
Dans la description d’une réalité complexe les mots acquièrent une dimension polysémique. Nous parlions du message, il en va de même pour le mouvement. Être dans le mouvement se traduit par une expression multiple. Cela veut dire battre en rythme (parole, geste), acquérir une conscience (évaluation d’un parcours personnel et collectif), établir un maillage de relation (mobilité en réseau).
Dans ce mouvement, la notion apparemment simple de défi par exemple, donne accès, là aussi, à plusieurs niveaux de lecture d’une grande richesse.
Il nomme l’espace des rencontres au nom évocateur de free-style ou battle, lieux d’expression de figures libres, de compétition, de validation des acquis, d’appréciation des maîtrises disciplinaires (en l’occurrence le rap, le beat-box, le djing).
Ce n’est pas uniquement l’endroit d’une affirmation personnelle, d’une régulation sociale et d’une ritualisation des rapports. C’est aussi le lieu privilégié de la diffusion d’une forme artistique où sont mesurées les influences stylistiques du moment, mais aussi appris les codes d’entrée dans le cercle d’une famille esthétique.
Ici s’effectue une transmission, un apprentissage en direct sous un mode d’échange qui s’apparente au don. Enfin le défi, à travers le free-style et l’improvisation est le moment privilégié d’une expérimentation collective. Ce qui est appelé également performance reprend la conception d’une œuvre en mouvement où le processus s’avère aussi important que le résultat auquel il mène. Le public n’est pas passif, il est inclus dans le processus même.
Ainsi, à partir d’éléments et d’événements apparemment limités dans le temps et dans l’espace, nous accédons à un ensemble. Nous retrouvons la dimension de mouvement qui décrit cette totalité fluide et si particulière à chaque être qu’est la vie.
Le sujet en construction, détaillé à la fin du livre, est poussé à vivre ces tensions entre des pôles irréductibles, entre le visible et l’indicible, entre le particulier et l’universel que seul le mouvement réconcilie.
Bien plus qu’hier, face à l’écrasante liberté de la responsabilité individuelle, nous sommes condamnés à créer, innover, imaginer pour mener à bien une première œuvre de création, soi-même, son propre cheminement, un mouvement intérieur qui s’inscrit dans l’unité d’un parcours. Cette formation est un cycle, ou plutôt des cycles de la vie, qui appellent à la rencontre des autres. Le cheminement intérieur croise d’autres trajectoires.
Ce maillage prend la forme d’un mouvement et d’un réseau comme le hip-hop où les points de rencontre sont représentés par la figure collective du maître ou du pionnier qui œuvre pour l’expression d’un art.
Une conscience dissidente s’engage quand se pose le caractère irrévocable d’un choix et le refus du compromis, quand l’individu se donne le droit d’exister et de reconquérir l’espace public d’une libre parole.

Préface, Rap, expression des lascars
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