Obsolescence programmée : actualité et perspectives (Paris)

Colloque « Mise à jour sur l’obsolescence programmée : actualité et perspectives »

Quelles sont les avancées récentes dans la lutte contre l’obsolescence programmée ? Quels nouveaux enjeux aborder pour maintenir notre vigilance dans l’avenir et ouvrir de nouvelles perspectives ? L’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP) réunit le 19 septembre au Palais du Luxembourg des acteur-rice-s et chercheur-se-s de ce domaine, pour dresser l’état des lieux juridique, économique, militant du combat contre l’obsolescence programmée : où en est la législation française et européenne ? Quels modèles économiques et modes d’action se mettent en place ? Quelles techniques émergentes invitent à repenser les pratiques de consommation et de production ? Ce colloque est gratuit et ouvert à tous et à toutes !

Lieu et inscription

Mardi 19 septembre 2017 de 9h à 18h

Salle Monnerville, Palais du Luxembourg, 26 rue de Vaugirard, Paris 75006
Accès: RER B : Luxembourg / Métro : Odéon, Mabillon, Saint-Suplice / Bus: 58, 84, 89 / Vélib: N°6017, 34 rue condé 75006

L’inscription est gratuite mais strictement obligatoire pour entrer au Palais du Luxembourg (pièce d’identité nécessaire).

Accueil

Organisé par le sénateur Jean Desessard et l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP)

9h00 Accueil des participants

9h15 Ouverture & introduction

  • Jean Desessard, (Sénateur de Paris).
  • Laetitia Vasseur (Co-fondatrice, Déléguée générale, association Halte à l’Obsolescence Programmée)
  • Jeanne Guien (Philosophe, Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques).

 

Légiférer et proposer. Actualité politique de l’obsolescence programmée

9h45-11h15 Les politiques publiques pour lutter contre l’obsolescence programmée.

  • Pascal Durand (Député Européen), le rapport européen d’initiative « Une durée de vie plus longue des produits : avantages pour les consommateurs et les entreprises ».
  • Emmanuelle Font (Chef de produit Durée de vie, Laboratoire national de métrologie et d’essais), L’affichage de la durée de vie des produits.
  • Antoinette Guhl (Adjointe à la Maire de Paris), Les politiques locales : le cas parisien.
  • Bernard De Caevel (RDC environnement), L’obsolescence programmée :
    politiques et mesures belges de protection du consommateur.
  • Baptiste Legay (Sous-directeur- DGPR/SRSEDPD/SDDEC), Les ambitions du Gouvernement français.
  • Animateur : Thierry Libaert (Conseiller, Comité Économique et Social Européen).

 

Concevoir et vendre.Nouveaux modèles économiques de la durabilité

11h15-12h45 Les produits durables : conception, production, marketing et vente.

  • Jean-Pierre Blanc (Président Directeur Général, Malongo), L’éco-conception des produits.
  • Benjamin Blanchard (Fondateur, Co-bble), L’autonomie pour la réparation d’objet : Co-bble.
  • Fabienne Goyeneche (Direction des affaires publiques, Michelin), L’économie de la fonctionnalité et la durabilité dans les pneumatiques Michelin.
  • Joel Tronchon (Directeur du Développement Durable, Groupe SEB), La promesse de réparabilité des produits.
  • Philippe Frémeaux (Président de l’Institut Veblen), Produire et vendre autrement.
  • Animatrice : Laetitia Vasseur (Co-fondatrice, Déléguée générale, association Halte à l’Obsolescence Programmée).

12h45-14h Pause déjeuner (buffet).

 

Connecter et mettre à jour. Le cas des produits numériques

14h-15h30 L’obsolescence numérique : logiciels et matériels.

  • Emile Meunier (Avocat, Meunier avocats), Le délit d’obsolescence programmée : le cas des imprimantes.
  • Mélanie Clément-Fontaine (Directrice du laboratoire droit des affaires numériques et des nouvelles technologies, UVSQ), Les objets connectés.
  • Marie Duponchelle (Docteure en droit), L’interopérabilité et le consommateur.
  • Pascal Carcaillon (Délégué Général, Réseau DUCRETET), Prospective sur les objets connectés (étude ADEME).
  • Frederic Mande (ubuntu-fr), Le modèle de l’Open source.
  • Animateur : Frédéric Bordage (Green IT),

 

Consommer et produire. Les citoyens acteurs de leur vie économique

15h30-17h La place des citoyens dans la lutte contre l’obsolescence programmée.

  • Hugues Bazin (Chercheur associé, Maison des Sciences de l’Homme), L’économie populaire
  • Dominique Kreziak (Maître de Conférences, Université Savoie Mont Blanc), L’obsolescence perçue : non à l’obsolescence subie, oui à l’obsolescence choisie.
  • Anne Richez-Brassart (Chef de projet stratégique Boulanger second Life), Guider les choix des consommateurs par la distribution & retour d expériences.
  • Hadrien Kreiss (Chargé de projet Scolopendre), Le mouvement maker : produire par soi-même.
  • Renaud Fossart (Chargé de mission, Résistance à l’Agression Publicitaire), L’influence de la publicité sur le libre arbitre.
  • Animateur : William Arhip-Paterson (Politiste, Centre Européen de Sociologie et de Science Politique).

 

Conclusion

17h-17h10 Samuel Sauvage (Président, Halte à l’Obsolescence Programmée).

Obsolescence programmée : actualité et perspectives (Paris)

Colloque « Mise à jour sur l’obsolescence programmée : actualité et perspectives »

Quelles sont les avancées récentes dans la lutte contre l’obsolescence programmée ? Quels nouveaux enjeux aborder pour maintenir notre vigilance dans l’avenir et ouvrir de nouvelles perspectives ? L’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP) réunit le 19 septembre au Palais du Luxembourg des acteur-rice-s et chercheur-se-s de ce domaine, pour dresser l’état des lieux juridique, économique, militant du combat contre l’obsolescence programmée : où en est la législation française et européenne ? Quels modèles économiques et modes d’action se mettent en place ? Quelles techniques émergentes invitent à repenser les pratiques de consommation et de production ? Ce colloque est gratuit et ouvert à tous et à toutes !

Lieu et inscription

Mardi 19 septembre 2017 de 9h à 18h

Salle Monnerville, Palais du Luxembourg, 26 rue de Vaugirard, Paris 75006
Accès: RER B : Luxembourg / Métro : Odéon, Mabillon, Saint-Suplice / Bus: 58, 84, 89 / Vélib: N°6017, 34 rue condé 75006

L’inscription est gratuite mais strictement obligatoire pour entrer au Palais du Luxembourg (pièce d’identité nécessaire).

Accueil

Organisé par le sénateur Jean Desessard et l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP)

9h00 Accueil des participants

9h15 Ouverture & introduction

  • Jean Desessard, (Sénateur de Paris).
  • Laetitia Vasseur (Co-fondatrice, Déléguée générale, association Halte à l’Obsolescence Programmée)
  • Jeanne Guien (Philosophe, Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques).

Légiférer et proposer. Actualité politique de l’obsolescence programmée

9h45-11h15 Les politiques publiques pour lutter contre l’obsolescence programmée.

  • Pascal Durand (Député Européen), le rapport européen d’initiative « Une durée de vie plus longue des produits : avantages pour les consommateurs et les entreprises ».
  • Emmanuelle Font (Chef de produit Durée de vie, Laboratoire national de métrologie et d’essais), L’affichage de la durée de vie des produits.
  • Antoinette Guhl (Adjointe à la Maire de Paris), Les politiques locales : le cas parisien.
  • Bernard De Caevel (RDC environnement), L’obsolescence programmée :
    politiques et mesures belges de protection du consommateur.
  • Baptiste Legay (Sous-directeur- DGPR/SRSEDPD/SDDEC), Les ambitions du Gouvernement français.
  • Animateur : Thierry Libaert (Conseiller, Comité Économique et Social Européen).

Concevoir et vendre.Nouveaux modèles économiques de la durabilité

11h15-12h45 Les produits durables : conception, production, marketing et vente.

  • Jean-Pierre Blanc (Président Directeur Général, Malongo), L’éco-conception des produits.
  • Benjamin Blanchard (Fondateur, Co-bble), L’autonomie pour la réparation d’objet : Co-bble.
  • Fabienne Goyeneche (Direction des affaires publiques, Michelin), L’économie de la fonctionnalité et la durabilité dans les pneumatiques Michelin.
  • Joel Tronchon (Directeur du Développement Durable, Groupe SEB), La promesse de réparabilité des produits.
  • Philippe Frémeaux (Président de l’Institut Veblen), Produire et vendre autrement.
  • Animatrice : Laetitia Vasseur (Co-fondatrice, Déléguée générale, association Halte à l’Obsolescence Programmée).

12h45-14h Pause déjeuner (buffet).

Connecter et mettre à jour. Le cas des produits numériques

14h-15h30 L’obsolescence numérique : logiciels et matériels.

  • Emile Meunier (Avocat, Meunier avocats), Le délit d’obsolescence programmée : le cas des imprimantes.
  • Mélanie Clément-Fontaine (Directrice du laboratoire droit des affaires numériques et des nouvelles technologies, UVSQ), Les objets connectés.
  • Marie Duponchelle (Docteure en droit), L’interopérabilité et le consommateur.
  • Pascal Carcaillon (Délégué Général, Réseau DUCRETET), Prospective sur les objets connectés (étude ADEME).
  • Frederic Mande (ubuntu-fr), Le modèle de l’Open source.
  • Animateur : Frédéric Bordage (Green IT),

Consommer et produire. Les citoyens acteurs de leur vie économique

15h30-17h La place des citoyens dans la lutte contre l’obsolescence programmée.

  • Hugues Bazin (Chercheur associé, Maison des Sciences de l’Homme), L’économie populaire
  • Dominique Kreziak (Maître de Conférences, Université Savoie Mont Blanc), L’obsolescence perçue : non à l’obsolescence subie, oui à l’obsolescence choisie.
  • Anne Richez-Brassart (Chef de projet stratégique Boulanger second Life), Guider les choix des consommateurs par la distribution & retour d expériences.
  • Hadrien Kreiss (Chargé de projet Scolopendre), Le mouvement maker : produire par soi-même.
  • Renaud Fossart (Chargé de mission, Résistance à l’Agression Publicitaire), L’influence de la publicité sur le libre arbitre.
  • Animateur : William Arhip-Paterson (Politiste, Centre Européen de Sociologie et de Science Politique).

Conclusion

17h-17h10 Samuel Sauvage (Président, Halte à l’Obsolescence Programmée).

Le syndrome de la planète des singes

Le syndrome de la planète des singes est une manière de comprendre le modèle de gouvernance qui s’instaure où le président dit « je veux que la France soit une Start-Up Nation. Une nation qui pense et évolue comme une Start-Up ». Selon ce principe l’État devient une « plateforme » ; la nation un simple « fichier-client » ; la démocratie un « algorithme », le citoyen un « utilisateur ».

Or un citoyen est quelqu’un qui jouit de droits pleins et entiers alors que l’utilisateur est quelqu’un à qui l’on attribue, temporairement, un certain nombre de permissions, « d’autorisations » comme le souligne Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication (L’appétit des géants : Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes, C & F Édition, 2017)

Ce modèle des plateformes numériques avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions.

Le juriste Alain Supiot montre que l’idée de « gouvernance par les nombres » (Fayard, 2015) , ce rêve de « l’humain « machinisé » n’est pas du tout moderne, cet imaginaire normatif teinté aujourd’hui de nouvelle technologie « se représente le gouvernement des hommes sur le modèle de la machine ».

Ce modèle de gouvernance peut s’appuyer sur ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini appellent « l’illusion du bloc bourgeois » (Ed Raisons d’agir, 2017), effaçant les classes populaires et l’opposition droite/gauche au profit d’une alliance entre les classes moyennes et supérieures qualifiées, favorables aux réformes économiques structurelles visant la « compétitivité » et la « modernisation » du pays.

Le pourcentage d’abstention aux dernières élections confirme que les populations les plus jeunes et les plus exploitées n’ont pas voté, ne croyant plus en une forme de gouvernance plus technicienne que politique au risque de fabriquer leur propre servitude…

Ces prochaines années verront si ce mouvement de déprise générera un mouvement de reprise à partir des territoires délaissés selon une gouvernance du commun.

Sinon pourrait se confirmer le « syndrome de la Planète des singes » nous dit le paléoanthropologue Pascal Picq (Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Odile Jacob, 2017).

Ce processus en référence à la fameuse nouvelle d’anticipation (1963) de Pierre Boulle décrit la prise de pouvoir des singes à force d’observer les humains qui se dissocièrent de la nature et délaissent leur activité critique au profit des logiques techniciennes et leur appareillage technologique…

Les singes sont peut-être déjà au pouvoir.

Le syndrome de la planète des singes

Le syndrome de la planète des singes est une manière de comprendre le modèle de gouvernance qui s’instaure où le président dit « je veux que la France soit une Start-Up Nation. Une nation qui pense et évolue comme une Start-Up ». Selon ce principe l’État devient une « plateforme » ; la nation un simple « fichier-client » ; la démocratie un « algorithme », le citoyen un « utilisateur ».

Or un citoyen est quelqu’un qui jouit de droits pleins et entiers alors que l’utilisateur est quelqu’un à qui l’on attribue, temporairement, un certain nombre de permissions, « d’autorisations » comme le souligne Olivier Ertzscheid, chercheur en sciences de l’information et de la communication (L’appétit des géants : Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes, C & F Édition, 2017)

Ce modèle des plateformes numériques avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions.

Le juriste Alain Supiot montre que l’idée de « gouvernance par les nombres » (Fayard, 2015) , ce rêve de « l’humain « machinisé » n’est pas du tout moderne, cet imaginaire normatif teinté aujourd’hui de nouvelle technologie « se représente le gouvernement des hommes sur le modèle de la machine ».

Ce modèle de gouvernance peut s’appuyer sur ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini appellent « l’illusion du bloc bourgeois » (Ed Raisons d’agir, 2017), effaçant les classes populaires et l’opposition droite/gauche au profit d’une alliance entre les classes moyennes et supérieures qualifiées, favorables aux réformes économiques structurelles visant la « compétitivité » et la « modernisation » du pays.

Le pourcentage d’abstention aux dernières élections confirme que les populations les plus jeunes et les plus exploitées n’ont pas voté, ne croyant plus en une forme de gouvernance plus technicienne que politique au risque de fabriquer leur propre servitude…

Ces prochaines années verront si ce mouvement de déprise générera un mouvement de reprise à partir des territoires délaissés selon une gouvernance du commun.

Sinon pourrait se confirmer le « syndrome de la Planète des singes » nous dit le paléoanthropologue Pascal Picq (Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Odile Jacob, 2017).

Ce processus en référence à la fameuse nouvelle d’anticipation (1963) de Pierre Boulle décrit la prise de pouvoir des singes à force d’observer les humains qui se dissocièrent de la nature et délaissent leur activité critique au profit des logiques techniciennes et leur appareillage technologique… Les singes sont peut-être déjà au pouvoir.

Atelier du 13 juin sur les statuts du travail

Nous sommes retrouvés le 13 juin 2017 dans les locaux d’Amelior près du marché biffin de la Croix de Chavaux de Montreuil pour échanger à propos du statut du travail. Nous avons profité de la présence d’Isabelle qui a partagé avec nous son expérience des Coopératives d’Activité et d’Emploi. Nous avons posé sous formes de tableaux comparatifs les besoins des biffins et le statut de travailleur qui conviendrait le mieux.

Un statut pour les biffin-e-s ?

Les membres de l’atelier Rues Marchandes se demandent quel statut pourrait le mieux convenir aux biffin-e-s pour pouvoir vivre de leur activité. L’idée même d’un statut biffin pose problème étant donné les avantages qu’ils trouvent à l’informalité, qui entrent en conflit avec les avantages potentiels d’un statut.

Quels avantages ?

  • protection sociale
  • N° de sécurité sociale : accès aux soins, à des demandes de logement ou de papiers d’identité
  • Tranquillité, stabilité, reconnaissance sociale
  • Protection contre la répression policière
  • Lieu de vie et/ou de travail
  • Légalité et visibilité de l’activité
  • Avantages économiques : facturation, défraiement de TVA, mutualisation des ressources, développement de l’activité par sa mise en visibilité et l’inter-formation.

Quels inconvénients ?

Administratifs

  • travail administratif à effectuer
  • nécessité d’une maîtrise de la langue
  • nécessité d’une maîtrise d’outils de bureautique

Économiques

  • en entreprise : charges, obligations horaires, nécessité d’un fonds pour investir
  • en association : bénévolat, interdépendance
  • en auto-entrepreneur : charges, obligations croissantes

Sociaux

  • maîtrise de la langue
  • indisponibilité pour raisons personnelles diverses (obligations familiales, maladie…)
  • avantages sociaux pouvant entrer en conflit avec la pratique reconnue d’une activité (retraite, COTOREP…)

De cette réflexion, ainsi que des informations apportées par Isabelle, il ressort que la CAE serait la forme la plus adaptée à répondre aux besoins des biffin-e-s. Pour limiter les inconvénients listés ci-dessus, les membres de l’atelier se demandent que mettre dans une CAE (doc 2).

QUE METTRE DANS NOTRE (EVENTUELLE) CAE ?

 OBJETS

  • solidarité
  • recyclage et réemploi
  • économie populaire
  • artisanat à base de matière première secondaire
  • services au territoire et aux personnes : réparation, collecte, réduction des déchets, animation de l’espace public, échanges interculturels

RESSOURCES MATÉRIELLES

  • outils de bureautique
  • outils de travail artisanal mutualisés
  • outils de traduction et d’apprentissage des langues
  • structures pour vente ambulante
  • pôle de ressources culturelles (biblio et médiathèque thématique, mutualisation des supports de connaissance et de recherche sur la biffe)
  • lieu de réunion et de centralisation de ces outils

RESSOURCES HUMAINES

  • personnel administratif
  • interprètes et formateurs en langue
  • référent social / éducateur
  • permanence d’accueil et d’entretien du lieu
  • animateurs d’ateliers
  • référent d’accès aux droits

Journée Recherche-Action et festive avec les Tiers Lieux Nomades

Samedi 3 juin à l’Espace Imaginaire à Saint-Denis

Cette journée est organisée avec de nombreux partenaires œuvrant dans l’ESS, l’exclusion,  les milieux artistiques, la violence faite aux femmes, l’agriculture urbaine, etc., tous très engagés pour un changement sociétal.
L’image contient peut-être : 14 personnes, personnes debout, ciel et plein air

═══════ ◊ TIERS LIEU NOMADE ◊ ═════════

Le Laboratoire de recherche Action (LISRA) et les Compagnons de l’Utopie proposent de réfléchir ensemble au rôle des tiers espaces dans l’ouverture vers de nouvelles prises de conscience et dynamiques locales.

Prenant pour cas concret l’expérience de L’Espace Imaginaire,
la démarche de recherche-action, engagée lors de la première partie de l’après-midi avec les résidents du lieu, permettra de réfléchir aux apports du projet en terme de vivre ensemble et transformation sociale et écologique. Le débat public permettra ensuite de poser la réflexion dans un contexte plus large et d’interpeller les élus et les invités sur les problématiques à l’œuvre.

L’Architecture Gonflable fera sont entrée avec les Collectifs LaGonflée et La Bulle , qui prendront le relais de la soirée avec une programmation musicale et colorée !

═════════ ◊ AU PROGRAMME ◊ ═════════
14h-17h: Atelier de recherche-action
17h30 – 19h : Table-Ronde issue de l’Atelier de Recherche-Action
Les Tiers-Espaces, quels apports en terme de vivre ensemble et de transformation sociale et écologique sur le territoire ?
19h15-20h : Repas partagé
20h – 22h : Open Mic
22h – 23h30 : Mapping Jam

═════════ ◊ INFOS PRATIQUES ◊ ═════════
Pour s’inscrire à la Table Ronde
◊ Contactez nous à : melanie@mainsdoeuvres.org

◊ Pour plus d’infos sur le projet de l’Espace Imaginaire: http://www.mainsdoeuvres.org/L-Espace-Imagina…

═════════ ◊ VENIR VERS NOUS ◊ ═════════
Adresse: 12, rue de la Procession 93210 Saint-Denis
Accès à pied depuis les métros Front Populaire (8 mn)
ou RER Stade de France (7mn)

Source : https://www.facebook.com/events/3021558235698…

The Gold Diggers Project : à la rencontre des recycleurs de rue dans le monde

A partir de septembre, Radia SLIMANI, qui s’était particulièrement occupée de l‘étude d’impact de la biffe en Ile-de-France, part en voyage à la rencontre des collecteurs informels de déchets et lance The Gold Diggers Project.

Elle y réalisera des articles et des reportages vidéos sur les organisations collectives de collecteurs informels de déchets et sur les projets qui visent à faciliter la coopération avec ces acteurs. Le voyage comprends 12 pays et doit débuter en septembre pour une durée de quinze mois.

Vous pouvez suivre ce projet sur le site internet et la page facebook dédiés, ainsi que sur instagram.

Juste avant son départ de la capitale, elle organise une soirée de lancement :

le lundi 12 juin dès 19h

aux Tontons Bringueurs, 1 Rue Boyer, 75020 Paris

Au programme : présentation du projet, discussions, stands de biffins, le tout dans une ambiance conviviale.

Tous les membres de Rues Marchandes sont bien évidemment les bienvenus !

Voici le lien de l’évènement.

Table-Ronde Recherche-Action « les tiers-espaces, quels apports en termes de transformation sociale et écologique sur le territoire ? »

Le Samedi 3 juin 2017 sur le terrain de l’Espace Imaginaire de 17h30 à 19h

12, rue de la Procession 93210 Saint-Denis
M°12 Front Populaire – RER B Stade de France

Le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action, les Compagnons de l’Utopie (organisateur des Tiers Lieux Nomades), les résidents de l’Espace Imaginaire avec Mains d’œuvres (porteur du projet), les Collectifs LaGonflée et La Bulle, proposent de réfléchir ensemble au rôle des tiers espaces dans l’ouverture vers de nouvelles prises de conscience et dynamiques locales.

Prenant pour cas concret l’expérience de l’occupation sur 2 ans d’un terrain de 5000 m² dans le quartier de la Plaine Saint-Denis, la démarche de recherche-action, engagée lors de la première partie de l’après-midi avec les résidents du lieu, permettra de réfléchir aux apports du projet en termes de vivre ensemble et transformation sociale et écologique.

Parmi les points déjà soulevés par les intéressés :

  • Comment faire de ce lieu un véritable laboratoire citoyen ou laboratoire social ?
  • Comment mettre en place des dispositifs d’insertion et accompagnement pour les participants dans des situations de grande précarité?
  • Quelle cogestion instituer pour que chacun soit partie prenante dans la vie et la dynamique du lieu ?
  • Comment pérenniser un tel projet sur le long terme ?

Le débat public qui en suivra sous la forme d’une table ronde engagera la réflexion dans un contexte plus large avec les élus et les invités sur les problématiques à l’œuvre.

L’Architecture Gonflable fera sont entrée avec les Collectifs LaGonflée et La Bulle qui prendront le relais de la soirée avec une programmation musicale et colorée

Programme :

  • Après-midi atelier de recherche-action
  • 15h-30 – 16h20: Spectacles Jeune Public
  • 17h30 – 19h : Table-Ronde issue de l’Atelier de Recherche-Action : Les tiers espaces, quels apports en terme de vivre ensemble et de transformation sociale et écologique sur le territoire ?
  • 19h45 – 20h : Performance
  • 20h – 22h : Open Mic
  • 22h – 23h30 : Mapping Jam

Pour participer au débat, n’hésitez pas à confirmer votre venue à l’adresse : lespace-imaginaire@mainsdoeuvres.org.

Pour plus d’informations sur l’événement : https://www.facebook.com/events/302155823569849/

Discussions autour du livre de Madame Dharmassena, « The Bridge » – une sélection par Mélanie Duclos

Suite au troisième Atelier Biffin de la Porte Montmartre consacré au livre de Sumithra Dharmassena sur le Carré des Biffins  intitulé « The Bridge », Mélanie Duclos nous propose une sélection des riches discussions. 

Vendredi 5 mai 2017, entre 16H et 17H, Centre social La maison bleue, Paris 18ème arrondissement.

Nous sommes tous assis, une petite dizaine, sur des chaises autour de deux tables, dans la petite salle du centre sociale. Dans salle à côté, des enfants du quartier jouent, dansent et crient parfois. Madama Dharmassena, comme elle se présente, biffine depuis près de sept ans, a fui le Sri Lanka voilà bientôt vingt ans où elle était journaliste. Pour ce 3ème atelier, nous discutons son livre intitulé Le pont.

Chantal : Comment ça t’es venu, l’idée d’écrire ce livre ?

Sumithra Dharmassena : Au Sri Lanka que j’ai quitté en 1989, j’étais journaliste. Quand je suis arrivée en France et après avoir obtenu le statut de réfugié, j’ai travaillé dans le commerce pendant 17 années, dans des petits magasins. J’avais toujours en tête mon métier de journaliste. Et parfois, quand je le pouvais, je continuais d’écrire des articles que j’envoyais à des journaux sri lankais. Quand je suis arrivée ici, en 2010, au marché, j’ai eu envie de comprendre le monde du marché, des personnes en particulier que j’y rencontrais. Mon sujet, c’est le pont : le pont comme lieu de passage, lieu d’échange entre des gens d’horizons différents. J’étais frappée par la différence entre la vente au marché et la vente dans les boutiques dans lesquelles j’avais travaillé. Ici, au marché des biffins, la vente permettait d’exprimer des talents, des manières de faire propre à soi, pour chacun, des manières différentes de commercer. J’ai voulu comprendre le fonctionnement du marché, ses règles. J’ai aussi voulu comprendre les personnes et leurs origines : les différents pays, les culturels, les histoires des personnes et des différents groupes : Roms, Chinois, Algériens, Marocains, Africains, Centrafricains, Maliens, Sénégalais, Sri Lankais comme moi… Comment elles sont ces personnes, qui elles sont. Il y a les différences rassemblées par le pont et puis il y a le pont comme lieu d’un passage entre ces différences, lieu d’un rassemblement par-delà les différences…

Chantal : Et pour quoi tu as écrit ce livre ?

Sumithra Dharmassena : D’abord j’ai toujours eu le goût de l’écriture. Et puis je suis tombée sous le charme de ce marché. J’ai voulu que les gens connaissent ce marché : comment il permettait à des gens non seulement de gagner de l’argent mais aussi de se reconstruire. Ce qu’il y avait de positif et pas seulement de négatif. Le lien social surtout entre les personnes au marché, absent du lien impersonnel de la vente en supermarché. Le fait aussi que les prix sont bas, à la différence du grand commerce, et que donc ça peut profiter à des personnes qui ont peu de moyen. C’est encore ça l’idée du pont.

Martine : Sur quoi vous écriviez quand vous étiez au Sri Lanka ?

Sumithra Dharmassena : Sur différentes choses. J’ai couvert environ 45 villes différentes. Mon sujet de prédilection, c’était les services sociaux mais j’écrivais aussi sur l’art et l’événementiel. J’ai participé aussi à un comité d’édition pendant plusieurs années.

Hugues : En tant que journaliste, quel est votre point de vue sur le traitement médiatique de la question des biffins ?

Sumithra Dharmassena : Je trouve qu’en général, on a pas le point de vue des premiers intéressés : les biffins eux-mêmes et puis que les journalistes ont tendance à s’exprimer d’une manière qui n’est pas ou peu accessibles par eux. Je trouve aussi qu’on a tendance à ne voir que le négatif. Ce que j’ai voulu dans mon livre, c’est de montrer aussi les côtés positifs.

Martine : Qu’est-ce que vous pensez des vendeurs à la sauvette ?

Sumithra Dharmassena : C’est une question délicate. J’en parle dans mon livre. Je parle d’une ou deux personnes qui vendent à la sauvette et que j’ai rencontré. Mais je ne sais pas bien qui sont les sauvettes et ce qu’ils font. Je n’ai rien contre eux et je sais qu’ils ont besoin d’argent. Mais comme leur marchandise n’est pas contrôlée, par comme dans les espaces officiels, on ne peut pas savoir ce qu’ils vendent, si c’est volé ou pas. Certains disent qu’ils volent…

Chantal : C’est les mêmes, les officiels et les sauvettes, c’est la même chose, même marchandise.

Martine : Puis dans les espaces officiels aussi y’a des produits volés.

Sumithra Dharmassena acquiesce de la tête.

Martine : Ce qu’il faut, c’est plus d’espaces légaux. Y’a pas assez de marché pour beaucoup trop de biffins. Et si on fait plus de marché pour ceux qu’ont pas accès aux marchés officiels, ce sera mieux pour tout le monde : parce que y’aura plus tout l’bordel et toute la concurrence entre sauvettes et officiels.

Hugues : Pourquoi les Roms sont stigmatisés selon vous ?

Sumithra Dharmassena : C’est une stigmatisation très ancienne, notamment de leur mode de vie, le nomadisme qui leur a été en partie imposé et qui est très souvent pointé du doigt. Les gens ont peur de se faire prendre leur place, leur travail et c’est pour cela qu’ils sont accuser de voler notamment.

Hugues : Et comment voyez-vous la situation entre d’un côté le reproche qui leur ait fait d’être communautaristes, et le fait que la culture et les solidarités internes sont aussi une force pour eux ?

Sumithra Dharmassena : Je pense que la culture peut être en effet une force mais pas quand elle est trop refermée sur elle-même. C’est une question compliquée…

Déroulé de l’Atelier Biffin #2 de la Porte Montmartre du 21 avril et préparation de l’atelier suivant

Dans cette nouvelle feuille de chou, Maëlle Cappello nous livre ses impressions sur le  deuxième Atelier Biffin de la Porte Montmartre et propose une réflexion sur la forme du prochain atelier.

Le 21 Avril a eu lieu le deuxième atelier biffin. Radhia, Marie, Hugues, Mélanie, Martine, Chantal, Madame Dharmassena, et Monsieur Dembele étaient présents.

Hugues a disposé sur le mur les papiers avec certains mots et thématiques qui étaient ressortis lors du précédent atelier de façon a constituer une carte mentale. Il s’agissait de voir comment s’articulait chaque thématique en partant des discours de l’atelier précédent.

De là, nous avons discuté, et Martine nous a fait remarquer que l’entrée sur la question de l’objet n’était pas forcément pertinente pour faire venir de nouveaux biffins à l’atelier.

« Ça ne les intéresse pas de parler des objets, ils sont surtout intéressés pour les vendre plutôt que de venir en parler ».

L’idée de partir des objets nous avait paru pertinente pour aborder toutes les questions qui sont liées à la biffe. On se focalise au début sur l’objet puis un grand nombre de thématiques ressortent, comme la question de la répression, des vols, de la récupération dans les poubelles et dans la rue, le rapport entre marché autorisé et marché à la sauvette, la connaissance des clients, de ce qui se vend, de ce qui ne se vend pas, des temps et espaces pour vendre les différents objets, des relations qui se tissent entre biffins et clients, ou qui ne se tissent pas, ou plus difficilement qu’avant, entre biffins entre eux. Lors du précédent atelier il était aussi ressorti que le marché était un espace multiculturel, qui constituait une communauté à part entière, comme nous l’expliquait Mme Fatna, cliente habituée des marchés biffins.

Mais présenter l’atelier comme un lieu de discussion autour de l’objet n’est peut être pas très pertinent en effet. Il faut trouver de nouveaux point d’accroche. A ce propos, nous avons décidé de ne plus parler d’atelier d’écriture dont l’intitulé pourrait faire peur à certains et qui ne reflète pas l’activité réelle que nous menons lors de ces ateliers. Ces ateliers sont avant tout des espaces de discussion.

Au fil des discussions, une nouvelle thématique est apparue, portée par Martine : celle de la difficulté de s’unir dans la lutte. Le marché autorisé porte de Montmartre ne répondait pas aux attentes de ceux qui ont lutté pour l’obtenir. Beaucoup sont donc partis. Il y a désormais beaucoup de nouveaux, qui ont une place. Il y a des conflits entre eux et ceux qui vendent à la sauvette. Martine déplore un manque d’engagement de ceux qui disposent d’une place pour lutter pour avoir davantage de places pour tout ceux qui n’en n’ont pas. Or, il faut que tout le monde s’unisse. Selon elle, ils doivent se rendre compte que lutter avec ceux qui n’ont pas de place (plutôt que contre eux) est nécessaire pour eux aussi. S’ils déplorent le fait d’avoir plus de difficulté à vendre puisque ceux qui n’ont pas de place pratique des prix plus faibles, il y aura un impact bénéfique pour eux si tout le monde obtient une place.

Le problème c’est comment mobiliser ces personnes ?

Mr. Dembele explique aussi qu’il lui est difficile de faire venir les biffins aux ateliers. Ils souhaitent vendre plutôt que de passer du temps à discuter de tout ça. Mais il pense qu’il est utile de discuter et de faire ressortir les problèmes, notamment ceux de la misère.

Radhia nous a aussi fait remonté une information importante : l’organisation des ateliers le vendredi pose problème car c’est le jour où les biffins se rendent à la Mosquée.

Pour le prochain atelier, Mme Dharmassena a proposé que l’on parte de son livre pour ouvrir la discussion.

En regardant les papiers au mur, Mélanie se demandaient si les mots comme « écosystème de l’objet » ou encore « psychologie sociale des transactions » étaient des termes pertinents car ce ne sont pas des termes que les biffins utilisent pour parler de leur activité. Pour Hugues, il s’agit justement de s’approprier les mots et d’y donner un sens collectivement.

Préparation de l’atelier du 5 mai 2017

Avec Mélanie, nous nous sommes rendues chez Madame Dharmassena pour préparer l’atelier du 5 Mai.

Nous avons été superbement accueillies par elle, sa fille et son petit fils.

Après avoir mangé, nous avons travaillé sur la préparation de l’atelier.

Madame Dharmassena parlait en Sri Lankais et en Anglais, son petit fils faisait la traduction.

Elle nous a proposé de présenter son livre puis de demander aux biffins de dresser les portraits des biffins qu’ils connaissaient. Il lui paraît important de donner cette description des gens, qui permet de mieux les connaître, de se rendre compte de la diversité des profils des biffins qui se retrouvent autour de la même activité.

Suite a cette discussion, il a été convenu que Madame Dharmassena animerait elle même l’atelier. Son petit fils a accepté d’être présent pour faire la traduction entre le Sri Lankais et le Français.

Appel à regroupement

 

Nous, collectif Rues marchandes et association AMELIOR, qui fédérons les biffins et leurs soutiens afin d’organiser des marchés et de mieux faire connaître la biffe en Île de France, souhaitons étendre notre lutte au niveau national. La première étape est d’en rencontrer les acteurs et actrices, ceux et celles qui partagent notre condition et notre lutte. C’est pourquoi nous lançons un appel à regroupement des acteur-rice-s de la récupération-revente en France, biffins-e-s et toute personne consciente des problèmes qu’ils et elles rencontrent, et désireuse de s’engager pour cette cause : citoyens solidaires, travailleur-se-s sociaux, militants environnementaux, etc… Dans le but de fonder une Fédération nationale des acteurs de la récupération populaire.

Merci d’y répondre et/ou de le faire circuler aussi largement que possible aux personnes qui vous semblent concernées !

Dans l’espoir de rassembler nos forces et d’avancer ensemble,

Solidairement,

l’association AMELIOR et le collectif Rues Marchandes.

http://amelior.canalblog.com
https://www.facebook.com/AssociationAmelior/
http://recherche-action.fr/ruesmarchandes/

 

 

 

 

 

 

Contre-espaces d’une économie créative et populaire

Ce texte est issu d’une rencontre qui s’est déroulée en janvier 2017 dans un squat du 18e arrondissement de Paris entre différents acteurs portant d’une démarche collective : la Fédèr’Actions des Rêves Evolutionnaires (FARE ouvrant des squats d’hébergement et de création) ; l’Association des Marchés Économiques Locaux Individuels et Organisés de la Récupération (AMELIOR) ; le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) animant le collectif Rues Marchandes (plate-forme de ressources et d’action sur l’économie populaire) ; le squat le Clos Sauvage à Aubervilliers à travers une démarche pluridisciplinaire inter-squats.

L’association FARE regroupe des particuliers, des collectifs, des associations, des fondations. Cela a donné lieu à des partenariats commerce avec l’Armée du Salut ou Médecins du Monde. Ce fut le cas pour le lieu « GPS » à Clichy. Il est proposé des hébergements pour des SDF, des réfugiés, et des projets comme la ressourcerie, la recyclerie, le café citoyen, cantine solidaire, fablab, garage solidaire. On y développe des concepts comme la paysannerie urbaine qui s’expérimente sur les toits avec des bibliothèques de graines anciennes. Il y a aussi une dimension artistique, il y a beaucoup d’artistes dans l’équipe.

Amelior travaille à l’ouverture de marché aux puces et vise une coopérative ouvrière de la récup, de la revente, du recyclage, la rémunération et l’inclusion des travailleurs du recyclage dans la revalorisation sociale des déchets, mais qui ne sont pas reconnus en tant que tel. Elle organise pour l’instant deux marchés à Montreuil et aux Grands voisins dans le 14e et vient d’ouvrir un espace de stockage, d’atelier et de rencontre. Elle peut se charger de la gestion des déchets des squats. Elle peut venir débarrasser et nettoyer lors de l’ouverture d’un lieu. Elle peut assurer une organisation cohérente des déchets et des espaces. Par exemple mettre à disposition des poubelles créer des zones de dépôt emmener des rebuts à la déchetterie, tout ça dans une économie sociale et solidaire viable et de proximité.

Il existe aussi une logique de collectif pluridisciplinaire qui essaie de faire converger les projets dans des logiques écologiques et citoyenne dans des milieux différents comme celui du squat et d’autres milieux plus académiques ou intellectuels et essayer de voir comment se fait rencontrer différent public. Il existe par exemple le réseau d’architectes coopératifs Archicoop qui fédère plusieurs projets d’habitat et pose la question du rapport entre habitat et activités (ou encore le squat du Clos Sauvage à Aubervilliers qui croise un collectif théâtre et un projet d’AMAP. Peut-être faut-il s’intéresser à l’existence d’un réseau inter squats qui a ses réunions, ses objectifs, ses événements (le Festival des Ouvertures Utiles notamment)…

Le collectif Rue marchande cherche à poser la question du développement endogène des territoires à travers une économie populaire. Il développe pour cela plusieurs chantiers avec les acteurs concerné notamment les biffins : ateliers d’écriture et guide culturel, étude d’impact, recherche de lieux, ateliers de recherche-action et plate-forme ressource, etc.

L’enjeu d’une économie populaire de la récup

Cela renvoie la question de l’économie du commun, quelles sont les ressources vitales à partager. L’économie biffine a été exclue par la logique technicienne, il n’y a pas de case pour l’intégrer cette économie. L’occupation d’un lieu pourrait réintroduire ce principe d’économie populaire sur le territoire obligeant le politique de prendre en compte. On pourrait y réfléchir à plusieurs collectifs en ouvrant un lieu avec un tel projet entre des personnes qui ont besoin d’un logement, celles qui font de la récupération vente et qui sont parfois les mêmes, bref tous les gens qui ont besoin d’une économie populaire pourraient s’unir dans une logique qui n’est pas uniquement de survie, mais d’aménagement du territoire. Sans organisation de base, il n’y a pas de justice sociale. Il s’agit de prendre tous les aspects de la réalité auxquelles sont confrontés les plus démunis. Il y a des pôles de ressources de connaissance on peut s’allier aux classes moyennes qui pourraient le jouer le rôle d’intermédiaire et en même temps susciter des interlocuteurs auprès de l’État à travers une expertise sur le droit au logement, au travail, aux soins, etc. Donner de l’argent n’est pas suffisant si l’on reconnait pas les droits.

Partout dans le monde les recycleurs obtiennent des locaux comme des travailleurs. Dans certains pays comme le Brésil, les recycleurs gèrent les matériaux « secs » de la ville entière, ils obtiennent le droit de collecter. La majorité des déchets sont ainsi recyclés par les travailleurs formels ou informels. La base c’est reconnaître le droit au travail pour tous, c’est ensuite développer des contacts avec les mairies sur des services, ensuite obtenir du matériel pour la collecte, des camions avec une balance. Ils reçoivent un SMIC et grâce aux coopératives obtiennent la scolarisation. Ils gagnent en plus l’argent de la valorisation et en plus de la paye de la collecte. La coopérative permet d’obtenir le même numéro de SIRET pour tous les travailleurs et paye les charges.

A Paris il y a l’exemple de la Petite Rockette qui est issue d’une lutte squat pendant 3 ans, il aidait les gens en grande précarité et ils ont trouvé quelques moyens grâce à la ressourcerie. Remarquons cependant que dans le modèle économique des ressourceries 50% de la collecte est donnée à l’industrie sur le réseau du Refair ou d’Emmaüs Défit qui va au recyclage industriel. Alors qu’une économie populaire permet de mieux valoriser les objets et profiter directement aux personnes. Les politiques veulent l’employabilité des biffins dans les ressourceries. Il y a 250 embauches dans les structures de remploi en île de France en contrat d’insertion, alors qu’il n’y a plus de 3000 biffins. Le but ce n’est pas d’insérer les pauvres, mais de reconnaître des capacités, des compétences, des qualités autonomes des biffins qui sont bien plus professionnels qu’une personne employée en ressourcerie. Le boulot n’est pas le même. Il est plus restreint en ressourcerie. Dans la communauté des biffins, il y a tout ce que fait une ressourcerie : les récupérateurs, les collecteurs, les revendeurs suivant les profils.

Au lieu de parler d’employabilité dans un système économique qui les exclut, l’intérêt est de concevoir une économie populaire qui inclut tout le monde, notamment ceux qui n’auraient de toute façon pas accès à l’emploi, ce qui représente un biffin sur deux, comme les retraités, les sans-papiers, les extrêmement précaires, les handicapés. Cela renvoie à la question des droits comme pour les sans-papiers qui peuvent représenter 20 %. L’Économie populaire est à prendre aussi dans le sens que les biffins sont aussi des acheteurs, cela participe dans les deux sens. Les marchés aux puces actuelles ne répondent plus à cette économie, alors qu’avant les chiffonniers étaient intégrés à l’économie, ils revendaient les boues, les matériaux putrescibles pour l’agriculture et les matériaux utiles pour les artisans et les industries, il y avait des intermédiaires, tout était payé à la pièce, au poids, il y avait zéro déchet.

Les acteurs concernés doivent pouvoir développer leurs propres réflexions et expérimentations relatives à une économie profitable à tous. C’est une manière de déjouer les formes de récupération d’initiatives qui partent du terrain, mais sont ensuite récupérées dans des logiques qui dépossédés acteurs de terrain sous le couvert d’un discours techniciens et innovateurs. Il y a par exemple des séries de conférences sur l’occupation temporaire des lieux vacants, mais on n’y voit jamais les réseaux de militants en solidarité des plus démunis. Ceux qui parlent au nom des lieux sont souvent dans une logique de conventionnement et pas du tout de désobéissance. Il manque des gens plus militants plus engagés alors que ceux qui prennent la parole sont des gens plutôt déconnectés du terrain avec un discours plein de bonnes intentions. On peut s’interroger alors si ces « nouveaux lieux créatifs » ont une efficacité raccordée vraiment aux préoccupations de la population environnante tout en reprenant les symboles des anciens bastions des luttes ouvrières comme les friches culturelles.

Le squat lui-même est devenu une sorte de marché avec des appels à projets qui mettent en compétition des collectifs. Cela devient une forme d’anti squat. La dynamique squat a été ainsi récupérée par les classes sociales plus riches sous le couvert de la terminologie de l’innovation sociale. Il y a une libéralisation des biens communs, mais uniquement dans une logique marchande dans le sens par exemple d’une ubérisation des services de proximité. C’est le dernier accaparement du néolibéralisme rien n’y échappe.

On a essayé de défendre en décembre dernier un projet collectif sur un site d’Aubervilliers animé par le collectif Gargantua. On espérait être conventionné et monter un projet élaboré pouvant intégrer un marché d la récup. Finalement il n’y a pas eu de dialogue possible avec le propriétaire qui s’était pourtant engagé dans le cadre d’un protocole à reloger un squat précédent. Cependant la mairie d’Aubervilliers à une politique favorable en essayant de bloquer les projets de rénovation urbaine. Certaines mairies des quartiers populaires peuvent empêcher la police d’expulser les familles. Le problème c’est que pour récupérer des terrains il faut de l’argent, des financements.

Autoformation et expertise citoyenne à travers la problématique des squats

Les squats peuvent devenir des lieux d’autoformation où on invite d’autres catégories professionnelles apporter leurs compétences au service d’un processus commun. Des étudiants pourraient aussi trouver la possibilité de sortir de leurs murs d’expérimenter un processus d’engagement collectif. Rien n’empêche que ces lieux deviennent en cela aussi des formes d’université populaire animées par les principaux intéressés et invitant les universitaires où les techniciens à se mettre ainsi à l’école de la rue et de l’expérimentation sociale. Peut-être se rapprocher des écoles d’architecture et voir si une telle expérience peut être validée comme un « stage chantier » qui est obligatoire en licence (durée d’un mois).

L’invisibilité sociale rend difficile l’émergence de problématiques politiques. L’intérêt d’un lieu est aussi de faciliter un accompagnement et d’identifier les besoins, mais aussi dans une logique de formation-action de renforcer les compétences individuelles et collectives pour y répondre. L’expérience du lieu est en elle-même une formation, s’approprier un espace, pouvoir le gérer collectivement, se défendre dans les procédures de justice, etc. Cette expérience manque notamment aux habitants, maitre d’ouvrage et maitre d’œuvre qui s’engagent dans la conception d’habitats coopératifs.

Vivre 15 ans dans la rue ou vivre 15 ans de la biffe, c’est une expertise de la ville. En cela les logiques d’innovation sociale et d’économie du commun sont des processus que peuvent s’approprier des acteurs qui en ont le plus besoin à travers des outils méthodologiques et les dispositifs. Roberto Bianco-Levrin (médecins du monde) parle ainsi de favoriser des « politiques ascendantes », qui partent du bas des situations d’expertise, de maîtrise d’usage, « l’expérience de survie collective construit des politiques de l’habitat, de la santé, de l’activité économique, de la culture, etc. ». Les politiques ascendantes interpellent les politiques d’État qui ne se pensent pas à partir des plus pauvres, mais à partir d’une culture technicienne qui pense ce qui est bien pour les pauvres. L’idée est alors de faire entrer dans le droit commun des dispositifs qui sont pensés et maîtrisés par les acteurs eux-mêmes.

Les collectifs de squatters sont généralement dans des approches transdisciplinaires. Ils peuvent mêler hébergement d’urgence et activités culturelles et artistiques. C’est une manière de dire qu’on ne peut pas dissocier la création d’un imaginaire d’une transformation sociale. Quelles que soient les formes de luttes, il reste nécessaire qu’elles s’appuient sur la revendication des droits fondamentaux comme le droit au travail et le droit au logement, elle ne peut se faire non plus sans l’appui de « contres espaces » où se recompose une autre manière de faire ensemble. C’est dans ces interstices que des espaces de vie naissent. Les milieux se mélangent.

Par rapport aux gens en situation de pauvreté qui vivent ou travaillent dans la rue comme les biffins dont certains sont aussi sans logement, la problématique « squat » s’inscrit dans une dynamique collective renvoyant à des questions citoyennes et non pas à une logique de contrôle social par l’insertion. Effectivement les biffins comme d’autres sont considérés soit comme sous-prolétaires, ne soit comme personnes à insérer. Dans les deux cas ne sont pas remis en cause ni le système économique ni le système d’insertion sociale.

Cela n’élude pas la réalité parfois difficile de ces formes collectives qui regroupent des intérêts et des approches avec des temporalités différentes, mais aussi des profils contrastés. Les personnes en situation de vulnérabilité accumulent les traumatismes parfois difficiles à gérer collectivement. Il est nécessaire de compartimenter les différentes activités. Il est difficile par exemple de faire coexister hébergement d’urgence avec les autres activités.

Il n’est pas simple effectivement d’organiser des collectifs occupants des espaces autonomes à une époque qui privilégie la criminalisation de la pauvreté et la marchandisation de tous les domaines de l’existence. On peut imaginer autrement que ces tiers lieux ou ces interstices urbains soient les seuls moments de respiration et de reconstruction d’une forme collective et citoyenne.

Ces lieux peuvent constituer en quelque sorte des zones d’apaisement, de constructions et de création, où s’exerce une bienveillance réciproque sans jugement a priori (« aller vers… », « être avec », « partir de… »), et essayer ainsi, même si ce n’est pas toujours facile, de ne pas reproduire les conflits, hiérarchisations, subordinations, discriminations vécues à l’extérieur. En prendre conscience, c’est se mettre non simplement en tant qu’occupant d’un lieu, mais aussi acteur d’une démarche collective, dans une logique d’autoformation, d’auto encadrement, d’autos missionnèrent, etc. Ou comment permettre aux personnes de se réinscrire dans sa propre trajectoire, défendre une cohérence, être respecté dans son intégrité. Le lieu induit par définition une relation de proximité et par conséquent un autre rapport entre l’espace et le temps. On peut prendre le temps de la rencontre est aussi le temps de se projeter dans le temps, bref s’inscrire dans une temporalité qui permet d’envisager l’action et l’aller-retour entre l’action et la pensée de cette action.

Les lieux de type squat sont donc des lieux de cohabitation où se croisent des populations différentes confrontées à la précarité et qui cherche un mode de vie alternatif à travers un mode d’habitat collectif. Certains squats sont plus ou moins socialement homogènes. La démarche dans laquelle nous pouvons tous nous retrouver et de partir des situations auxquelles sont confrontés les acteurs et de travailler à partir de ces parcours d’expérience pour dégager des problématiques et des actions communes. Nous sommes bien dans une recherche-action. Il s’agit donc de respecter les dynamiques internes de chaque collectif ou groupe et en même temps d’arriver à construire une parole et des enjeux dans l’espace public pour amener ses lieux à s’inscrire dans un schéma d’aménagement de développement du territoire et une économie de proximité.

Pour une autre approche du territoire et de son aménagement

Ces lieux ne sont pas en dehors de la ville, mais au centre des questions urbaines et par leur activité confirment qu’on ne peut les reléguer à la marge selon les représentations sécuritaires du moment. Il ne s’agit pas simplement en tant que « collectivisme libertaire » ou disons de manière moins orientée « démarche autonome » de dénoncer un pouvoir, mais aussi prendre le pouvoir de diffuser des expérimentations qui peuvent rentrer dans les logiques de développement territorial. Le lieu est la plus petite unité de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune ou une collectivité territoriale. L’architecture fluide du lieu peut donc se concevoir comme une modélisation de tiers lieux extensible à d’autres espaces de vie, en termes notamment d’économie du commun, de circuits courts, d’innovation sociale, etc.

Le squat, comme habitat, renverse complètement l’approche actuelle de l’architecture écologique. Le discours technocratique dominant se focalise sur la technologie et la matière, la performance des équipements et de l’isolation… tout en construisant des logements nécessitant toujours plus de surface par individus, incarnant des modes de vies individualistes qui multiplient les dépenses matérielles, énergétiques, etc… des résidents.

Le squat est un habitat écologique non pas par les performances de ses qualités physiques (isolation…) mais par la qualité écologique des modes de vie qu’il incarne. Dans un monde dominé par le chiffre et la pensée rationnelle, il serait intéressant d’organiser la mesure de cette qualité écologique de l’habiter coopérativement. Cela revient à mettre la science, ou plus précisément une forme de démonstration scientifique, au service d’un projet politique. Celui de tordre le cou au discours technocratique qui règne encore dans le monde dans le bâtiment et empêche l’émergence de réponses crédibles à la hauteur des enjeux sociaux et écologiques contemporains. Si les limites de l’agriculture conventionnelle sont connues du grand public et que s’organise des formes de soutien citoyen à l’agriculture paysanne, raisonnée, écologique… la prise de conscience citoyenne des limites de l’architecture conventionnelle reste à générer. L’agriculture intelligente fait sourire, la ville intelligente continue de faire rêver.

Il est important de faire connaître le squat comme forme d’habitat écologique et de le mobiliser dans le cadre des débats actuels entourant l’architecture écologique.

Annexe : Économie populaire et/ou économie sociale et solidaire ?

Cette note de travail reprend des éléments discutés à la table ronde « Redistribuer » du colloque du Groupement d’Intérêt Scientifique « Démocratie et Participation » sur les « Expérimentations démocratiques aujourd’hui : convergences, fragmentations, portées politiques » le 27 janvier 2017 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord[1].

Quelles sont les conditions pour que la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique ? Depuis une dizaine d’années, des récupérateurs-vendeurs franciliens qui se nomment eux-mêmes « biffins » se sont mobilisés en réseau et en associations pour faire reconnaitre l’utilité directe de leur activité et faciliter l’ouverture de marchés dans l’espace public (voir le rapport d’étude auquel nous avons contribué en 2012 pour la région Île-de-France)[2].

  • Soit on place la récupération vente des biffins dans une économie de survie, c’est-à-dire à un sous-prolétariat qui rentre en concurrence avec le prolétariat classique et la forme salariale. Nous parlons effectivement d’économie informelle c’est-à-dire de personnes sans statut à qui on peut toujours reprocher de développer une économie concurrentielle (pas d’agrément, pas d’inscription au registre professionnel, as de cotisation sociale, pas de diplôme ni de licence)
  • Soit on place la récupération vente dans le couple « infernal » insertion / répression qui conditionne la mise en place de certains espaces marchands à une obligation de réintégration dans l’économie classique et au développement la répression partout ailleurs. Ce qui aboutit à la situation actuelle de quelque centaine de places accessibles en région parisienne alors que l’ensemble du territoire est soumis à une répression sans vision globale de cette économie.

Mais quand on interroge des structures de réemploi sur quel modèle économique ils veulent insérer les plus pauvres on s’aperçoit qu’il n’y a pas véritablement de réflexion quant à une forme alternative économique. Autrement dit on demande aux biffins qui ont trouvé une réponse par l’économie populaire de les réinsérer dans le système qui les a exclus.

Une autre approche est de dire que la récupération vente s’insère dans une forme écosystémique interrogeant les possibilités d’un développement économique sur un territoire. Il manque cette interface aujourd’hui entre une économie de survie et ce que serait cette économie populaire. On parle à la fois d’une économie au rez-de-chaussée des villes, d’un travail d’autoformation, d’une économie menée par les plus pauvres qui bénéficient aux plus pauvres.

Par leur propre force de travail, leur capacité à s’auto-organiser, les ressources recyclables disponibles sur les territoires, les biffins développent une activité économique de proximité. Tout en satisfaisant leurs besoins de base, ils participent en outre à un système socioéconomique d’échange. Ils contribuent à travers des circuits-courts à réintroduire des logiques endogènes de développement territorial.

Elle peut prendre différentes formes : ateliers autogérés, groupe d’achat, échoppes fixes ou ambulantes, petites réparations, systèmes d’échange local, cuisines collectives, récolte des déchets et revente dans la rue ou au bénéfice de dispositif de récupération…

C’est sur ce dernier aspect du circuit de la récupération-vente que s’appuie particulièrement notre programme de recherche-action, car il est exemplaire d’une économie d’auto-réalisation basée sur des compétences collectives contribuant à un développement durable dans la tradition des puciers aux portes de Paris.

La question qui se pose alors sur l’articulation entre forme d’expérimentation et forme d’écodéveloppement. À quoi sert-il d’expérimenter un nouveau modèle économique si les travailleurs qu’ils soient employés ou entrepreneurs sont confrontés à un modèle économique subordonné selon des règles financières à court terme peu propices à la créativité ? C’est en cela que les logiques normatives de l’économie sociale et solidaire classique ne sont pas non plus les réponses adéquates. Il est important que les formes de modélisation qui permette la généralisation de l’expérimentation puissent être aussi en adéquation avec une économie populaire. Sinon, on tombe dans une injonction paradoxale où l’on nous le demande d’expérimenter sans possibilité de proposer un modèle alternatif.

Nous rejoignons en cela la position de Jean Louis Laville sur la difficulté de la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique : « Il y a une segmentation et une hiérarchisation entre les sphères économiques et politiques. Au XIXe siècle la gauche s’est affirmée comme relevant du déterminisme économique avec la croyance très forte du développement des forces productives qui rejoint une pensée du libéralisme et participe à l’invalidation symbolique des économies populaires. Ce fétichisme politique pense finalement qu’à partir de la prise de pouvoir d’État de la possibilité par quelques réformes structurelles d’aller vers un changement démocratique. En cela la pensée sur le changement social a été orientée par le déterminisme économique.

Du côté de la pensée d’une entreprise non capitaliste, il n’y a pas de théorisation qui est tenue la durée. L’une des seules est la théorisation de l’économie sociale, mais qui s’est également enfermé dans une pensée limitée à l’entreprise comme organisation. Elle a cru qu’il suffisait de changer la propriété collective pour avoir un fonctionnement démocratique et qui a pensé que le changement social se réduisait à un certain nombre d’entreprises coopératives qui allaient essaimer par leur valeur d’exemple. La question est donc de penser un pont, construire des médiations entre la sphère politique et la sphère économique. Ce déficit théorique est devenu de plus en plus sensible alors que les pratiques aujourd’hui nous indiquent ces ponts existent dans la réalité où l’économie populaire sort de l’économie de survie pour légitimer un certain nombre de pratiques populaires en accentuant les formes de solidarité qui réinterroge les modèles de gouvernance à partir d’actions concrètes. C’est bien ici que se situe notre recherche-action avec les récupérateurs vendeurs l’expérimentation « Rues marchandes ».

Nous dégageons ici quatre points principaux qui pourraient représenter autant de soutiens à des expérimentations dans la perspective d’une généralisation :

  1. La capacité d’auto développement à partir des ressources endogènes du territoire qui à la capacité de miser sur son identité propre territoriale affirmer à partir de ses ressources humaines naturelles culturelles patrimoniales qui sont liées à l’histoire Savoir-faire et des coutumes. Il y a lien entre développement économique et préservation du capital patrimoniale. On pourrait concevoir des ateliers populaires du territoire incluant des équipes pluridisciplinaires pour révéler les ressources inexploitées.
  2. La capacité de créer un écosystème à travers une diversité des acteurs socio-économiques mise en relation. Où pourrait en envisager un cluster pour prendre un terme à la mode consacrée à l’économie populaire entre entreprises sociales, culturelles et économiques qui mettrait en relation fabrication de l’habitat, rues marchandes, accueil d’urgence, jardins partagés, auto réparation et autres ateliers.
  3. La capacité de mettre en place une nouvelle forme de gouvernance qui dépasse les élus et la démocratie élective ou même participative en inventant de nouveaux dispositifs de gestion des biens communs mettant en lien des acteurs autour d’une dynamique de développement territorial. Cela renvoie à la possibilité à de nouveaux acteurs de se déclarer sur le territoire qu’ils passent ou non par le tissu associatif ou coopératif de l’économie sociale et solidaire classique.
  4. La capacité à créer une économie d’échelle en mettant en relation différents territoires dans une dimension régionale et en créant ainsi une interface entre une économie de proximité et filières économiques s’appuyant sur une ingénierie dans une logique de mutualisation des moyens, afin de répondre aux besoins des différents acteurs qui maîtrisent sans sa production du territoire. Cette économie au « rez-de-chaussée » des villes d’auto construction, de transformation répondant à la nécessité des situations, induit également un autre rapport à la mobilité et la proximité.

Hugues Bazin, Contre-espaces d’une économie créative et populaire, www.recherche-action.fr, 2017


[1] Participant à la table ronde : Hugues Bazin (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action), Pierre Crétois (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), Maria Inés Fernandez Alvarez (Universidad de Buenos Aires), Jean-Louis Laville (Lise, Cnam), Sébastien Thiéry et Charlotte Cauwer (PEROU, sous réserve), Stéphane Vincent (27ème Région)

[2] http://recherche-action.fr/ruesmarchandes/download/etude_sur_les_biffins_en_ile_de_france/Les-biffins-etude-qualitative.pdf

 

Contre-espaces d’une économie créative et populaire

Ce texte est issu d’une rencontre qui s’est déroulée en janvier 2017 dans un squat du 18e arrondissement de Paris entre différents acteurs portant d’une démarche collective : la Fédèr’Actions des Rêves Evolutionnaires (FARE ouvrant des squats d’hébergement et de création) ; l’Association des Marchés Économiques Locaux Individuels et Organisés de la Récupération (AMELIOR) ; le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) animant le collectif Rues Marchandes (plate-forme de ressources et d’action sur l’économie populaire) ; le squat le Clos Sauvage à Aubervilliers à travers une démarche pluridisciplinaire inter-squats.

L’association FARE regroupe des particuliers, des collectifs, des associations, des fondations. Cela a donné lieu à des partenariats commerce avec l’Armée du Salut ou Médecins du Monde. Ce fut le cas pour le lieu « GPS » à Clichy. Il est proposé des hébergements pour des SDF, des réfugiés, et des projets comme la ressourcerie, la recyclerie, le café citoyen, cantine solidaire, fablab, garage solidaire. On y développe des concepts comme la paysannerie urbaine qui s’expérimente sur les toits avec des bibliothèques de graines anciennes. Il y a aussi une dimension artistique, il y a beaucoup d’artistes dans l’équipe.

Amelior travaille à l’ouverture de marché aux puces et vise une coopérative ouvrière de la récup, de la revente, du recyclage, la rémunération et l’inclusion des travailleurs du recyclage dans la revalorisation sociale des déchets, mais qui ne sont pas reconnus en tant que tel. Elle organise pour l’instant deux marchés à Montreuil et aux Grands voisins dans le 14e et vient d’ouvrir un espace de stockage, d’atelier et de rencontre. Elle peut se charger de la gestion des déchets des squats. Elle peut venir débarrasser et nettoyer lors de l’ouverture d’un lieu. Elle peut assurer une organisation cohérente des déchets et des espaces. Par exemple mettre à disposition des poubelles créer des zones de dépôt emmener des rebuts à la déchetterie, tout ça dans une économie sociale et solidaire viable et de proximité.

Il existe aussi une logique de collectif pluridisciplinaire qui essaie de faire converger les projets dans des logiques écologiques et citoyenne dans des milieux différents comme celui du squat et d’autres milieux plus académiques ou intellectuels et essayer de voir comment se fait rencontrer différent public. Il existe par exemple le réseau d’architectes coopératifs Archicoop qui fédère plusieurs projets d’habitat et pose la question du rapport entre habitat et activités (ou encore le squat du Clos Sauvage à Aubervilliers qui croise un collectif théâtre et un projet d’AMAP. Peut-être faut-il s’intéresser à l’existence d’un réseau inter squats qui a ses réunions, ses objectifs, ses événements (le Festival des Ouvertures Utiles notamment)…

Le collectif Rue marchande cherche à poser la question du développement endogène des territoires à travers une économie populaire. Il développe pour cela plusieurs chantiers avec les acteurs concerné notamment les biffins : ateliers d’écriture et guide culturel, étude d’impact, recherche de lieux, ateliers de recherche-action et plate-forme ressource, etc.

L’enjeu d’une économie populaire de la récup

Cela renvoie la question de l’économie du commun, quelles sont les ressources vitales à partager. L’économie biffine a été exclue par la logique technicienne, il n’y a pas de case pour l’intégrer cette économie. L’occupation d’un lieu pourrait réintroduire ce principe d’économie populaire sur le territoire obligeant le politique de prendre en compte. On pourrait y réfléchir à plusieurs collectifs en ouvrant un lieu avec un tel projet entre des personnes qui ont besoin d’un logement, celles qui font de la récupération vente et qui sont parfois les mêmes, bref tous les gens qui ont besoin d’une économie populaire pourraient s’unir dans une logique qui n’est pas uniquement de survie, mais d’aménagement du territoire. Sans organisation de base, il n’y a pas de justice sociale. Il s’agit de prendre tous les aspects de la réalité auxquelles sont confrontés les plus démunis. Il y a des pôles de ressources de connaissance on peut s’allier aux classes moyennes qui pourraient le jouer le rôle d’intermédiaire et en même temps susciter des interlocuteurs auprès de l’État à travers une expertise sur le droit au logement, au travail, aux soins, etc. Donner de l’argent n’est pas suffisant si l’on reconnait pas les droits.

Partout dans le monde les recycleurs obtiennent des locaux comme des travailleurs. Dans certains pays comme le Brésil, les recycleurs gèrent les matériaux « secs » de la ville entière, ils obtiennent le droit de collecter. La majorité des déchets sont ainsi recyclés par les travailleurs formels ou informels. La base c’est reconnaître le droit au travail pour tous, c’est ensuite développer des contacts avec les mairies sur des services, ensuite obtenir du matériel pour la collecte, des camions avec une balance. Ils reçoivent un SMIC et grâce aux coopératives obtiennent la scolarisation. Ils gagnent en plus l’argent de la valorisation et en plus de la paye de la collecte. La coopérative permet d’obtenir le même numéro de SIRET pour tous les travailleurs et paye les charges.

A Paris il y a l’exemple de la Petite Rockette qui est issue d’une lutte squat pendant 3 ans, il aidait les gens en grande précarité et ils ont trouvé quelques moyens grâce à la ressourcerie. Remarquons cependant que dans le modèle économique des ressourceries 50% de la collecte est donnée à l’industrie sur le réseau du Refair ou d’Emmaüs Défit qui va au recyclage industriel. Alors qu’une économie populaire permet de mieux valoriser les objets et profiter directement aux personnes. Les politiques veulent l’employabilité des biffins dans les ressourceries. Il y a 250 embauches dans les structures de remploi en île de France en contrat d’insertion, alors qu’il n’y a plus de 3000 biffins. Le but ce n’est pas d’insérer les pauvres, mais de reconnaître des capacités, des compétences, des qualités autonomes des biffins qui sont bien plus professionnels qu’une personne employée en ressourcerie. Le boulot n’est pas le même. Il est plus restreint en ressourcerie. Dans la communauté des biffins, il y a tout ce que fait une ressourcerie : les récupérateurs, les collecteurs, les revendeurs suivant les profils.

Au lieu de parler d’employabilité dans un système économique qui les exclut, l’intérêt est de concevoir une économie populaire qui inclut tout le monde, notamment ceux qui n’auraient de toute façon pas accès à l’emploi, ce qui représente un biffin sur deux, comme les retraités, les sans-papiers, les extrêmement précaires, les handicapés. Cela renvoie à la question des droits comme pour les sans-papiers qui peuvent représenter 20 %. L’Économie populaire est à prendre aussi dans le sens que les biffins sont aussi des acheteurs, cela participe dans les deux sens. Les marchés aux puces actuelles ne répondent plus à cette économie, alors qu’avant les chiffonniers étaient intégrés à l’économie, ils revendaient les boues, les matériaux putrescibles pour l’agriculture et les matériaux utiles pour les artisans et les industries, il y avait des intermédiaires, tout était payé à la pièce, au poids, il y avait zéro déchet.

Les acteurs concernés doivent pouvoir développer leurs propres réflexions et expérimentations relatives à une économie profitable à tous. C’est une manière de déjouer les formes de récupération d’initiatives qui partent du terrain, mais sont ensuite récupérées dans des logiques qui dépossédés acteurs de terrain sous le couvert d’un discours techniciens et innovateurs. Il y a par exemple des séries de conférences sur l’occupation temporaire des lieux vacants, mais on n’y voit jamais les réseaux de militants en solidarité des plus démunis. Ceux qui parlent au nom des lieux sont souvent dans une logique de conventionnement et pas du tout de désobéissance. Il manque des gens plus militants plus engagés alors que ceux qui prennent la parole sont des gens plutôt déconnectés du terrain avec un discours plein de bonnes intentions. On peut s’interroger alors si ces « nouveaux lieux créatifs » ont une efficacité raccordée vraiment aux préoccupations de la population environnante tout en reprenant les symboles des anciens bastions des luttes ouvrières comme les friches culturelles.

Le squat lui-même est devenu une sorte de marché avec des appels à projets qui mettent en compétition des collectifs. Cela devient une forme d’anti squat. La dynamique squat a été ainsi récupérée par les classes sociales plus riches sous le couvert de la terminologie de l’innovation sociale. Il y a une libéralisation des biens communs, mais uniquement dans une logique marchande dans le sens par exemple d’une ubérisation des services de proximité. C’est le dernier accaparement du néolibéralisme rien n’y échappe.

On a essayé de défendre en décembre dernier un projet collectif sur un site d’Aubervilliers animé par le collectif Gargantua. On espérait être conventionné et monter un projet élaboré pouvant intégrer un marché d la récup. Finalement il n’y a pas eu de dialogue possible avec le propriétaire qui s’était pourtant engagé dans le cadre d’un protocole à reloger un squat précédent. Cependant la mairie d’Aubervilliers à une politique favorable en essayant de bloquer les projets de rénovation urbaine. Certaines mairies des quartiers populaires peuvent empêcher la police d’expulser les familles. Le problème c’est que pour récupérer des terrains il faut de l’argent, des financements.

Autoformation et expertise citoyenne à travers la problématique des squats

Les squats peuvent devenir des lieux d’autoformation où on invite d’autres catégories professionnelles apporter leurs compétences au service d’un processus commun. Des étudiants pourraient aussi trouver la possibilité de sortir de leurs murs d’expérimenter un processus d’engagement collectif. Rien n’empêche que ces lieux deviennent en cela aussi des formes d’université populaire animées par les principaux intéressés et invitant les universitaires où les techniciens à se mettre ainsi à l’école de la rue et de l’expérimentation sociale. Peut-être se rapprocher des écoles d’architecture et voir si une telle expérience peut être validée comme un « stage chantier » qui est obligatoire en licence (durée d’un mois).

L’invisibilité sociale rend difficile l’émergence de problématiques politiques. L’intérêt d’un lieu est aussi de faciliter un accompagnement et d’identifier les besoins, mais aussi dans une logique de formation-action de renforcer les compétences individuelles et collectives pour y répondre. L’expérience du lieu est en elle-même une formation, s’approprier un espace, pouvoir le gérer collectivement, se défendre dans les procédures de justice, etc. Cette expérience manque notamment aux habitants, maitre d’ouvrage et maitre d’œuvre qui s’engagent dans la conception d’habitats coopératifs.

Vivre 15 ans dans la rue ou vivre 15 ans de la biffe, c’est une expertise de la ville. En cela les logiques d’innovation sociale et d’économie du commun sont des processus que peuvent s’approprier des acteurs qui en ont le plus besoin à travers des outils méthodologiques et les dispositifs. Roberto Bianco-Levrin (médecins du monde) parle ainsi de favoriser des « politiques ascendantes », qui partent du bas des situations d’expertise, de maîtrise d’usage, « l’expérience de survie collective construit des politiques de l’habitat, de la santé, de l’activité économique, de la culture, etc. ». Les politiques ascendantes interpellent les politiques d’État qui ne se pensent pas à partir des plus pauvres, mais à partir d’une culture technicienne qui pense ce qui est bien pour les pauvres. L’idée est alors de faire entrer dans le droit commun des dispositifs qui sont pensés et maîtrisés par les acteurs eux-mêmes.

Les collectifs de squatters sont généralement dans des approches transdisciplinaires. Ils peuvent mêler hébergement d’urgence et activités culturelles et artistiques. C’est une manière de dire qu’on ne peut pas dissocier la création d’un imaginaire d’une transformation sociale. Quelles que soient les formes de luttes, il reste nécessaire qu’elles s’appuient sur la revendication des droits fondamentaux comme le droit au travail et le droit au logement, elle ne peut se faire non plus sans l’appui de « contres espaces » où se recompose une autre manière de faire ensemble. C’est dans ces interstices que des espaces de vie naissent. Les milieux se mélangent.

Par rapport aux gens en situation de pauvreté qui vivent ou travaillent dans la rue comme les biffins dont certains sont aussi sans logement, la problématique « squat » s’inscrit dans une dynamique collective renvoyant à des questions citoyennes et non pas à une logique de contrôle social par l’insertion. Effectivement les biffins comme d’autres sont considérés soit comme sous-prolétaires, ne soit comme personnes à insérer. Dans les deux cas ne sont pas remis en cause ni le système économique ni le système d’insertion sociale.

Cela n’élude pas la réalité parfois difficile de ces formes collectives qui regroupent des intérêts et des approches avec des temporalités différentes, mais aussi des profils contrastés. Les personnes en situation de vulnérabilité accumulent les traumatismes parfois difficiles à gérer collectivement. Il est nécessaire de compartimenter les différentes activités. Il est difficile par exemple de faire coexister hébergement d’urgence avec les autres activités.

Il n’est pas simple effectivement d’organiser des collectifs occupants des espaces autonomes à une époque qui privilégie la criminalisation de la pauvreté et la marchandisation de tous les domaines de l’existence. On peut imaginer autrement que ces tiers lieux ou ces interstices urbains soient les seuls moments de respiration et de reconstruction d’une forme collective et citoyenne.

Ces lieux peuvent constituer en quelque sorte des zones d’apaisement, de constructions et de création, où s’exerce une bienveillance réciproque sans jugement a priori (« aller vers… », « être avec », « partir de… »), et essayer ainsi, même si ce n’est pas toujours facile, de ne pas reproduire les conflits, hiérarchisations, subordinations, discriminations vécues à l’extérieur. En prendre conscience, c’est se mettre non simplement en tant qu’occupant d’un lieu, mais aussi acteur d’une démarche collective, dans une logique d’autoformation, d’auto encadrement, d’autos missionnèrent, etc. Ou comment permettre aux personnes de se réinscrire dans sa propre trajectoire, défendre une cohérence, être respecté dans son intégrité. Le lieu induit par définition une relation de proximité et par conséquent un autre rapport entre l’espace et le temps. On peut prendre le temps de la rencontre est aussi le temps de se projeter dans le temps, bref s’inscrire dans une temporalité qui permet d’envisager l’action et l’aller-retour entre l’action et la pensée de cette action.

Les lieux de type squat sont donc des lieux de cohabitation où se croisent des populations différentes confrontées à la précarité et qui cherche un mode de vie alternatif à travers un mode d’habitat collectif. Certains squats sont plus ou moins socialement homogènes. La démarche dans laquelle nous pouvons tous nous retrouver et de partir des situations auxquelles sont confrontés les acteurs et de travailler à partir de ces parcours d’expérience pour dégager des problématiques et des actions communes. Nous sommes bien dans une recherche-action. Il s’agit donc de respecter les dynamiques internes de chaque collectif ou groupe et en même temps d’arriver à construire une parole et des enjeux dans l’espace public pour amener ses lieux à s’inscrire dans un schéma d’aménagement de développement du territoire et une économie de proximité.

Pour une autre approche du territoire et de son aménagement

Ces lieux ne sont pas en dehors de la ville, mais au centre des questions urbaines et par leur activité confirment qu’on ne peut les reléguer à la marge selon les représentations sécuritaires du moment. Il ne s’agit pas simplement en tant que « collectivisme libertaire » ou disons de manière moins orientée « démarche autonome » de dénoncer un pouvoir, mais aussi prendre le pouvoir de diffuser des expérimentations qui peuvent rentrer dans les logiques de développement territorial. Le lieu est la plus petite unité de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune ou une collectivité territoriale. L’architecture fluide du lieu peut donc se concevoir comme une modélisation de tiers lieux extensible à d’autres espaces de vie, en termes notamment d’économie du commun, de circuits courts, d’innovation sociale, etc.

Le squat, comme habitat, renverse complètement l’approche actuelle de l’architecture écologique. Le discours technocratique dominant se focalise sur la technologie et la matière, la performance des équipements et de l’isolation… tout en construisant des logements nécessitant toujours plus de surface par individus, incarnant des modes de vies individualistes qui multiplient les dépenses matérielles, énergétiques, etc… des résidents.

Le squat est un habitat écologique non pas par les performances de ses qualités physiques (isolation…) mais par la qualité écologique des modes de vie qu’il incarne. Dans un monde dominé par le chiffre et la pensée rationnelle, il serait intéressant d’organiser la mesure de cette qualité écologique de l’habiter coopérativement. Cela revient à mettre la science, ou plus précisément une forme de démonstration scientifique, au service d’un projet politique. Celui de tordre le cou au discours technocratique qui règne encore dans le monde dans le bâtiment et empêche l’émergence de réponses crédibles à la hauteur des enjeux sociaux et écologiques contemporains. Si les limites de l’agriculture conventionnelle sont connues du grand public et que s’organise des formes de soutien citoyen à l’agriculture paysanne, raisonnée, écologique… la prise de conscience citoyenne des limites de l’architecture conventionnelle reste à générer. L’agriculture intelligente fait sourire, la ville intelligente continue de faire rêver.

Il est important de faire connaître le squat comme forme d’habitat écologique et de le mobiliser dans le cadre des débats actuels entourant l’architecture écologique.

Annexe : Économie populaire et/ou économie sociale et solidaire ?

Cette note de travail reprend des éléments discutés à la table ronde « Redistribuer » du colloque du Groupement d’Intérêt Scientifique « Démocratie et Participation » sur les « Expérimentations démocratiques aujourd’hui : convergences, fragmentations, portées politiques » le 27 janvier 2017 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord[1].

Quelles sont les conditions pour que la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique ? Depuis une dizaine d’années, des récupérateurs-vendeurs franciliens qui se nomment eux-mêmes « biffins » se sont mobilisés en réseau et en associations pour faire reconnaitre l’utilité directe de leur activité et faciliter l’ouverture de marchés dans l’espace public (voir le rapport d’étude auquel nous avons contribué en 2012 pour la région Île-de-France)[2].

  • Soit on place la récupération vente des biffins dans une économie de survie, c’est-à-dire à un sous-prolétariat qui rentre en concurrence avec le prolétariat classique et la forme salariale. Nous parlons effectivement d’économie informelle c’est-à-dire de personnes sans statut à qui on peut toujours reprocher de développer une économie concurrentielle (pas d’agrément, pas d’inscription au registre professionnel, as de cotisation sociale, pas de diplôme ni de licence)
  • Soit on place la récupération vente dans le couple « infernal » insertion / répression qui conditionne la mise en place de certains espaces marchands à une obligation de réintégration dans l’économie classique et au développement la répression partout ailleurs. Ce qui aboutit à la situation actuelle de quelque centaine de places accessibles en région parisienne alors que l’ensemble du territoire est soumis à une répression sans vision globale de cette économie.

Mais quand on interroge des structures de réemploi sur quel modèle économique ils veulent insérer les plus pauvres on s’aperçoit qu’il n’y a pas véritablement de réflexion quant à une forme alternative économique. Autrement dit on demande aux biffins qui ont trouvé une réponse par l’économie populaire de les réinsérer dans le système qui les a exclus.

Une autre approche est de dire que la récupération vente s’insère dans une forme écosystémique interrogeant les possibilités d’un développement économique sur un territoire. Il manque cette interface aujourd’hui entre une économie de survie et ce que serait cette économie populaire. On parle à la fois d’une économie au rez-de-chaussée des villes, d’un travail d’autoformation, d’une économie menée par les plus pauvres qui bénéficient aux plus pauvres.

Par leur propre force de travail, leur capacité à s’auto-organiser, les ressources recyclables disponibles sur les territoires, les biffins développent une activité économique de proximité. Tout en satisfaisant leurs besoins de base, ils participent en outre à un système socioéconomique d’échange. Ils contribuent à travers des circuits-courts à réintroduire des logiques endogènes de développement territorial.

Elle peut prendre différentes formes : ateliers autogérés, groupe d’achat, échoppes fixes ou ambulantes, petites réparations, systèmes d’échange local, cuisines collectives, récolte des déchets et revente dans la rue ou au bénéfice de dispositif de récupération…

C’est sur ce dernier aspect du circuit de la récupération-vente que s’appuie particulièrement notre programme de recherche-action, car il est exemplaire d’une économie d’auto-réalisation basée sur des compétences collectives contribuant à un développement durable dans la tradition des puciers aux portes de Paris.

La question qui se pose alors sur l’articulation entre forme d’expérimentation et forme d’écodéveloppement. À quoi sert-il d’expérimenter un nouveau modèle économique si les travailleurs qu’ils soient employés ou entrepreneurs sont confrontés à un modèle économique subordonné selon des règles financières à court terme peu propices à la créativité ? C’est en cela que les logiques normatives de l’économie sociale et solidaire classique ne sont pas non plus les réponses adéquates. Il est important que les formes de modélisation qui permette la généralisation de l’expérimentation puissent être aussi en adéquation avec une économie populaire. Sinon, on tombe dans une injonction paradoxale où l’on nous le demande d’expérimenter sans possibilité de proposer un modèle alternatif.

Nous rejoignons en cela la position de Jean Louis Laville sur la difficulté de la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique : « Il y a une segmentation et une hiérarchisation entre les sphères économiques et politiques. Au XIXe siècle la gauche s’est affirmée comme relevant du déterminisme économique avec la croyance très forte du développement des forces productives qui rejoint une pensée du libéralisme et participe à l’invalidation symbolique des économies populaires. Ce fétichisme politique pense finalement qu’à partir de la prise de pouvoir d’État de la possibilité par quelques réformes structurelles d’aller vers un changement démocratique. En cela la pensée sur le changement social a été orientée par le déterminisme économique.

Du côté de la pensée d’une entreprise non capitaliste, il n’y a pas de théorisation qui est tenue la durée. L’une des seules est la théorisation de l’économie sociale, mais qui s’est également enfermé dans une pensée limitée à l’entreprise comme organisation. Elle a cru qu’il suffisait de changer la propriété collective pour avoir un fonctionnement démocratique et qui a pensé que le changement social se réduisait à un certain nombre d’entreprises coopératives qui allaient essaimer par leur valeur d’exemple. La question est donc de penser un pont, construire des médiations entre la sphère politique et la sphère économique. Ce déficit théorique est devenu de plus en plus sensible alors que les pratiques aujourd’hui nous indiquent ces ponts existent dans la réalité où l’économie populaire sort de l’économie de survie pour légitimer un certain nombre de pratiques populaires en accentuant les formes de solidarité qui réinterroge les modèles de gouvernance à partir d’actions concrètes. C’est bien ici que se situe notre recherche-action avec les récupérateurs vendeurs l’expérimentation « Rues marchandes ».

Nous dégageons ici quatre points principaux qui pourraient représenter autant de soutiens à des expérimentations dans la perspective d’une généralisation :

  1. La capacité d’auto développement à partir des ressources endogènes du territoire qui à la capacité de miser sur son identité propre territoriale affirmer à partir de ses ressources humaines naturelles culturelles patrimoniales qui sont liées à l’histoire Savoir-faire et des coutumes. Il y a lien entre développement économique et préservation du capital patrimoniale. On pourrait concevoir des ateliers populaires du territoire incluant des équipes pluridisciplinaires pour révéler les ressources inexploitées.
  2. La capacité de créer un écosystème à travers une diversité des acteurs socio-économiques mise en relation. Où pourrait en envisager un cluster pour prendre un terme à la mode consacrée à l’économie populaire entre entreprises sociales, culturelles et économiques qui mettrait en relation fabrication de l’habitat, rues marchandes, accueil d’urgence, jardins partagés, auto réparation et autres ateliers.
  3. La capacité de mettre en place une nouvelle forme de gouvernance qui dépasse les élus et la démocratie élective ou même participative en inventant de nouveaux dispositifs de gestion des biens communs mettant en lien des acteurs autour d’une dynamique de développement territorial. Cela renvoie à la possibilité à de nouveaux acteurs de se déclarer sur le territoire qu’ils passent ou non par le tissu associatif ou coopératif de l’économie sociale et solidaire classique.
  4. La capacité à créer une économie d’échelle en mettant en relation différents territoires dans une dimension régionale et en créant ainsi une interface entre une économie de proximité et filières économiques s’appuyant sur une ingénierie dans une logique de mutualisation des moyens, afin de répondre aux besoins des différents acteurs qui maîtrisent sans sa production du territoire. Cette économie au « rez-de-chaussée » des villes d’auto construction, de transformation répondant à la nécessité des situations, induit également un autre rapport à la mobilité et la proximité.

Hugues Bazin, Contre-espaces d’une économie créative et populaire, www.recherche-action.fr, 2017


[1] Participant à la table ronde : Hugues Bazin (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action), Pierre Crétois (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), Maria Inés Fernandez Alvarez (Universidad de Buenos Aires), Jean-Louis Laville (Lise, Cnam), Sébastien Thiéry et Charlotte Cauwer (PEROU, sous réserve), Stéphane Vincent (27ème Région)

[2] http://recherche-action.fr/ruesmarchandes/download/etude_sur_les_biffins_en_ile_de_france/Les-biffins-etude-qualitative.pdf

Espaces d’émancipation et de transformation

L’éducation populaire réinterrogée par la recherche-action dans un travail de la culture

Où et comment s’incarne le projet émancipateur et transformateur ? Qui sont les acteurs populaires de ces mouvements ? Quels sont les dispositifs et les outils de ce processus ? Pourquoi ces acteurs ne se revendiquent pas nécessairement de l’héritage de l’éducation populaire, voire contestent cette notion ?

Une praxis sociale

Une transformation de la société ne peut se concevoir sans une émancipation individuelle et collective et réciproquement, des personnes autonomes ne peuvent s’affirmer comme minorité active sans un mouvement de transformation sociale qui les qualifie comme acteurs historiques.

Le projet de l’éducation populaire s’est renouvelé dans les luttes sociales du Front Populaire de 1936, puis la culture du maquis, de la désobéissance, de l’utopie combattante des années quarante d’où sont provenus les cadres émancipateurs de la France d’après-guerre à l’instar de Joffre Dumazedier[1] l’un des fondateurs de Peuple et Culture. Sur ce terreau s’expérimenta la pratique de « l’entraînement mental[2] » comme formation intellectuelle pratique des cadres militants de la vie associative, coopérative et syndicale s’inscrivant dans la tradition de Condorcet d’une éducation tout au long de la vie ou « l’art de s’instruire soi-même ».

Cette dynamique relève d’une « praxis sociale », selon laquelle la conscience de sa pratique d’acteur est inséparable d’une analyse critique des rapports sociaux. Il n’y aurait pas d’articulation entre émancipation et transformation si ne s’exerçait pas cette conscientisation qui est une autre manière de nommer un « travail de la culture ».

Quelle est l’importance de ce travail de la culture[3] ? Il se décrit déjà par la capacité de rassembler les éléments de la culture au quotidien[4] comme premières ressources mobilisables et structuration de résistance, notamment pour les personnes sans capital économique. La seconde dimension est une transmission en situation par autoformation réciproque et intergénérationnelle permettant de se réapproprier collectivement un savoir pragmatique en croisement avec d’autres savoirs (professionnels, scientifiques). Il se poursuit enfin par une symbolisation susceptible, notamment à travers l’art et la science, de permettre à ce processus d’être diffusé et assimilable par tous comme point de référence au-delà des langues et des cultures particulières.

Mais, dès les années soixante-dix ce processus commence à se dissoudre avec la notion même de culture vidant de sa substance le projet de l’éducation populaire qui se maintient plus que par ses institutions et ses activités professionnelles sectorielles suppléant à la crise de l’État social.

Pour réarticuler aujourd’hui émancipation et transformation par un travail de la culture, il nous faudrait dégager une nouvelle pensée politique de la culture à travers une analyse critique. C’est là où la démarche de recherche-action prend toute sa place.

Symptomatique de cette désarticulation, l’apologie de l’émancipation individuelle sans transformation de la société consacre la prédominance de l’idéologie néolibérale entrepreneuriale renvoyant l’individu à sa seule responsabilité, le précaire à sa solitude et les sciences sociales aux oubliettes. L’ubérisation de la société et la dérégulation sauvage n’en sont que les derniers avatars économiques.

Et inversement, la transformation sans l’émancipation sous l’argument de dépasser les blocages sociétaux confirme la prise de pouvoir technicienne d’opérateurs agissant du haut vers le bas et s’érigeant en nouvelle oligarchie derrière un vernis démocratique. Il est d’autant plus compliqué de cerner ce rapport de classe/castes qu’il se pare du discours de la « créativité » délégitimant celle émanant des couches populaires, enfumant les esprits d’une nova langue gorgée d’accents progressistes, chantre des nouvelles technologies et de la mondialisation, raflant les symboles révolutionnaires[5] pour mieux les dépouiller de leurs forces subversives.

Autre indicateur, le discours de la « participation » et du « pouvoir d’agir » (ou « empowerment ») convoqué dans toutes les strates de décision sous des inflexions « éducation populaire » cache mal une injonction paradoxale. De fait, la participation comprise comme modalité de gouvernance n’est pas là pour restaurer le lien entre émancipation et transformation, mais au contraire vérifier qu’il ne puisse pas s’établir en contre-pouvoir. Les promoteurs de la participation, surtout s’ils sont de bonne volonté, deviennent les meilleurs supports d’une aliénation vérifiant l’axiome que toute domination ne peut s’établir sans le consentement des dominés. On peut tout autant se poser la question si la thématique au goût du jour d’une « science participative » peut infléchir cette logique[6].

C’est bien au cœur de ce jeu que se situe l’enjeu à la fois humain et politique dans la possibilité d’émettre une analyse critique des mutations et produire de nouvelles connaissances ; de se constituer comme acteur et minorités actives orientant les choix de société, notamment par la reprise d’un récit collectif comme ressource ; d’apporter des éléments éthiques et méthodologiques d’une contre-expertise quant aux mécanismes de transition.

Désarticulation des années quatre-vingt

Le développement exponentiel de la société de consommation consacre la marchandisation généralisée du mode de vie, dépassant la sphère du travail pour occuper le champ du temps « libre ». C’est justement dans cet espace que l’éducation populaire des années soixante pensait porter son projet émancipatoire, espace dorénavant saturé par un capitalisme cognitif exploitant la matière existentielle au-delà de la simple force de travail. Ou plus précisément, c’est l’ensemble de la société civile qui est converti aux normes de l’entreprise s’imposant comme seul horizon acceptable et pensable.

Quelles sont les raisons pour lesquelles la culture n’a pas pu jouer ici son rôle politique ? Relevons trois facteurs principaux.

Constatons la perte d’autonomie des quartiers populaires qui s’inscrivaient dans un rapport de luttes sociales ne séparant le cadre de vie de celui du travail à l’instar des « banlieues rouges », des régies de quartier, des mouvements pour les droits des minorités revendiquant une citoyenneté culturelle, des fêtes populaires autogérées comme les concerts « Rock Against Police ». C’était il y a 35 ans, l’organisation autonome des quartiers… A partir de ces concerts gratuits et auto-organisés, l’idée est « de brancher des gens qui vivent dans la même merde, qui partagent les mêmes besoins, les mêmes envies », de créer des occasions de rencontres et de circulations à l’intérieur des cités, mais aussi entre différentes banlieues. Dans une conjoncture particulièrement tendue, face aux meurtres, au racisme et à l’occupation policière, l’enjeu est de se réapproprier « le territoire social » de la cité. Et donc, pour les « jeunes immigrés et prolétaires de banlieue », cible et bouc-émissaire principaux de l’idéologie sécuritaire, de s’affirmer et de prendre la parole de façon autonome, en dehors des cadres et des discours établis. A travers la recherche d’un imaginaire et d’une identité collective propres, il s’agit très concrètement d’arracher une possibilité d’existence, d’affirmer ses besoins et ses aspirations à une autre vie. Ces organisations solidaires dessinaient une géographie territoriale de leurs propres ressources susceptibles de constituer autant de pôles de résistance, notamment à travers un tissu associatif fort et autonome.

L’ « affaire Théo » à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois le 2 février 2017[7], au-delà du grave préjudice physique et moral a soulevé autant l’indignation parce qu’elle synthétisait la désagrégation sociale et culturelle renforcée par une ségrégation territoriale et raciale de ces dernières décennies. Une quarantaine d’années plus tôt c’était une cité ouvrière dont les luttes dans l’industrie automobile servaient d’exemple [8]. Les quartiers populaires ont toujours été en lutte. Ce qui rend aujourd’hui le caractère répressif intolérable, c’est la déconstruction des organisations autonomes de résistance sans accorder aux révoltes émeutières le statut de luttes sociales[9].

La déperdition d’un travail de la culture s’est également opérée sous le double mouvement d’une mondialisation et d’une localisation de la culture lui enlevant son caractère processuel (ressources, transmission, symbolisation) pour la naturaliser comme objet : objet marchand standardisé d’une industrie culturelle et objet identitaire assigné à une forme ethnique ou territoriale. La montée des fondamentalistes est un marqueur politique de cette double emprise qui n’offre plus de prise autrement que dans une construction de la réalité de l’ordre de la croyance. Les nouvelles technologies n’offrent pas plus la raison d’une défense démocratique. En nous servant de béquille intellectuelle, elles atrophient l’exercice critique de vérification des faits dans la profusion du mensonge (Hoax, troll, fake news, canulars) au profit de groupes affinitaires confortant les obscurantismes et les conspirationnismes.

Enfin, à partir des années soixante-dix et surtout à partir de l’extension de l’industrie culturelle dans les années quatre-vingt, la professionnalisation de ce travail de la culture conduit à la production d’une surcouche appelée « le culturel » constituer par ceux qui vivent de la médiation et de la diffusion culturelle. L’éducation populaire n’échappe à pas à cette professionnalisation et sectorisation des processus de solidarité, d’émancipation et de transformation. Tandis que les métiers traditionnels d’accompagnement du travail social sont en crise et s’inscrivent de plus en plus dans une logique de contrôle, de nouvelles professions apparaissent telle que l’animateur socioculturel, l’agent développement local ou le médiateur social et culturel. La marchandisation du secteur de la formation permanente change les cadres de l’éducation populaire en prestataires de services en direction des couches intermédiaires du secteur socioculturel sans toucher les populations qui souffrent le plus.

Cette couche technicienne et son idéologie techniciste, de l’ingénierie de projet au « design social », censée améliorer les conditions de vie à tendance à fétichiser l’outil d’intervention qui devient une finalité en soi plutôt que de s’appuyer sur les processus d’émancipation et de transformation.

Se réapproprier les espaces d’un travail de la culture

Si les décennies 1980-2000 conduisent à une forte désagrégation des formes de résistance dans et en dehors de la sphère du travail, où peut s’exercer de nouveau un travail de la culture ? Les acteurs de chaque époque sont pris dans les contradictions des relations de pouvoir où chacun s’affaire à la reproduction des structures et à leur subversion. Il est donc toujours possible de recréer ou investir des espaces pour que la société soit pensable autrement. C’est ainsi que l’occupation d’espaces délaissés se propage à partir des années 2000.

Le système hégémonique de l’économie néolibérale crée les conditions de sa propre faiblesse. La société postindustrielle de la mondialisation, du productivisme, de l’interconnexion et de l’hyper vitesse a laissé des pans entiers de la société en friche, notamment les anciennes zones industrielles, les quartiers populaires, les territoires ruraux et les villes de moyenne importance en dehors des grands pôles régionaux qui se présentent comme « créatifs, fluides et flexibles » à l’image du profil des employés subordonnés à cette économie.

Si le phénomène de zones d’abandon n’est pas nouveau dans les périodes de mutation, celui-ci est d’ampleur inégalée. Nous pourrions alors concevoir que dans les zones reléguées, voire dévastées, s’opèrent des reconfigurations à l’instar des tiers paysages[10] » dont la déprise de l’activité humaine favorise un nouvel équilibre écosystémique. Si le monde policé tenter à comparer les zones en friche à des contrées sauvages délabrées nous pourrions répondre que le côté sauvage est plutôt du côté du monde financier dérégulé et qu’au contraire peut-être que dans c’est tiers espace pourrait s’instaurer une créativité non marchandisée ? Il n’en demeure pas moins que ces indicateurs d’une transition ravivent les tensions politiques et que cette géographie sociale des territoires délaissés et des populations invisibilisées alimente des idéologies réactionnaires, néolibérales ou transformatrices suivant justement le rôle attribué à la culture.

Dans sa forme réactionnaire est évoquée une « France périphérique » en opposition aux centres urbains mondialisés. C’est une essentialisation culturelle des territoires délaissés selon des critères identitaires. Ce serait la France d’en bas qui voterait Front National et serait confrontée à l’insécurité culturelle. Le géographe Christophe Guilluy[11] a rendu célèbre cette thèse qui alimente un néoconservatisme xénophobe et nationaliste.

Dans sa forme néolibérale, ces espaces font l’objet de convoitise. Sous le couvert d’une « reconquête des territoires » ou de « l’attractivité des territoires », des bataillons d’artistes, d’architectes et autres consultants sont convoqués pour justifier cette conception de l’aménagement. Ici la notion de créativité est détournée non pour soutenir une autonomisation des plus défavorisés, mais pour servir les intérêts de catégories socioprofessionnelles intermédiaires qui maîtrisent les clés de langage et apparaissent comme légitimes en matière de développement.

Idéologies réactionnaires et néolibérales se recoupent dans une vision culturaliste rigidifiant toute articulation entre émancipation et transformation. Peut-on imaginer une troisième configuration où puisse se loger dans ces tiers espaces un véritable travail de la culture réinterrogeant le projet d’une éducation populaire ?

Face au resserrement d’une politique économique contrainte par des logiques gestionnaires et techniciennes où l’humain n’est qu’une variable d’ajustement, où l’ensemble de la société civile est converti aux normes de l’entreprise et que toutes les dimensions existentielles sont marchandisées, est-ce que d’autres formes d’entreprise peuvent se déployer dans des « contre-espaces » comme les soutiennent les ZAD et autres zones autonomes ?

Une respatialisation qui mise sur une créativité non productiviste, une créativité populaire revient à revendiquer et assumer un « art du bricolage » comme culture de résistance et d’autoformation réciproque[12]. Elle se caractérise par la capacité de prendre en compte des situations aléatoires contribuant à une culture de l’incertitude facilitant la revalorisation par le détournement des situations déclassées ou reléguées.

Cette architecture fluide selon une maîtrise d’usage des espaces se construit dans la confrontation avec les matériaux bruts à disposition ou à proximité. Elle contribue à une économie populaire[13] basée sur les ressources endogènes du territoire et une économie du commun[14] impliquant une autre manière de faire collectif. Le principe de processus est préféré à celui de « projet » dans une approche intuitive et réflexive. Sans exclure toute forme de professionnalisation, celle-ci emprunte des chemins braconniers où est valorisée sa propre façon d’organiser, de classer, de hiérarchiser ses modes de validation et de jugement, distincts de ceux de l’institution, de l’entreprise ou de l’école académique.

Ainsi les tiers espaces favorisent des formes hybrides d’une autre créativité. Relevons quelques exemples :

  • En Limousin s’organise un cycle sur le travail animé par l’association Medication Time et le concourt de Peuple et Culture, espace d’autoformation où l’on met en résonance, en débat, ses vécus du travail et ses recherches.
  • En région parisienne, le collectif Rues Marchandes travaille dans les espaces informels d’une économie populaire et organise des ateliers pour l’écriture d’un guide culturel des droits des récupérateurs vendeurs.
  • Le réseau tiers Lieu Nomade organise avec le labo social des lieux temporaires de croisement sur la question des tiers espaces et du territoire.
  • La ManuFabrik, notamment les activités de l’AmorçÂge ouvrent avec les acteurs du quartier populaire de l’Ariane à Nice l’espace de l’Utopie qui se décline sur le quartier en contre-espace les jours de marché, tiers-paysage de jardins partagés, locaux d’un tiers-lieu permanent, etc.
  • À Grenoble la Chimère Citoyenne a ouvert un espace de partage inédit, justement parce que c’est « un lieu qui ne propose rien, pour que tout soit possible », une des caractéristiques communes à toutes ces expériences.
  • Les squats comme celui du Clos Sauvage en banlieue de Paris sont des architectures écologiques qui questionnent le mode d’habitat et d’aménagement du territoire renvoyant à des modes de vies individualistes qui multiplient les dépenses matérielles selon un monde dominé par le chiffre et la pensée rationnelle.
  • Une démarche en pédagogie sociale portée par l’association Intermèdes expérimente dans les bidonvilles Rroms de nouvelles façons de vivre et travailler et éduquer ensemble hors institution, développant les potentiels de création et d’expression des enfants selon les principes d’inconditionnalité de l’accueil et de recherche de l’autonomie.
  • Les Parcours Numériques dans les Pays de la Loire proposent des croisements recherche-action autour de la culture numérique et l’éducation populaire, rejoignant l’expérience de fablabs quand ils prennent le sens d’autofabrication collective.
  • Des bricoleurs artistes se rebellent contrent les circuits de diffusion et de classification, retrouvent leurs « publics » dans une expérience en ateliers pour « faire des trucs ».
  • Le « mouvement des places » et le maillage en réseau de Nuit Debout en résonance avec les mouvements sociaux de mai 2016 sur la loi travail se perpétuent et s’infiltrent sous des espaces multiformes qui interrogent les modes d’organisation et de gouvernance entre horizontalité et verticalité.

À la vue de cette présentation, la question se pose si la notion de tiers espaces couvre une simple juxtaposition d’expériences artificiellement regroupée par une construction sociologique et idéologique ou si elles participent d’une approche de la complexité susceptible de comprendre les conditions d’une transition.

La diversité des parcours et des contextes de formation et leur éparpillement sur les territoires conduiraient à les considérer plutôt comme des îlots séparés. Ces expériences entrent difficilement sous des labels, passant et pour cause, sous les radars des observatoires institutionnels.

On peut y voir au contraire une concordance puisque ces situations au rez-de-chaussée des villes et des campagnes constituent la plus petite unité de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune politique.

Parce que ces situations n’émanent pas d’une volonté descendante, mais opèrent par processus émergeant, elles nous poussent à chercher s’il n’existe pas une trame sous-jacente qui ramifie ces îlots en archipel dans un autre rapport au développement et aux territoires, dans la constitution de minorités actives, dans l’autoformation de compétences collectives et dans un travail réflexif.

Un autre enjeu est celui d’un récit collectif où les acteurs de ces espaces ne se revendiquent généralement pas de l’histoire de l’éducation populaire[15] ou d’autres traditions militantes. S’il y a un récit des luttes, il est en train de s’écrire confirmant que nous sommes dans un travail de la culture permettant d’articuler processus d’émancipation et de transformations sociales où chacun peut se définir comme acteur social et producteur de connaissance dans la capacité à travailler sur sa propre expérience.

Il ne s’agit pas de provoquer une nouvelle labellisation sous le prétexte de chercher une unification entre ces différentes expériences. Ce serait contribuer à la reproduction d’un rapport de domination, où nous avons vu comme combien il était facile d’instrumentaliser le rôle de la culture et détourner des notions d’innovation sociale. Nous avons notamment remarqué que les labels de « nouveautés et d’innovation » conduisent à transformer un processus en produit marchand dans un rapport docile au travail sous le couvert des nouvelles technologies, du coworking, des start-up et autres incubateurs de projets.

Mais rien n’empêche de défendre une autre conception de l’innovation sociale qui n’a pas obligatoirement un lien avec ces « nouveautés », mais cherche selon un principe de créativité populaire à répondre directement et durablement par des services aux populations qui en ont plus besoin en partant de ses propres ressources et capacités de mobilisation. Les tiers espaces seraient symptomatiques de cette recomposition d’un art de faire et d’être.

Réhabiliter la fonction des sciences sociales par la recherche-action

La recherche-action peut être une manière de répondre à ce paradoxe d’établir des correspondances sans imposer une unification, de reconnaître, valider et valoriser ces espaces tout en se refusant à une modélisation conduisant à une labellisation. Il s’agit donc moins de reproduire des dispositifs que d’établir des référentiels par une praxis des espaces, cette science des pratiques amenant à une analyse critique des rapports de production et de pouvoir.

La recherche-action vise à privilégier ce caractère processuel de la création dans des espaces du commun où se croise une diversité dans des dispositifs d’ateliers et d’autoformation, dans une manière de se confronter aux situations redistribuant les rôles socioprofessionnels.

À travers la rencontre de ces « espaces intermédiaires de l’existence »[16] et des acteurs qui les portent, s’est structuré pour nous de manière intuitive et non instituée une démarche de recherche-action depuis le début des années 2000 qui pris la forme d’un réseau appelé « espaces populaires de création culturelle »[17] puis d’un « Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ».

Le statut d’« acteurs-chercheurs » caractérise une posture existentielle éthique qui n’est pas directement reliée à un statut professionnel et permet d’autant mieux de questionner ces statuts dans leur cœur de métier. Cela évite la prise de pouvoir d’un savoir sur un autre au profit d’un croisement des savoirs entre l’apport des métiers, de l’expérience pragmatique et de l’outillage conceptuel.

C’est en cela que la recherche-action permet d’ouvrir un imaginaire instituant et favoriser l’émergence de contre-espaces qui se caractérisent par la possibilité à la fois d’imaginer une autre manière de faire société tout en développant des compétences en matière de contre-expertise. Peut s’y réinventer des stratégies émancipatrices, formatrices, transformatrices, subversives constituant autant d’inscriptions des luttes dans le champ social.

La recherche-action en tant que science transdisciplinaire voir « indisciplinée » permet d’aborder un travail sur la complexité en favorisant des mises en relation inédite. Effectivement, les disciplines propres au savoir académique ont leur « forme épistémique » qui les porte vers une certaine vision du monde. En décryptant les modes de production de connaissance, on comprend comment les stratégies de savoir se rapportent aux idéologies qui s’expriment dans la manière d’organiser la connaissance. Cela permet d’analyser une certaine perte d’influence des sciences sociales sur l’éclairage des mouvements de transformation, quand elles ne sont pas explicitement assimilées au pouvoir dominant.

La recherche-action rappelle une des fonctions originelles des sciences de la société quand elle renoue avec la tradition d’un engagement où les chercheurs n’éludent pas leur responsabilité d’acteur en matière de changement et ne manquent pas de nous rendre visibles les enjeux d’une implication en faveur de la justice sociale, de l’égalité et de la démocratie. On peut dans ce sens considérer le dispositif en labo social comme la possibilité de la société civile de travailler sur elle-même : partir des processus plutôt que des dispositifs ; légitimer la posture de l’acteur-chercheur ; valider de nouveaux référentiels qui permettent une diffusion et une réappropriation de la connaissance dans un travail critique ; accompagner des expérimentations pour qu’elles ne restent pas seulement expérimentales et s’inscrivent de droit dans une maîtrise d’ouvrage d’un développement territorial.

Nous pouvons alors poser ce que seraient quelques-uns des référentiels des tiers espaces d’une transition :

Ce sont des espaces transfrontaliers de croisement où peut s’exprimer et se confronter une diversité, où peut être validé un savoir pragmatique, avec des parcours d’expériences hétérogènes permettant aux personnes d’élaborer une contre-expertise.

Ce sont des espaces hybrides dans le sens où il permet à chacun d’interroger son cœur de métier, sa posture socioprofessionnelle en faisant un « pas de côté », mélanger des compétences et des expériences dans le sens d’une intelligence collective ;

Ce sont des espaces de réflexivité et d’autoformation amenant chacun à s’interroger sur sa pratique et à comprendre en quoi la connaissance produite à partir de ses propres matériaux expérientiels alimente un processus de transformation individuelle et sociale ;

Ce sont des espaces écosystémiques d’interdépendance et de régulation entre des formes d’activités socio-économiques permettant de répondre aux besoins vitaux tout en expérimentant une autre manière de faire société.


Hugues Bazin, conférence dans le cycle « comprendre ce qui nous arrive » organisé par Peuple et Culture, Paris, 7 avril 2014.


[1] Pierre Bitoun, Les hommes Uriage, Paris : La Découverte, 1988.

[2] Isabelle Lévy, Dominique Païni, Pratique de l’entraînement mental, Peuple et Culture, 1979.

[3] Hugues Bazin, Les conditions-pour-une-pensee-politique-de-la-culture, rapport pour la fédération des Centres Sociaux et Culturels de Gironde, 2013

[4] Dans les tactiques du quotidien, on retrouve chez Michel de Certeau cette approche souple et heuristique en termes d’articulations, d’emplois et de réemplois de contenus et de faires. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1. : Arts de faire et 2. : Habiter, cuisiner, Paris : Gallimard, 1980.

[5] Alors que l’idéal révolutionnaire s’était structuré dans la conscience de classe, notamment dans l’opposition droite / gauche, aujourd’hui c’est l’effacement de ce rapport qui es présenté comme « révolutionnaire » à l’instar du titre du livre d’Emmanuel Macron « Révolutions ».

[6] Laetitia Delhon, « La science participative peut-elle réenchanter la démocratie ? », TSA no 82, 2017, pp. 10-12.

[7] Le 2 février, dans la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Théo L., 22 ans, est gravement blessé, violé par une matraque télescopique d’un policier.

[8] Les luttes sociales portaient autant sur le travail que sur le logement, les lois discriminatoires d’expulsion, les actes racistes. Les grèves sont l’occasion de libérer une parole muselée. Les quartiers populaires trouvent une certaine autonomie dans cette articulation entre luttes professionnelles et luttes des minorités.

[9] Hugues Bazin, Police des banlieues, contremaitre du néo capitalisme, www.recherche-action.fr, 2017

[10] Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage,, 2004

[11] Christophe Guilluy, La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris : Flammarion, 2014

[12] Hugues Bazin, Contre-espaces d’une économie créative et populaire, recherche-action.fr, 2017

[13] L’économie populaire désigne l’ensemble des activités économiques et des pratiques sociales développées par les groupes populaires en vue de garantir, par l’utilisation de leur propre force de travail et des ressources disponibles, la satisfaction des besoins de base, matériels autant qu’immatériels.

[14] Ensemble des activités ne relevant ni du secteur public ni du secteur privé à but lucratif, et qui œuvrent à l’intérêt général. Un bien commun répond à des critères de de non-exclusion et de non-rivalité. : on ne peut exclure personne de son usage, et l’usage par un individu n’empêche pas celui d’un autre. Cela ouvre des droits : accès aux connaissances, droit culturel, droit à un environnement sain, droit aux ressources naturelles équitablement partagées, droit au patrimoine commun de l’humanité.

[15] Hugues Bazin, « Les enfants non reconnus de l’éducation populaire », revue Agora débats/jeunesses n° 44, L’Harmattan, 2007, pp.46-61.

[16] Hugues Bazin, « Les espaces intermédiaires de l’existence », revue Arpentages No 9, Scènes Obliques éditions, 2012, pp.33-45.

[17] Hugues Bazin, Espaces populaires de création culturelle : enjeux d’une recherche- action situationnelle, Éditions de l’INJEP, 2006, 91p, (Collection « Jeunesse/Éducation/Territoires : cahiers de l’action »).

Espaces De Transformation Et Emancipation
Espaces De Transformation Et Emancipation
Espaces-de-transformation-et-emancipation_2.pdf
Version: 2017
1.0 MiB
82 Downloads
Détails

Contre-espaces d’une économie créative et populaire

Sans organisation de base, il n’y a pas de justice sociale. Il s’agit de prendre tous les aspects de la réalité auxquelles sont confrontés les plus démunis. Ces lieux ne sont pas en dehors de la ville, mais au centre des questions urbaines et par leur activité confirment qu’on ne peut les reléguer à la marge selon les représentations sécuritaires du moment. Ce sont les plus petites unités de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune politique.

 

Ce texte est issu d’une rencontre qui s’est déroulée en janvier 2017 dans un squat du 18e arrondissement de Paris entre différents acteurs portant d’une démarche collective : la Fédèr’Actions des Rêves Evolutionnaires (FARE ouvrant des squats d’hébergement et de création) ; l’Association des Marchés Économiques Locaux Individuels et Organisés de la Récupération (AMELIOR) ; le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) animant le collectif Rues Marchandes (plate-forme de ressources et d’action sur l’économie populaire) ; le squat le Clos Sauvage à Aubervilliers à travers une démarche pluridisciplinaire inter-squats.

L’association FARE regroupe des particuliers, des collectifs, des associations, des fondations. Cela a donné lieu à des partenariats commerce avec l’Armée du Salut ou Médecins du Monde. Ce fut le cas pour le lieu « GPS » à Clichy. Il est proposé des hébergements pour des SDF, des réfugiés, et des projets comme la ressourcerie, la recyclerie, le café citoyen, cantine solidaire, fablab, garage solidaire. On y développe des concepts comme la paysannerie urbaine qui s’expérimente sur les toits avec des bibliothèques de graines anciennes. Il y a aussi une dimension artistique, il y a beaucoup d’artistes dans l’équipe.

Amelior travaille à l’ouverture de marché aux puces et vise une coopérative ouvrière de la récup, de la revente, du recyclage, la rémunération et l’inclusion des travailleurs du recyclage dans la revalorisation sociale des déchets, mais qui ne sont pas reconnus en tant que tel. Elle organise pour l’instant deux marchés à Montreuil et aux Grands voisins dans le 14e et vient d’ouvrir un espace de stockage, d’atelier et de rencontre. Elle peut se charger de la gestion des déchets des squats. Elle peut venir débarrasser et nettoyer lors de l’ouverture d’un lieu. Elle peut assurer une organisation cohérente des déchets et des espaces. Par exemple mettre à disposition des poubelles créer des zones de dépôt emmener des rebuts à la déchetterie, tout ça dans une économie sociale et solidaire viable et de proximité.

Il existe aussi une logique de collectif pluridisciplinaire qui essaie de faire converger les projets dans des logiques écologiques et citoyenne dans des milieux différents comme celui du squat et d’autres milieux plus académiques ou intellectuels et essayer de voir comment se fait rencontrer différent public. Il existe par exemple le réseau d’architectes coopératifs Archicoop qui fédère plusieurs projets d’habitat et pose la question du rapport entre habitat et activités (ou encore le squat du Clos Sauvage à Aubervilliers qui croise un collectif théâtre et un projet d’AMAP. Peut-être faut-il s’intéresser à l’existence d’un réseau inter squats qui a ses réunions, ses objectifs, ses événements (le Festival des Ouvertures Utiles notamment)…

Le collectif Rue marchande cherche à poser la question du développement endogène des territoires à travers une économie populaire. Il développe pour cela plusieurs chantiers avec les acteurs concerné notamment les biffins : ateliers d’écriture et guide culturel, étude d’impact, recherche de lieux, ateliers de recherche-action et plate-forme ressource, etc.

L’enjeu d’une économie populaire de la récup

Cela renvoie la question de l’économie du commun, quelles sont les ressources vitales à partager. L’économie biffine a été exclue par la logique technicienne, il n’y a pas de case pour l’intégrer cette économie. L’occupation d’un lieu pourrait réintroduire ce principe d’économie populaire sur le territoire obligeant le politique de prendre en compte. On pourrait y réfléchir à plusieurs collectifs en ouvrant un lieu avec un tel projet entre des personnes qui ont besoin d’un logement, celles qui font de la récupération vente et qui sont parfois les mêmes, bref tous les gens qui ont besoin d’une économie populaire pourraient s’unir dans une logique qui n’est pas uniquement de survie, mais d’aménagement du territoire. Sans organisation de base, il n’y a pas de justice sociale. Il s’agit de prendre tous les aspects de la réalité auxquelles sont confrontés les plus démunis. Il y a des pôles de ressources de connaissance on peut s’allier aux classes moyennes qui pourraient le jouer le rôle d’intermédiaire et en même temps susciter des interlocuteurs auprès de l’État à travers une expertise sur le droit au logement, au travail, aux soins, etc. Donner de l’argent n’est pas suffisant si l’on reconnait pas les droits.

Partout dans le monde les recycleurs obtiennent des locaux comme des travailleurs. Dans certains pays comme le Brésil, les recycleurs gèrent les matériaux « secs » de la ville entière, ils obtiennent le droit de collecter. La majorité des déchets sont ainsi recyclés par les travailleurs formels ou informels. La base c’est reconnaître le droit au travail pour tous, c’est ensuite développer des contacts avec les mairies sur des services, ensuite obtenir du matériel pour la collecte, des camions avec une balance. Ils reçoivent un SMIC et grâce aux coopératives obtiennent la scolarisation. Ils gagnent en plus l’argent de la valorisation et en plus de la paye de la collecte. La coopérative permet d’obtenir le même numéro de SIRET pour tous les travailleurs et paye les charges.

A Paris il y a l’exemple de la Petite Rockette qui est issue d’une lutte squat pendant 3 ans, il aidait les gens en grande précarité et ils ont trouvé quelques moyens grâce à la ressourcerie. Remarquons cependant que dans le modèle économique des ressourceries 50% de la collecte est donnée à l’industrie sur le réseau du Refair ou d’Emmaüs Défit qui va au recyclage industriel. Alors qu’une économie populaire permet de mieux valoriser les objets et profiter directement aux personnes. Les politiques veulent l’employabilité des biffins dans les ressourceries. Il y a 250 embauches dans les structures de remploi en île de France en contrat d’insertion, alors qu’il n’y a plus de 3000 biffins. Le but ce n’est pas d’insérer les pauvres, mais de reconnaître des capacités, des compétences, des qualités autonomes des biffins qui sont bien plus professionnels qu’une personne employée en ressourcerie. Le boulot n’est pas le même. Il est plus restreint en ressourcerie. Dans la communauté des biffins, il y a tout ce que fait une ressourcerie : les récupérateurs, les collecteurs, les revendeurs suivant les profils.

Au lieu de parler d’employabilité dans un système économique qui les exclut, l’intérêt est de concevoir une économie populaire qui inclut tout le monde, notamment ceux qui n’auraient de toute façon pas accès à l’emploi, ce qui représente un biffin sur deux, comme les retraités, les sans-papiers, les extrêmement précaires, les handicapés. Cela renvoie à la question des droits comme pour les sans-papiers qui peuvent représenter 20 %. L’Économie populaire est à prendre aussi dans le sens que les biffins sont aussi des acheteurs, cela participe dans les deux sens. Les marchés aux puces actuelles ne répondent plus à cette économie, alors qu’avant les chiffonniers étaient intégrés à l’économie, ils revendaient les boues, les matériaux putrescibles pour l’agriculture et les matériaux utiles pour les artisans et les industries, il y avait des intermédiaires, tout était payé à la pièce, au poids, il y avait zéro déchet.

Les acteurs concernés doivent pouvoir développer leurs propres réflexions et expérimentations relatives à une économie profitable à tous. C’est une manière de déjouer les formes de récupération d’initiatives qui partent du terrain, mais sont ensuite récupérées dans des logiques qui dépossédés acteurs de terrain sous le couvert d’un discours techniciens et innovateurs. Il y a par exemple des séries de conférences sur l’occupation temporaire des lieux vacants, mais on n’y voit jamais les réseaux de militants en solidarité des plus démunis. Ceux qui parlent au nom des lieux sont souvent dans une logique de conventionnement et pas du tout de désobéissance. Il manque des gens plus militants plus engagés alors que ceux qui prennent la parole sont des gens plutôt déconnectés du terrain avec un discours plein de bonnes intentions. On peut s’interroger alors si ces « nouveaux lieux créatifs » ont une efficacité raccordée vraiment aux préoccupations de la population environnante tout en reprenant les symboles des anciens bastions des luttes ouvrières comme les friches culturelles.

Le squat lui-même est devenu une sorte de marché avec des appels à projets qui mettent en compétition des collectifs. Cela devient une forme d’anti squat. La dynamique squat a été ainsi récupérée par les classes sociales plus riches sous le couvert de la terminologie de l’innovation sociale. Il y a une libéralisation des biens communs, mais uniquement dans une logique marchande dans le sens par exemple d’une ubérisation des services de proximité. C’est le dernier accaparement du néolibéralisme rien n’y échappe.

On a essayé de défendre en décembre dernier un projet collectif sur un site d’Aubervilliers animé par le collectif Gargantua. On espérait être conventionné et monter un projet élaboré pouvant intégrer un marché d la récup. Finalement il n’y a pas eu de dialogue possible avec le propriétaire qui s’était pourtant engagé dans le cadre d’un protocole à reloger un squat précédent. Cependant la mairie d’Aubervilliers à une politique favorable en essayant de bloquer les projets de rénovation urbaine. Certaines mairies des quartiers populaires peuvent empêcher la police d’expulser les familles. Le problème c’est que pour récupérer des terrains il faut de l’argent, des financements.

Autoformation et expertise citoyenne à travers la problématique des squats

Les squats peuvent devenir des lieux d’autoformation où on invite d’autres catégories professionnelles apporter leurs compétences au service d’un processus commun. Des étudiants pourraient aussi trouver la possibilité de sortir de leurs murs d’expérimenter un processus d’engagement collectif. Rien n’empêche que ces lieux deviennent en cela aussi des formes d’université populaire animées par les principaux intéressés et invitant les universitaires où les techniciens à se mettre ainsi à l’école de la rue et de l’expérimentation sociale. Peut-être se rapprocher des écoles d’architecture et voir si une telle expérience peut être validée comme un « stage chantier » qui est obligatoire en licence (durée d’un mois).

L’invisibilité sociale rend difficile l’émergence de problématiques politiques. L’intérêt d’un lieu est aussi de faciliter un accompagnement et d’identifier les besoins, mais aussi dans une logique de formation-action de renforcer les compétences individuelles et collectives pour y répondre. L’expérience du lieu est en elle-même une formation, s’approprier un espace, pouvoir le gérer collectivement, se défendre dans les procédures de justice, etc. Cette expérience manque notamment aux habitants, maitre d’ouvrage et maitre d’œuvre qui s’engagent dans la conception d’habitats coopératifs.

Vivre 15 ans dans la rue ou vivre 15 ans de la biffe, c’est une expertise de la ville.

En cela les logiques d’innovation sociale et d’économie du commun sont des processus que peuvent s’approprier des acteurs qui en ont le plus besoin à travers des outils méthodologiques et les dispositifs. Roberto Bianco-Levrin (médecins du monde) parle ainsi de favoriser des « politiques ascendantes », qui partent du bas des situations d’expertise, de maîtrise d’usage, « l’expérience de survie collective construit des politiques de l’habitat, de la santé, de l’activité économique, de la culture, etc. ». Les politiques ascendantes interpellent les politiques d’État qui ne se pensent pas à partir des plus pauvres, mais à partir d’une culture technicienne qui pense ce qui est bien pour les pauvres. L’idée est alors de faire entrer dans le droit commun des dispositifs qui sont pensés et maîtrisés par les acteurs eux-mêmes.

Les collectifs de squatters sont généralement dans des approches transdisciplinaires. Ils peuvent mêler hébergement d’urgence et activités culturelles et artistiques. C’est une manière de dire qu’on ne peut pas dissocier la création d’un imaginaire d’une transformation sociale. Quelles que soient les formes de luttes, il reste nécessaire qu’elles s’appuient sur la revendication des droits fondamentaux comme le droit au travail et le droit au logement, elle ne peut se faire non plus sans l’appui de « contres espaces » où se recompose une autre manière de faire ensemble. C’est dans ces interstices que des espaces de vie naissent. Les milieux se mélangent.

Par rapport aux gens en situation de pauvreté qui vivent ou travaillent dans la rue comme les biffins dont certains sont aussi sans logement, la problématique « squat » s’inscrit dans une dynamique collective renvoyant à des questions citoyennes et non pas à une logique de contrôle social par l’insertion. Effectivement les biffins comme d’autres sont considérés soit comme sous-prolétaires, ne soit comme personnes à insérer. Dans les deux cas ne sont pas remis en cause ni le système économique ni le système d’insertion sociale.

Cela n’élude pas la réalité parfois difficile de ces formes collectives qui regroupent des intérêts et des approches avec des temporalités différentes, mais aussi des profils contrastés. Les personnes en situation de vulnérabilité accumulent les traumatismes parfois difficiles à gérer collectivement. Il est nécessaire de compartimenter les différentes activités. Il est difficile par exemple de faire coexister hébergement d’urgence avec les autres activités.

Il n’est pas simple effectivement d’organiser des collectifs occupants des espaces autonomes à une époque qui privilégie la criminalisation de la pauvreté et la marchandisation de tous les domaines de l’existence. On peut imaginer autrement que ces tiers lieux ou ces interstices urbains soient les seuls moments de respiration et de reconstruction d’une forme collective et citoyenne.

Ces lieux peuvent constituer en quelque sorte des zones d’apaisement, de constructions et de création, où s’exerce une bienveillance réciproque sans jugement a priori (« aller vers… », « être avec », « partir de… »), et essayer ainsi, même si ce n’est pas toujours facile, de ne pas reproduire les conflits, hiérarchisations, subordinations, discriminations vécues à l’extérieur. En prendre conscience, c’est se mettre non simplement en tant qu’occupant d’un lieu, mais aussi acteur d’une démarche collective, dans une logique d’autoformation, d’auto encadrement, d’autos missionnèrent, etc. Ou comment permettre aux personnes de se réinscrire dans sa propre trajectoire, défendre une cohérence, être respecté dans son intégrité. Le lieu induit par définition une relation de proximité et par conséquent un autre rapport entre l’espace et le temps. On peut prendre le temps de la rencontre est aussi le temps de se projeter dans le temps, bref s’inscrire dans une temporalité qui permet d’envisager l’action et l’aller-retour entre l’action et la pensée de cette action.

Les lieux de type squat sont donc des lieux de cohabitation où se croisent des populations différentes confrontées à la précarité et qui cherche un mode de vie alternatif à travers un mode d’habitat collectif. Certains squats sont plus ou moins socialement homogènes. La démarche dans laquelle nous pouvons tous nous retrouver et de partir des situations auxquelles sont confrontés les acteurs et de travailler à partir de ces parcours d’expérience pour dégager des problématiques et des actions communes. Nous sommes bien dans une recherche-action. Il s’agit donc de respecter les dynamiques internes de chaque collectif ou groupe et en même temps d’arriver à construire une parole et des enjeux dans l’espace public pour amener ses lieux à s’inscrire dans un schéma d’aménagement de développement du territoire et une économie de proximité.

Pour une autre approche du territoire et de son aménagement

Ces lieux ne sont pas en dehors de la ville, mais au centre des questions urbaines et par leur activité confirment qu’on ne peut les reléguer à la marge selon les représentations sécuritaires du moment. Il ne s’agit pas simplement en tant que « collectivisme libertaire » ou disons de manière moins orientée « démarche autonome » de dénoncer un pouvoir, mais aussi prendre le pouvoir de diffuser des expérimentations qui peuvent rentrer dans les logiques de développement territorial. Le lieu est la plus petite unité de l’échelle du commun à partir de laquelle s’élabore une commune ou une collectivité territoriale. L’architecture fluide du lieu peut donc se concevoir comme une modélisation de tiers lieux extensible à d’autres espaces de vie, en termes notamment d’économie du commun, de circuits courts, d’innovation sociale, etc.

Le squat, comme habitat, renverse complètement l’approche actuelle de l’architecture écologique. Le discours technocratique dominant se focalise sur la technologie et la matière, la performance des équipements et de l’isolation… tout en construisant des logements nécessitant toujours plus de surface par individus, incarnant des modes de vies individualistes qui multiplient les dépenses matérielles, énergétiques, etc… des résidents.

Le squat est un habitat écologique non pas par les performances de ses qualités physiques (isolation…) mais par la qualité écologique des modes de vie qu’il incarne. Dans un monde dominé par le chiffre et la pensée rationnelle, il serait intéressant d’organiser la mesure de cette qualité écologique de l’habiter coopérativement. Cela revient à mettre la science, ou plus précisément une forme de démonstration scientifique, au service d’un projet politique. Celui de tordre le cou au discours technocratique qui règne encore dans le monde dans le bâtiment et empêche l’émergence de réponses crédibles à la hauteur des enjeux sociaux et écologiques contemporains. Si les limites de l’agriculture conventionnelle sont connues du grand public et que s’organise des formes de soutien citoyen à l’agriculture paysanne, raisonnée, écologique… la prise de conscience citoyenne des limites de l’architecture conventionnelle reste à générer. L’agriculture intelligente fait sourire, la ville intelligente continue de faire rêver.

Il est important de faire connaître le squat comme forme d’habitat écologique et de le mobiliser dans le cadre des débats actuels entourant l’architecture écologique.

Annexe : Économie populaire et/ou économie sociale et solidaire ?

Cette note de travail reprend des éléments discutés à la table ronde « Redistribuer » du colloque du Groupement d’Intérêt Scientifique « Démocratie et Participation » sur les « Expérimentations démocratiques aujourd’hui : convergences, fragmentations, portées politiques » le 27 janvier 2017 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord[1].

Quelles sont les conditions pour que la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique ? Depuis une dizaine d’années, des récupérateurs-vendeurs franciliens qui se nomment eux-mêmes « biffins » se sont mobilisés en réseau et en associations pour faire reconnaitre l’utilité directe de leur activité et faciliter l’ouverture de marchés dans l’espace public (voir le rapport d’étude auquel nous avons contribué en 2012 pour la région Île-de-France)[2].

  • Soit on place la récupération vente des biffins dans une économie de survie, c’est-à-dire à un sous-prolétariat qui rentre en concurrence avec le prolétariat classique et la forme salariale. Nous parlons effectivement d’économie informelle c’est-à-dire de personnes sans statut à qui on peut toujours reprocher de développer une économie concurrentielle (pas d’agrément, pas d’inscription au registre professionnel, as de cotisation sociale, pas de diplôme ni de licence)
  • Soit on place la récupération vente dans le couple « infernal » insertion / répression qui conditionne la mise en place de certains espaces marchands à une obligation de réintégration dans l’économie classique et au développement la répression partout ailleurs. Ce qui aboutit à la situation actuelle de quelque centaine de places accessibles en région parisienne alors que l’ensemble du territoire est soumis à une répression sans vision globale de cette économie.

Mais quand on interroge des structures de réemploi sur quel modèle économique ils veulent insérer les plus pauvres on s’aperçoit qu’il n’y a pas véritablement de réflexion quant à une forme alternative économique. Autrement dit on demande aux biffins qui ont trouvé une réponse par l’économie populaire de les réinsérer dans le système qui les a exclus.

Une autre approche est de dire que la récupération vente s’insère dans une forme écosystémique interrogeant les possibilités d’un développement économique sur un territoire. Il manque cette interface aujourd’hui entre une économie de survie et ce que serait cette économie populaire. On parle à la fois d’une économie au rez-de-chaussée des villes, d’un travail d’autoformation, d’une économie menée par les plus pauvres qui bénéficient aux plus pauvres.

Par leur propre force de travail, leur capacité à s’auto-organiser, les ressources recyclables disponibles sur les territoires, les biffins développent une activité économique de proximité. Tout en satisfaisant leurs besoins de base, ils participent en outre à un système socioéconomique d’échange. Ils contribuent à travers des circuits-courts à réintroduire des logiques endogènes de développement territorial.

Elle peut prendre différentes formes : ateliers autogérés, groupe d’achat, échoppes fixes ou ambulantes, petites réparations, systèmes d’échange local, cuisines collectives, récolte des déchets et revente dans la rue ou au bénéfice de dispositif de récupération…

C’est sur ce dernier aspect du circuit de la récupération-vente que s’appuie particulièrement notre programme de recherche-action, car il est exemplaire d’une économie d’auto-réalisation basée sur des compétences collectives contribuant à un développement durable dans la tradition des puciers aux portes de Paris.

La question qui se pose alors sur l’articulation entre forme d’expérimentation et forme d’écodéveloppement. À quoi sert-il d’expérimenter un nouveau modèle économique si les travailleurs qu’ils soient employés ou entrepreneurs sont confrontés à un modèle économique subordonné selon des règles financières à court terme peu propices à la créativité ? C’est en cela que les logiques normatives de l’économie sociale et solidaire classique ne sont pas non plus les réponses adéquates. Il est important que les formes de modélisation qui permette la généralisation de l’expérimentation puissent être aussi en adéquation avec une économie populaire. Sinon, on tombe dans une injonction paradoxale où l’on nous le demande d’expérimenter sans possibilité de proposer un modèle alternatif.

Nous rejoignons en cela la position de Jean Louis Laville sur la difficulté de la problématique de l’économie populaire soit prise en compte dans le domaine politique : « Il y a une segmentation et une hiérarchisation entre les sphères économiques et politiques. Au XIXe siècle la gauche s’est affirmée comme relevant du déterminisme économique avec la croyance très forte du développement des forces productives qui rejoint une pensée du libéralisme et participe à l’invalidation symbolique des économies populaires. Ce fétichisme politique pense finalement qu’à partir de la prise de pouvoir d’État de la possibilité par quelques réformes structurelles d’aller vers un changement démocratique. En cela la pensée sur le changement social a été orientée par le déterminisme économique.

Du côté de la pensée d’une entreprise non capitaliste, il n’y a pas de théorisation qui est tenue la durée. L’une des seules est la théorisation de l’économie sociale, mais qui s’est également enfermé dans une pensée limitée à l’entreprise comme organisation. Elle a cru qu’il suffisait de changer la propriété collective pour avoir un fonctionnement démocratique et qui a pensé que le changement social se réduisait à un certain nombre d’entreprises coopératives qui allaient essaimer par leur valeur d’exemple. La question est donc de penser un pont, construire des médiations entre la sphère politique et la sphère économique. Ce déficit théorique est devenu de plus en plus sensible alors que les pratiques aujourd’hui nous indiquent ces ponts existent dans la réalité où l’économie populaire sort de l’économie de survie pour légitimer un certain nombre de pratiques populaires en accentuant les formes de solidarité qui réinterroge les modèles de gouvernance à partir d’actions concrètes. C’est bien ici que se situe notre recherche-action avec les récupérateurs vendeurs l’expérimentation « Rues marchandes ».

Nous dégageons ici quatre points principaux qui pourraient représenter autant de soutiens à des expérimentations dans la perspective d’une généralisation :

  1. La capacité d’auto développement à partir des ressources endogènes du territoire qui à la capacité de miser sur son identité propre territoriale affirmer à partir de ses ressources humaines naturelles culturelles patrimoniales qui sont liées à l’histoire Savoir-faire et des coutumes. Il y a lien entre développement économique et préservation du capital patrimoniale. On pourrait concevoir des ateliers populaires du territoire incluant des équipes pluridisciplinaires pour révéler les ressources inexploitées.
  2. La capacité de créer un écosystème à travers une diversité des acteurs socio-économiques mise en relation. Où pourrait en envisager un cluster pour prendre un terme à la mode consacrée à l’économie populaire entre entreprises sociales, culturelles et économiques qui mettrait en relation fabrication de l’habitat, rues marchandes, accueil d’urgence, jardins partagés, auto réparation et autres ateliers.
  3. La capacité de mettre en place une nouvelle forme de gouvernance qui dépasse les élus et la démocratie élective ou même participative en inventant de nouveaux dispositifs de gestion des biens communs mettant en lien des acteurs autour d’une dynamique de développement territorial. Cela renvoie à la possibilité à de nouveaux acteurs de se déclarer sur le territoire qu’ils passent ou non par le tissu associatif ou coopératif de l’économie sociale et solidaire classique.
  4. La capacité à créer une économie d’échelle en mettant en relation différents territoires dans une dimension régionale et en créant ainsi une interface entre une économie de proximité et filières économiques s’appuyant sur une ingénierie dans une logique de mutualisation des moyens, afin de répondre aux besoins des différents acteurs qui maîtrisent sans sa production du territoire. Cette économie au « rez-de-chaussée » des villes d’auto construction, de transformation répondant à la nécessité des situations, induit également un autre rapport à la mobilité et la proximité.

Hugues Bazin, Contre-espaces d’une économie créative et populaire, www.recherche-action.fr, 2017


[1] Participant à la table ronde : Hugues Bazin (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action), Pierre Crétois (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), Maria Inés Fernandez Alvarez (Universidad de Buenos Aires), Jean-Louis Laville (Lise, Cnam), Sébastien Thiéry et Charlotte Cauwer (PEROU, sous réserve), Stéphane Vincent (27ème Région)

[2] http://recherche-action.fr/ruesmarchandes/download/etude_sur_les_biffins_en_ile_de_france/Les-biffins-etude-qualitative.pdf

Contre-espaces Et économie Populaire
Contre-espaces Et économie Populaire
170131_Contre-espaces-et-economie-populaire.pdf
Version: 2017
1.3 MiB
38 Downloads
Détails

En faire une demeure

«Un nouveau problème éclate dans le monde, il s’appelle couleur. Il s’appelle couleur, le nouvel élargissement du monde.» Pasolini, La Rabbia

C’est parce qu’une main frappe à la porte que je dois bien me rendre à l’évidence : je suis chez moi. L’ai-je déjà été ? Peut-être mais je n’ai jamais prononcé la phrase. Je n’ai jamais utilisé les mots, je n’ai jamais eu ce sentiment. Je n’en n’ai jamais eu besoin ou plutôt, jamais envie.
Pourtant.
Avec ou sans racines nos pieds touchent bien le sol. Avec ou sans passé, nos corps sont pétris de souvenirs. Mais je ne voulais pas, et reste tendue à l’idée de m’y soumettre.

Occidentale, catholique, européenne, française, blanche, riche.

Que faire d’un passé dont on ne veut pas, d’une racine en putréfaction ? Peut-on inventer son chez-soi sans mensonge ? Le fabriquer ? Le coudre ? Le faire renaître tout en gardant nos morts.

Il n’est pas d’idée plus réductrice que la psychologie raccourcie qui préconise que l’on devienne ce que nos parents sont ou exactement le contraire par réaction. Heureusement la vie n’est pas ce qui offre ces deux uniques parcours, mais seulement l’idée que l’on s’en fait.
Voilà pourquoi il me semble nécessaire de vivre parmi d’autres, de s’organiser ensemble, et cela pour bien autre chose que se partager le gâteau, mais parce que c’est la meilleure arme contre un passé à faire plier. 

On ne sait jamais ce que le passé nous réserve.

 

Pour vivre bien, il faut de la place pour penser, le bord d’une rivière pour pêcher.

«La rivière reflétait ce qui lui plaisait du ciel et du pont et de l’arbre flamboyant… J’aurais pu rester, assise là, une journée entière, perdue dans mes pensées, dans ma méditation pour appeler la chose d’un nom plus imposant qu’elle ne mérite. J’étais comme un pêcheur qui, ayant jeté sa ligne dans une rivière, verrait cette ligne osciller parmi les reflets et les herbes, émerger ou s’enfoncer au gré de l’eau jusqu’au moment où -vous connaissez le petit déclic- une idée s’accrocherait soudain à l’hameçon : alors commenceront les précautions pour la haler, la retirer de l’eau.» Une chambre à soi, Virginia Woolf

Chez moi, un endroit ?

Il y a de cela quelques jours des amis de passage m’ont invité à manger. Venus sans leur 
maison, ils m’ont invité à venir faire à manger chez moi. Il n’y a pas l’ombre d’un doute c’est bien chez eux qu’ils m’ont invité ! J’y découvris même le liseré rouge des assiettes, si connu de mes yeux.

En faire une demeure.

Demeurer, dérivé de la notion de durée, mora en latin, demorer «tarder».

 

Chez moi se vit.
Chez soi se sent.
Chez moi se traîne.

Moi, un toit?

L’obsession identitaire, ce grossier moyen de nous vendre des merdes qui nous ressemblent, et d’empêcher toute rencontre avec ce que l’on ne connaît pas et qui pourrait nous rendre fort. L’obsession identitaire, là pour palier à la mort du dieu, et faire de chacun de nous notre propre divinité.

Je ne sais pas s’il faut chercher à se définir. Je n’ai pas envie d’une idée pour définir notre présence. C’est un enjeu sans recul possible et en plein mouvement. Si parfois nous ressentons le besoin de penser notre identité, alors pensons-la comme un verbe.

Nous sommes les gens qui font…

Et que faisons-nous d’ailleurs ?
Et toi, tu fais quoi ?
J’suis prof, comptable, stagiaire…
Pas comment tu gagnes ta vie, mais qu’est ce que tu fais ?

Nous sommes ceux aux mains maladroites, cachés entre la réflexion et la pratique, qui sculptons nos vies.

Et aucune forme de vie n’est gagnée d’avance, c’est un terrain de conquêtes et de replis, d’attaques et de défenses. D’ailleurs, c’en est bientôt fini de s’entendre dire «qu’il faut bien gagner sa vie». Une guerre peut se gagner, mais pas la vie, car sa consistance même, est d’un jour se perdre.

Il y aurait d’un côté cette idée que le monde change et cela pour le bien. Qu’il faut évoluer, avancer. Qu’il faut progresser ! Et d’un autre, l’idée que nous sommes quelqu’un, et que ce quelqu’un est enserré dans une identité, qui fait de nous le même hier et aujourd’hui, et que pour se trouver il suffit de se chercher, car nous nous préexisterions.
Instinctivement, il me paraît absolument douteux que notre régime de présence soit si contradictoire avec celui du reste du monde.
Rien n’est pur mouvement, comme rien pure immobilité.
Nous sommes dans le reste, nous sommes fait de lui.
Nous sommes le paysage, pas ceux qui marchent dessus.

La «politique à partir de soi»… «naît de la réflexion sur l’expérience que chacun fait, du fait d’être ensemble dans un projet mais aussi dans le monde et elle se fonde sur la relation. Mais dans ce que nous sommes, il y a quelque chose que l’on ne peut pas décrire, quelque chose qui n’est pas réductible à ce que l’on peut exprimer en paroles, parce qu’il faut être présente pour le vivre.» Ne crois pas avoir de droits, Libreria delle donne di Milano

L’Occident a inventé l’identité comme moyen de contrôle et le mal de vivre comme moyen de répression.

Je rêve d’un monde aux présences nouvelles, ou ancestrales d’ailleurs, où il me serait moins grave de disparaître. En fait : tout aussi grave mais moins aveuglant. J’ai besoin de fondre, et de sentir ma propre disparition en toutes les autres, j’ai besoin de faire corps avec autre chose que mon corps.

Il nous faut maintenant apprendre la disparition.

Faire maigrir nos destins et éconduire leurs ambitions. Les faire réduire, comme un plat en sauce. En fabriquer un nectar plus essentiel.

«Le tragique ne doit donc pas être confondu avec le drame : le tragique est la force où l’homme puise l’énergie d’une existence qu’il sait vouée à la mort. Et c’est la puissance tragique qui anime la parole de l’homme pour autant que l’homme « habite poétiquement la terre », ce qui est loin d’être aujourd’hui le cas, chacun en conviendra aisément. La dérive ne commence que là et à partir du moment où l’habitation poétique se perd. Quand nous perdons ce mode d’habiter, nous ne faisons que nous loger ici ou là. Construire, uniquement avec la préoccupation de « loger », n’aboutit qu’à défigurer la terre et ne fait que mettre au jour notre misère d’habiter. En réalité, d’une telle façon, même en logeant à la surface de notre propre pays, ou supposé tel, nous sommes déjà déracinés dès lors que nous n’habitons pas notre parole, avec tous les rapports que celle-ci suppose» Monchoachirevue Lakouzémi

« Ce qui meurt et ce qui demeure »



Le monde se passe très bien de nous. Nous en sommes contrariés et avons imaginé à notre tour très bien pouvoir se passer de lui.
Le dieu changement nous fait courir après une vie sans fin.

Au moment où tout nous incite à devenir, flexible, fluide, gazeux ;
j’ai envie de terre.
Du mot et des grains.

« « Ce qui nous habite » est pour nous ce qu’il y a de plus proche et de plus essentiel. Pourtant « le plus proche » et « le plus essentiel » sont rarement ce qui nous est habituel. » Monchoachi

Les bébés aiment les habitudes, la régularité, les rituels, les mêmes gestes au même moment, aux mêmes horaires, les mêmes gens aux mêmes endroits. Mais ne faisons nous pas erreur en en concluant qu’ils aiment que les choses se ressemblent. Chaque fois que le soleil se couche, un enfant veut la même histoire. Quand le petit connaît l’histoire par cœur et qu’il peut prendre le relais de nos voix pour finir les phrases, il manifeste son envie de faire partie de la vie, de faire corps avec elle. Il se prépare à prendre la place. Nous nous préparons à la lui laisser.

Je suis parfois heureuse de faire partie du passé.

Finir en beauté dans la disparition, et non dans l’accomplissement.

Conservation du passé…
Conversation avec le passé.

Chuchotements.

Silence.

 

 

« … mon corps semblait enfermé dans une merveilleuse chambre de verre où nul bruit ne pouvait pénétrer, et mon esprit délivré de tout contact avec les faits… » Virginia Woolf, Une chambre à soi

J’ai commencé à utiliser des boules quiès en cire pour lire dans le train. À ce moment là, nous ne nous étions pas tous mis d’accord pour téléphoner dans le couloir, et n’étions pas assez proches pour se dire les uns les autres de la fermer.

Ces deux petits obstacles ne m’ont jamais donné l’impression de me couper du monde, mais d’aller ailleurs.

« Tout son est l’invisible sous la forme du perceur d’enveloppes. Qu’il s’agisse de corps, de chambre, d’appartement, de châteaux, de cités remparées. Immatériel, il franchit toutes les barrières. Le son ignore la peau, ne sait pas ce qu’est une limite : il n’est ni interne ni externe… Ce qui est vu peut être aboli par les paupières, peut être arrêté par la cloison ou la tenture, peut être rendu aussitôt inaccessible par la muraille. Ce qui est entendu ne connaît ni paupières, ni cloisons, ni tentures, ni murailles. Il n’y a pas de point de vue sonore. Il n’y a pas de terrasse, de fenêtre, de donjon, de citadelle, de point de vue panoramique pour le son. Il n’y a pas de sujet ni d’objet de l’audition. Le son s’engouffre…
… Il n’y a pas de paysage sonore parce que le paysage suppose l’écart devant le visible. Il n’y a pas d’écart devant le sonore. Le sonore est le pays qui ne se contemple pas. Le pays sans paysage. » Pascal Quignard, La haine de la Musique

Chez moi est son.

« C’est la voix de l’étendue qui parle aux ongles et à l’os.
Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur. » 
MichauxLa Ralentie

Chez moi est une voix.

Accueillir ces voyageurs contraints, ceux qui fuient la mort ou la misère, ça n’est pas partager une matière ou diviser un espace, c’est offrir un répit, un moment de silence relatif. Nous ne sommes pas maîtres de la production de ce silence, il ne dépend pas de nous, nous pouvons juste faire taire les idiots. Les frontières ne sont peut-être pas le réel ennemi. Le langage, ce lasso. Comme un mot enserre un bout de la vie pour pouvoir le brandir. Comme le langage qui dessine le tour de ce que l’on veut partager. Les limites sont aussi des outils, des ciseaux pour découper nos impressions dans la masse du monde, des ciseaux pour affûter nos idées afin qu’elles puissent mieux trancher le réel. Les frontières sont des peaux pour frissonner. Des outils pour partager et s’aimer.

Nous sommes les frontières. «C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, d’autre part le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté, ni de l’autre, je suis au milieu, je suis une cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je
 ne suis ni de l’un ni de l’autre…» Samuel Beckett, L’Innommable.

L’horreur c’est l’extension des corps au sol. Là où ils se croient chez eux les idiots, parce qu’ils en ont le titre de propriété au bout des doigts, que leur présence se compte en mètres carrés, en hectares, et parce que leur grand-père y est enfoui dans le sol, là, juste au bout de leurs pieds. Ces frontières-là ne sont plus des traces dans le sable pour dessiner, représenter, elles se veulent « réel ». Ces frontières-là, injustes et sanguinaires, déclenchent notre fureur. Lames de scie, elles coupent les membres, écartèlent les corps. Elles sont privilège, délimitent les possessions, les zones de non-partage, on les repousse pour gagner du terrain, coloniser, conquérir l’ouest, on les repousse pour extraire de nos corps plus de jus. Ces frontières-là, injustes et sanguinaires, déclenchent notre fureur. Ces frontières-là sont les jouets de despotes et de rois fous qui en remplissent leurs poches. Ces frontières-là sont les gribouillis d’enfants abrutis qui se pensent des génies.

Il existe un chez soi juste, fait de mémoire, de souvenirs et d’impression. Un chez soi, qui héberge parfois un bout de nos aïeuls ou qui les hébergera plus tard, mais il n’est vivant que partagé, traversé, rencontré, illimité, discontinu et fantasmé.

Notre chez nous se dessine au contact des étrangers, à leur approche, il émerge, il apparaît enfin.
 Il ne s’agit pas d’aider son prochain parce qu’il est proche mais justement parce qu’il est lointain. Nous n’aidons pas. Nous souhaitons l’étranger, nous souhaitons qu’il nous traverse pour fabriquer de nouveaux mots au canif, et mieux couper des noisetiers.

 Nous apprendrons ensemble à en garder trace.