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Le corps politique de la danse hip-hop

©Thomas-Bohl, Danse des guerriers de la ville

Le corps est l’endroit où s’enchevêtrent l’intime et le politique entre l’expression des sentiments et l’incorporation des oppressions. Le « dedans » est une opération du « dehors ». Dans ces plis se logent les conditions sociales de production de la personne. S’il y a bien un espace où cette confrontation peut avoir lieu entre art et pouvoir, c’est l’espace public.

 

Entre ceux qui pratiquent l’espace et ceux qui veulent contrôler son caractère sauvage, inorganisé, improbable, ingouverné, non fonctionnalisé. Il n’y a pas de définition préétablie de l’espace public, sinon dans la manière de jouer sur le curseur entre liberté et contrôle.

Soumis au formatage de la convocation et de l’événementiel, plus les cultures urbaines, le street art  et autre art de la rue sont encensés dans le discours officiel, plus ils sont inféodés à l’idéologie consensuelle de l’« attractivité » et de la « reconquête » des territoires interstitiels ou délaissés, c’est-à-dire à la fermeture des derniers espaces de respirations de la ville, « à la grande entreprise d’uniformisation urbaine, de cadrage des usages dans l’espace public et de gentrification de quartiers populaires »[1].

Comprendre les enjeux actuels, c’est comprendre comment le corps réagit dans l’espace public. Est-il régi par lui ou au contraire ouvre-t-il un espace en se déployant à travers lui ? Cette immersion dans l’espace provoque une poussée politique d’une force esthétique dirigée de bas en haut égale au poids du volume déplacé. Ce théorème d’Archimède appliqué à tous arts publics, appelons-le poussée de « l’art à l’état vif »[2].

Une technologie du pouvoir s’est instaurée pour évacuer les indésirables, les gueux, les marginaux, les migrants, les révoltés, pour les rendre invisibles, pour les mettre hors de portée, hors société, pour exclure savamment et méthodiquement le corps de l’espace et infliger aux corps les contraintes de la servitude. L’exploitation économique commence par une coercition des corps. C’est une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements. La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps « dociles » ; elle majore les forces du corps en termes économiques d’utilité et diminue ces mêmes forces en termes politiques d’obéissance[3].

Un jeune noir ou arabe dans les rues françaises apprend très tôt à ne pas courir devant les forces de l’ordre sous peine d’injures et de poursuites, car si l’on court c’est que l’on fuit et si l’on fuit c’est que l’on est coupable. Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois sont morts d’avoir couru[4].

« Ne jamais courir, surtout la nuit, pas de mouvements brusques, pas de capuchon sur la tête, pas d’objet à la main, surtout brillant, ne jamais attendre des amis à un coin de rue, au risque d’être pris pour un dealeur, garder ses distances avec ceux qui pourraient vous juger dangereux sous peine de se mettre soi-même en danger[5] ». Ce sont des règles universelles de résistance dans tous les territoires ségrégationnistes de la planète[6].

La marche comme proto mouvement d’un état du monde traduit directement ce rapport politique. Une pensée du corps dans l’espace ouvre cette voie réflexive d’interroger son expérience en constituant le contre espace d’un labo in vivo des repliements et dépliements d’une forme corporelle et sociale.

« Pendant l’entre-deux-guerres des artistes afro-américains propose de nouvelles formes de danse cherchant à s’éloigner des claquettes des danses de revue, il commence à penser la danse comme un lieu de revendications sociales et raciales, de métissage, de mémoire culturelle et de représentation de la diaspora »[7] qui fit écho quelques années plus tard à la lutte pour les droits civiques, le mouvement Black Power et les luttes des minorités.

Tout processus d’oppression génère sa culture de résistance. Les luttes sociales se réinventent à l’aune du changement radical des rapports de production. Un acte libre et gratuit ne peut qu’interroger de par sa simple existence les conditions politiques d’émergence d’un espace public. C’est une manière de réaffirmer le caractère non-propriétaire comme espace du commun partageable. Un système à prétention totalitaire possède ses propres failles. La rue avec ses espaces insoumis et ses murs révoltés est une de ces failles spatio-temporelles. Par le fait même d’être à la fois le début et la fin d’un processus de marchandisation, elle provoque des tensions où se logent des pratiques spontanées et brutes d’hacking urbain selon les méthodes créatives de détournement et de la récupération à l’instar du graffiti[8] et du parkour[9].

La danse devient elle-même politique en dépassant l’emprise de la peur, en retournant ce par quoi la ville se refuse à la rencontre et à l’expression. Et tout d’un coup, ce corps invisible, refoulé, replié, relégué aux périphéries rythme le cœur des places. Cet acte fondamental d’appropriation de son espace vital recompose l’unicité de son parcours de vie.

La danse hip-hop est politique parce qu’elle restaure cette fonction critique dans la tension entre le proto mouvement du corps contraint et le méta mouvement des luttes d’émancipation. Elle se distingue en cela de la danse contemporaine dans sa forme instituée labellisée par le monde de l’art qui a perdu sa promesse émancipatrice, « un projet dont la faillite accompagne la fin des avant-gardes historiques et l’échec du projet révolutionnaire »[10]. Seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du spectacle. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps »[11].

Au rez-de-chaussée des villes, au plus bas des dalles et des halls, en tâtant la dureté des textures le mouvement tire sa force des matériaux disponibles, le béton prenant ici le rôle de la terre mère africaine. « En Afrique, la danse n’est pas séparée, elle fait partie intégrante du complexe vivant »[12].

Cette capacité à relier la terre battue et le bitume participe d’une médiation de la forme (l’expérience esthétique) avant une médiation de l’œuvre (l’expérience artistique). C’est ce qui a facilité la traversée des océans entre Afrique et Amérique, Amérique et Europe, Europe et Afrique. C’est ce qui a permis de transcender les cultures en dépassant la séparation entre un art de vivre et vivre l’art entre culture populaire et culture savante.

Ce n’est pas un objet d’art statufié qui prend sens dans le regard du public averti de « La » culture, mais des situations en mouvement d’un imaginaire instituant entre les hommes et le monde. Autrement dit, il ne peut avoir transformation sans relation entre forme et sens, matériaux et symboles. Sans l’irruption créatrice de cet imaginaire, la société n’existe plus dans ce qui fonde notre manière de vivre ensemble.

« En matière de création artistique, il importe essentiellement que l’imagination échappe à toute contrainte, ne se laisse sous aucun prétexte imposer de filière. Loin de notre pensée de vouloir ressusciter un soi-disant art « pur » qui d’ordinaire sert les buts plus qu’impurs de la réaction. Nous estimons que la· tâche suprême de l’art à notre époque est de participer consciemment et activement à la préparation de la révolution. L’artiste ne peut servir la lutte émancipatrice que s’il s’est pénétré subjectivement de son contenu social et individuel, que s’il en a fait passer le sens et le drame dans ses nerfs et que s’il cherche librement à donner une incarnation artistique à son monde intérieur »[13].

Mais une fois décrétée objet d’art, l’œuvre perd cette force médiatrice. Retrouver l’énergie salvatrice s’opère dans la confrontation aux matériaux. Se cogner au ciment cimente. C’est dans cette force structurante que naissent une conscience et des collectifs, un mouvement indiscipliné, sauvage qui s’invente lui-même ; c’est dans ce mouvement que s’exprime un désir irrépressible et spontané surgi de l’expérience innommable, intolérable des rapports de domination. Si les cultures urbaines sont nées du croisement entre l’art et le peuple alors elles ne peuvent exister que comme formes autonomes et subversives.

Elles perdent leur autonomie là où commence la définition de l’art et du peuple comme objet économique et sociologique. Existent-ils vraiment ? Certains disent les avoir rencontrés. Ne les croyez pas ou plutôt croyez en l’illusion de la réalité du peuple que procure l’art. « L’art est un mensonge qui dit la vérité en nous délivrant de l’illusion du réel »[14].

La folie de Charlie Chaplin disparaît lorsque le cinéma parlant devenu une industrie s’est mis à prétendre décrire le réel alors que le cinéma muet finissait en objet de curiosité et d’analyse. Sa force était ces zones d’ombre, le caractère irréel de ses personnages. Comme le déplorait Chaplin, « de nos jours on n’en sait trop sur les gens, il n’y a plus de place pour l’imagination, pour la poésie inhérente aux figures mythiques »[15]. Ces personnages n’existaient pas dans la vraie vie et pour cela pouvait dénoncer férocement les conditions de vie, jouer le facteur de chaos à l’intérieur de l’ordre établi, réussissant à créer leurs propres dynamiques auxquelles pouvaient s’associer les gens.

Alors, doutons lorsqu’on prétend décrire un peuple et un art hip-hop. Attachons-nous à une recherche qui se déjoue des représentations chosifiant le vivant pour mieux toucher la vérité d’un mouvement d’émancipation et de création, là où la danse de rue retourne l’enveloppe de la ville permettant à chaque passant pauvre ou non de projeter dans le clochard céleste l’âme révolutionnaire.

Que nous dit le danseur hip-hop ? « Puisque tu n’as rien, tu vas faire quelque chose de magnifique. L’art est au coin de la rue, il suffit d’avoir des yeux de poète »[16]. Ne croyez pas les commentaires paternalistes qui disent d’un ton condescendant qu’un chorégraphe est « issu du » hip-hop ou « issu de » la rue lorsqu’il accède au Saint Graal des scènes contemporaines. Le hip-hop serait digne d’intérêt non dans sa force éruptive, mais comme volcan éteint, esthétiquement domestiqué, policé une fois éliminé tout danger subversif.

« La danse est la danse. Un chorégraphe noir qui chorégraphie des ballets classiques sur des thèmes empruntés à l’Antiquité grecque n’est pas moi artiste qu’un chorégraphe noir dont le travail s’inspire du ghetto »[17]. « Issu de » rappelle constamment l’injonction faite aux arts considérés comme mineurs et a-historiques – puisqu’enfermés dans un passé dénué d’avenir – de s’ouvrir à l’art, le vrai, celui qui s’inscrit dans l’histoire et le récit national. Comme il est toujours rappelé aux jeunes « issus de » l’immigration trois générations après qu’ils ne seront jamais totalement français, qu’ils n’appartiendront jamais au récit collectif et doivent toujours faire la preuve de leur intégration comme manifestation de leur docilité.

Michel De Certeau appelait cela la « beauté du mort » où les arts et les cultures populaires deviennent attractifs qu’une fois éteints[18]. Chris Marker le confirme notamment à propos du pillage de l’art africain : « quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture »[19].

Mais l’émergence de formes brutes et singulières nous indique qu’« il se peut que, sur les ruines de la culture, une création d’art renaisse, orpheline, populaire, étrangère à tout circuit institué et à toute définition sociale, foncièrement anarchiste, intense, éphémère, dégrevée de toute idée de génie personnel, de prestige, de spécialisation, d’appartenance ou d’exclusion, de clivage entre la production et la consommation. Ce serait l’avènement d’un homme sans modèles, radicalement irrespectueux et par conséquent créateur »[20].

De l’art et du peuple lequel finalement manque le plus à l’autre ? Il est de bon ton, et plus confortable moralement, de prétendre que l’art manque au peuple. C’est ainsi que s’érige l’idéologie néo coloniale envoyant les artistes comme missionnaires civilisateurs au nom de la reconquête des territoires populaires. « On peut penser aussi que c’est le peuple qui manque à l’art, et c’est aux artistes alors de nous le rappeler, eux qui ont recours à son énergie, à sa créativité et à ses ressources, pour renouveler leur inspiration »[21].

La danse hip-hop reçoit l’injonction de s’ouvrir. « En distinguant art majeur et art mineur, la politique culturelle de l’État a contribué à maintenir les ségrégations culturelles. Elle a établi des échelles normatives de valeur fondées sur la notion vague d’« excellence », dont on peut se demander si elle relève du goût, nécessairement subjectif, ou d’un critère construit par l’esthétique et/ou l’histoire de l’art »[22].

Pourtant, loin d’enfermer l’art, le hip-hop et autre art populaire le libèrent du carcan qui le sépare de la vie. Ainsi la danse ne devient pas « art » une fois qu’elle monte sur la scène des théâtres contemporains, l’art existait dès les premières secondes de sueur jetée sur l’asphalte. Elle sera vivante tant qu’elle continuera d’introduire le corps pensant dans l’espace public.

Ce corps acrobate tel un Buster Keaton prend des risques. Parfois maltraité, parfois briser, « il est projeté avec fulgurance au travers des structures sociales, des mécaniques et des machinations de la société. C’est un corps jeté au monde, et dans le mouvement de sa projection il va précipiter, emballer le monde à l’échelle des grands espaces, de la ville entière »[23].

Dans le cercle hip-hop, dans ce jeu continuel d’appel réponse propre à toute forme populaire, le corps du spectateur est mobilisé, il est transporté, il devient lui aussi acteur de ces liaisons et déliaison sensorimotrice, il est projeté dans cette danse avec le monde.

En créant un nouveau cadre de réception, la danse hip-hop crée un environnement qui ouvre un champ de possibilités sans pouvoir présager de la forme d’apparition et de production des événements, rarement répertoriés dans les lieux dédiés à la culture qui qualifient l’œuvre en fonction des critères d’excellence artistique.

Mais comme le rappelle Jean Dubuffet « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle ».

Échapper à la catégorisation de la forme esthétique c’est d’une autre manière revendiquer l’expérience esthétique comme faisant partie du processus artistique et l’art lui-même comme bricolage assumé. C’est comprendre avant tout l’œuvre comme un principe d’accomplissement de ce mouvement. Ce n’est pas refuser une professionnalisation, mais indiquer que les modes de création, de transmission et de diffusion peuvent emprunter des chemins braconniers et, par conséquent, sa propre façon d’organiser, de classer, de hiérarchiser ses modes de validation et de jugement, distincts de ceux du monde de l’art.

Après tout on veut bien accepter de l’art contemporain qu’il développe des œuvres comme processus d’emprunts collages, réappropriation, transformation, rupture, renversement… Alors, la prise en compte de l’aléatoire dans l’œuvre, le dialogue ou la confrontation avec les matériaux bruts, la préférence du processus intuitif à l’ingénierie de projets, l’absence d’appartenance à une école, la revalorisation par le détournement des situations déclassées ou reléguées devraient être des critères tout aussi acceptables d’une mise en œuvre artistique que celle du milieu académique ou institutionnel.

Et si l’on refuse à cet art indiscipliné une autonomie, ce n’est pas pour des critères artistiques, mais politiques couvrant d’autres raisons économiques. Le refus de considérer l’art catégorisé comme mineur, minoritaire, voire communautaire, c’est lui refuser de se constituer comme forme sociale et culturelle totale, un « Tout-Monde »[24] dans sa diversité et son universalité.

À la brutalité du monde et des hommes ­répond l’art porté à mains nues comme une arme. Le collectif de femmes du New Dance Group affirmait dans les années 30 « dance is a weapon », la danse est une arme contre les puissants, une arme pour les dominés, une ­arme pour l’émancipation des masses. « Alors on va dans les usines, dans les bureaux, dans les rues, on enseigne l’art du mouvement ­libre, de l’improvisation aux danseurs professionnels comme aux amateurs, ­enfants, ouvriers ou secrétaires »[25].

Le corps politique de la danse et autre art dans l’espace public sont une guérilla en faveur d’un libre accès à l’espace et la culture. « Il est grand temps pour nous, dans la grande tradition de la désobéissance civile, de manifester haut et fort notre opposition à la confiscation de la culture publique par les organismes privés »[26]. Il nous faut nous emparer du savoir et tous autres matériaux utiles là où ils sont, les diffuser et les partager avec le reste du monde.


Hugues Bazin, Intervention à la conférence dansée, « Danse contemporaine, questions d’Afrique », 18 mars 2017, Morsang-sur-Orge (91) sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie (Val-de-Marne)


[1] Anne Gonon, « La ville a-t-elle définitivement dompté ses artistes urbains ? », in revue Nectart No 1, 2015.

[2] Richard Shusterman, L’art à l’état vif, La pensée pragmatiste et l’esthétique populaire, Ed de Minuit, 1992, Col Le sens commun.

[3] Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975

[4] À l’origine des émeutes de 2005

[5] Garnette Cadogan, « Être Noir dans la ville », Le Monde du 19/01/2017

[6] Sur l’humiliation et l’incorporation du pouvoir par le corps : Hugues Bazin, « Police des banlieues, contremaître du néo capitalisme », recherche-action.fr, 2017

[7] Claire Rousier, « Avant-propos » in Danses noires, blanche Amérique, Centre National de la Danse, 2008, p.5.

[8] Hugues Bazin,  « L’art d’intervenir dans l’espace public » in Territoires No 457, Adels, 2005, p.10-12

[9] Hugues Bazin, « Les arpenteurs ouvreurs d’espaces », revue Arpentages, 2013

[10] Thierry de Duve, « Fonction critique de l’art ? Examen d’une question », in C. Bouchindhomme et R. Rochlitz (dir.), L’Art sans compas. Redéfinitions de l’esthétique, Paris, Le Cerf, 1992

[11] Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Rivages, 2008

[12] Ric Estrada, « Three leading negro artists and how they feel about dance in the community » in Dance Magazine, vol 42, no11, 1968, p.60.

[13] André Breton, Diego Rivera, Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant, Mexico 25 juillet 1938

[14] Pablo Picasso, Cité par Florent Fels dans « Propos d’artistes », Bulletin de la vie artistique, juin 1923.

[15] Simon Backès, Chaplin/Keaton, le clochard milliardaire et le funambule déchu, 52’, MK2 TV, 2015

[16]  Bodan Litnianski, cité in Olivier Olivier Thiebaut, Bonjour aux promeneurs ! Sur les chemins de l’art brut, Editions Alternatives, Paris, 1996.

[17] Julinda Lewis William, « Black dance : adiverse unité », Dance Scope, vol14, no2, 1980, p.58

[18] Michel de Certeau, « La beauté du mort » in La culture au pluriel, Paris, Christian Bourgeois, 1974, (Points Essais), 1993.

[19] Chris Makher , Commentaires, Paris, Seuil, 1961

[20] Michel Thévoz, L’Art Brut [1975], Genève, Albert Skira, 1995.

[21] Jean Olivier Majastre, L’art, le corps, le désir. Cheminement anthropologique, Paris l’Harmattan 2008

[22] Jean Caune, « Culture administrée ? Art instrumentalisé ! », Revue Nectart No 4, 2017

[23]  Simon Backès, Chaplin/Keaton, le clochard milliardaire et le funambule déchu, 52’, MK2 TV, 2015

[24] Hugues Bazin « Art du bricolage, bricoleurs d’art » in Les cahiers d’Artes « L’art à l’épreuve du social », Presses Universitaires de Bordeaux, 2013, pp 95-113.

[25] Victoria Phillips Geduld, Dance is a weapon : le New Dance Group, 1932-1955, Centre National de la Danse, 2008.

[26] Aaron Swartz, Manifeste pour une guérilla en faveur du libre accès, Juillet 2008, Eremo, Italie

Police des banlieues, contremaître du néocapitalisme

Les derniers faits de cruautés[1] sous le couvert de contrôles policiers sont présentés par les commentateurs médiatico-politiques comme des actes individuels. Au pire, il suffirait d’extirper les brebis galeuses du troupeau pour que tout rentre dans l’ordre républicain.

Les « bavures » ne sont pas des dérapages individuels, l’humiliation est un système de domination. La police représente pour les jeunes de banlieue de la cité des 3000 à Aulnay (Seine-Saint-Denis) ce que furent les contremaîtres de leurs parents travailleurs à l’usine automobile d’Aulnay.

Les choix industriels de l’époque d’embaucher massivement une main-d’œuvre immigrée sans possibilité de formation et de promotion condamnent ces ouvriers à des bas salaires et des conditions de travail pénible. « On n’en pouvait plus, les ouvriers travaillaient plus et perdaient en salaire, ils étaient insultés » raconte Christian Bonin dans le film « Haya » (« en avant », en arabe) [2]. Jusqu’à 3000 ouvriers, sur un site qui compte alors 6000 employés, cessent le travail. Cette grève restera atypique : grève d’OS (ouvriers spécialisés), grève d’immigrés, grève pour la dignité avant toute autre revendication (grève de Citroën-Aulnay de 1982).

Les années 80 sonnèrent entre Ronald Reagan, Margaret Thatcher et François Mitterrand la fin dans les pays occidentaux d’un type de capitalisme industriel, l’installation d’un chômage de masse, l’avènement d’un capitalisme financier, la marchandisation de l’existence et le recyclage des idéologies soixante-huitardes dans l’économie néo-libérale. Ce sont les banlieues qui constituent alors les lieux de résistance.

Entre 1982 et 84, « les grèves menées par les ouvriers immigrés de l’automobile de la région parisienne posent la question du devenir d’un salariat particulièrement dominé et exploité, dans une industrie en constante restructuration »[3]. Les luttes sociales portaient autant sur le travail que sur le logement, les lois discriminatoires d’expulsion, les actes racistes. Les grèves sont l’occasion de libérer une parole muselée. Au-delà des revendications syndicales, la question de la dignité est omniprésente dans les paroles des OS, qui renvoie tant à la dignité en tant que salariés vis-à-vis de l’entreprise, qu’en tant qu’immigrés vis-à-vis de la France. Les quartiers populaires trouvent une certaine autonomie dans cette articulation entre luttes professionnelles et luttes des minorités. Une de ces expressions fut en 1983 la « marche pour l’égalité » qui s’achève par un défilé de 100 000 personnes à Paris et l’engagement du président de la république sur certains droits.

Le discrédit participe de l’arsenal répressif. Les rapports des renseignements généraux dans les luttes au sein des entreprises sont invoqués pour appuyer la thèse relayée pas les plus hautes sphères de l’État d’un « islam ouvrier sous influence extérieure » . Le traitement politique du conflit sous l’angle religieux inaugurait il y a 35 ans le discours islamophobe postcolonial et le clivage national/racial s’imposant aujourd’hui dans l’argumentaire de l’islamisation des ex-banlieues ouvrières. En même temps que le Front National engrange ses premiers succès électoraux en 83, le Premier ministre socialiste de l’époque, Pierre Mauroy et son ministre du travail Jean Auroux développent la thématique des « grévistes noyautés par l’intégrisme » : « les immigrés sont les hôtes de la France et à ce titre ont un double devoir : jouer le jeu de l’entreprise et celui de la nation »[4].

Si l’entreprise a disparu, le quartier la remplace dans l’injonction de docilité. Le contrôle qui s’opérait dans le rapport au travail s’étend dorénavant dans toutes les séquences de vie par la militarisation de l’espace. De l’exploitation ouvrière à l’asservissement des banlieues, les procédés sont les mêmes : c’est l’incorporation de la domination par les corps où le policier joue dorénavant le rôle du contremaître. Le quadrillage par les mouchards, la hiérarchisation parallèle, les assignations sans motif, les insultes racistes qui étaient le lot quotidien de « l’usine de la terreur » dénoncée par les ouvriers de l’époque sont les mêmes mécanismes qui opèrent maintenant dans les « quartiers de la peur ». Il est logique que les revendications résonnent de la même façon aujourd’hui. Les travailleurs immigrés demandaient le respect de la dignité, la liberté de parler, de s’engager dans l’organisation de son choix, d’être reconnu dans le droit de penser et de religions différentes, de cesser d’être traités comme des esclaves…

L’humiliation reste le support privilégié pour effacer le sujet dans sa qualité même d’être humain. « Elle est une forme intense, de souffrance psychique : elle dévalorise, méprise et met en cause le droit de l’individu »[5].  Chaque personne doit intégrer cette peur comme modèle comportemental de soumission indépassable de sa situation personnelle. En entreprise comme dans le quartier, l’humilié doit comprendre son inadaptation aux exigences du système. Le sentiment d’inutilité est la base même du totalitarisme économique, ce que Patrick Vasseur appelle « superfluité »[6], c’est-à-dire un système où les hommes sont superflus, atomisés dans une masse sans possibilité de se rattacher à une forme collective : un individu sans qualité, sans originalité, sans singularité, sans personnalité, un individu inférieur. À cette forme totalitaire correspond une humiliation radicale. Le manque de respect, de considération, le déni de reconnaissance viennent rappeler cette condition. La soumission des groupes passe toujours par la dimension individuelle. On isole pour cela l’individu, on cherche à l’atteindre par l’intime, là où s’abritent les sentiments les plus profonds d’existence de soi et des autres. On le réduit à un corps, on disqualifie sa vie par le vécu sensible de la douleur, de la dégradation.

Résister à cette domination, c’est analyser l’humiliation avant tout comme une question politique décisive. À cette dégradation individuelle correspond la détérioration constante ces dernières années des conditions socio-économiques dans les quartiers classés « prioritaires ». Alors que la situation de l’emploi semble se stabiliser sur le plan national, la hausse du chômage deux à trois fois supérieur dans les quartiers (indépendamment du niveau de diplôme) n’est pas une conséquence de la crise, c’est un choix politique. Plus les banlieues populaires apparaissent inutiles au développement du pays depuis la déstructuration du tissu industriel, plus le système répressif s’accentue, le contrôle s’opérant par transfert de la violence de la sphère de production à la sphère publique.

Cette domination basée sur une ségrégation territoriale et une discrimination ethno-sociale n’est pourtant pas audible dans le débat public. Elle est même devenue progressivement « acceptable » en se parant d’un alibi idéologique. La critique de classe laisse place à une approche culturaliste où le travailleur immigré devient le musulman et le jeune issus de l’immigration une racaille naturellement encline à la délinquance. Ce sont les thèses fumeuses de l’« insécurité culturelle » (peur du multiculturalisme, du « grand remplacement »), la thématique de la « reconquête des territoires de non-droit », la reformulation d’un récit national excluant l’apport des immigrés, l’instrumentalisation de la laïcité dans une racialisation des rapports sociaux, etc.

Les travailleurs de terrain ont pu constater ce pourrissement progressif caché par la logique technicienne de la « politique de la ville » qui finit d’étouffer toute velléité d’auto organisation du milieu associatif. Détruire les tours d’immeubles et rénover les façades n’ont jamais permis aux populations de mieux s’organiser en autonomie. Les modes de structuration anciennement liée aux luttes dans le travail ayant disparu, il n’est pas accordé aux révoltes le statut de luttes légitimes comme en 2005 (suite à la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois), systématiquement renvoyées à la case délinquance des « casseurs » et autres « réseaux mafieux ».

La perpétuation d’un état d’urgence débridant la violence policière et son détournement dans la répression du mouvement du printemps 2016 contre la Loi Travail ont eu pour effet inattendu de faciliter un rapprochement entre les différentes formes de luttes. Les primo-manifestants découvrent en « live » la technologie du pouvoir militaro-policier maintenant sous le joug les banlieues depuis des décennies et réciproquement les acteurs de banlieues découvrent à travers les réseaux sociaux les stratégies d’organisation et de rébellions mises en place par les mouvements autonomes.

La convergence des luttes souhaitée à l’époque ne s’est pas vraiment faite, car restant accolée au modèle de rapport au travail et de militance propre à certaines couches socioprofessionnelles. Les « Sans » se sont retrouvés cependant dans les cortèges de tête des manifestations et les AG d’occupation des places sans permettre vraiment aux quartiers populaires de trouver leur propre forme d’organisation. Le rassemblement le 11 février 2017 devant le tribunal de Bobigny et dans plusieurs autres villes de France en soutien à Théo L. a constitué peut-être l’un de ces points de convergence.

Alors que les flammèches d’une guérilla urbaine peuvent à tout moment provoquer un embrasement, l’émancipation des populations dominées passe par la possibilité de prendre le statut d’acteurs politiques comme à l’époque des luttes ouvrières dans l’industrie automobile. En s’affirmant comme référent à l’ensemble des mouvements, la périphérie devient centrale, condition nécessaire à une transformation radicale des modèles économiques et politiques. Les banlieues ne sont plus alors les « lieux du ban » assigné identitairement, mais les centres d’une intelligence sociale dans le partage des savoir-faire, l’autoformation réciproque, l’appropriation des lieux et des outils, l’émulation et la fierté collective… L’histoire des luttes montre que d’autres trajectoires collectives sont toujours possibles.

 

[1] Le 2 février, dans la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Théo L., 22 ans, est gravement blessé, violé par une matraque télescopique d’un policier.  Le 29 octobre 2015,  Alexandre T. a également l’anus  perforé par la matraque d’un policier municipal de Drancy (Seine-Saint-Denis) qui est jugé pour violences volontaires avec arme, le jeune homme a perdu son emploi et reste traumatisé, – Le 19 juillet 2016  à la suite de son interpellation, Adama Traoré, 24 ans, meurt dans la gendarmerie de Persan (Oise) dans des conditions non inexpliquées par les autorités… Sans être aussi dramatiques, les contrôles qui tournent mal sont monnaie courante. Trois points de suture au cuir chevelu, une dent cassée et un hématome sur le visage. C’est le bilan médical de l’interpellation d’Hicham, dans la nuit du 3 au 4 février dernier à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). Une plainte est déposée, etc.

[2]  « Haya », Réalisé par Edouard Bobrowski et Claude Blanchet, France, 1982, 60 mn

[3] Vincent Gay, « Des grèves de la dignité aux luttes contre les licenciements : les travailleurs immigrés de Citroën et Talbot, 1982-1984 », www.contretemps.eu

[4]  Frantz Durupt, « L’usine PSA d’Aulnay sous influence islamiste ? Un argument qui remonte à 1983 », Libération du 3 janvier 2017

[5] Claudine Haroche , « Le caractère menaçant de l’humiliation », Le Journal des psychologues, 6/2007 (n° 249), p. 39-44.

[6] Patrick Vassort, Contre le capitalisme. Banalité du mal, superfluité et masse, Le Bord de l’eau, coll. « Altérité critique », 2014

Révolution et contre-révolution à l’époque des tueries suicidaires

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Combattre le feu par le feu

Le renouvellement en quasi-simultanéité par le parlement de la procédure du 49.3 sur la loi travail et de l’état d’urgence sur une période de 6 mois n’est pas dû au simple télescopage d’un calendrier dramatique, c’est la nature même de cette concomitance qui conduit à des conséquences dramatiques.

Néolibéralisme et terrorisme n’ont que faire des nations et se nourrissent de la décomposition de leur société, seule une alternative au capitalisme débridé pourrait repousser l’obscurantisme. Aucune militarisation de la société et lois liberticides ne pourront étouffer l’idéologie terroriste parce qu’un feu ne peut être combattu que par un contre-feu de même nature. Seul un mouvement d’inspiration révolutionnaire peut aspirer l’oxygène d’une contre-révolution.

Une idéologie n’est pas qu’un corpus d’idée justifiant d’une réalité, cette activité théorique possède aussi une dimension performative, elle structure pour le meilleur ou pour le pire les fonctions de formation, d’encadrement, de programmation. Ces fonctions sont habituellement attribuées aux corps intermédiaires éducatifs, militant, politique, etc. Ces corps sont malades, car leur gouvernance institutionnelle s’éloigne du modèle démocratique sous les pressions d’une économie déterritorialisée défendant ses propres intérêts oligarchiques au détriment du pouvoir citoyen de se constituer comme acteur historique.

Le propre de l’idéologie néo-libérale est de ne pas apparaître comme idéologie en présentant la marchandisation de tous les espaces comme seule alternative plausible sous le couvert de la fin de l’histoire et des rapports de classes (le fameux slogan « There is no alternative » de Margaret Thatcher). Cette fausse-vraie démocratie est appelée aussi « post-démocratie » pour décrire un état intermédiaire qui n’est plus vraiment la démocratie tout en gardant l’apparence où les élites sous la férule des lobbies ou des groupes d’intérêt ont appris à gérer et manipuler les exigences  de ses électeurs.

Une post-démocratie penche naturellement vers une dérive autoritaire. Elle est confirmée ici par l’alliance objective du 49.3 imposant la loi travail et l’institution de la plus longue durée d’une situation d’exception dans l’histoire moderne de la France. L’état d’urgence est moins une opposition au terrorisme qu’une adéquation à l’ultralibéralisme.

La stratégie du choc

Cette résolution par implosion de la société ressemble à une attitude suicidaire puisqu’elle sape ses propres fondements démocratiques tout en réprimant les mouvements sociaux susceptibles de porter une alternative à la crise. Mais le principe même du capitalisme n’est-il pas de prospérer sur le désastre ? C’est une stratégie du choc comme en témoigne le conflit en Afghanistan, puis en Irak, puis en Syrie dont est issu directement l’État Islamique. Cet échec cuisant de l’option militaire américaine incapable d’endiguer les vagues terroristes a permis le renforcement des pouvoirs politico-économiques aux États-Unis alors que les lois du Patriot Act depuis le 11 septembre 2001 ont consacré la diminution des droits civils n’empêchant en rien la multiplication des tueries de masse sur le sol américain.

De même, le défilé du 14 juillet dans un détournement des symboles républicains ne consacre plus la prise du pouvoir du « peuple », mais cette emprise marchande dont l’armée est l’instrument. La politique interventionniste en Afrique et au Moyen-Orient ne se mesure pas à la promotion démocratique dans ces pays, mais à l’économie de l’armement dont la France est le principal exportateur mondial. Alors que sur le plan intérieur, la « lacrymocratie » (gestion des mouvements par les gaz lacrymogènes) et la médiacratie (gouvernement par l’opinion) conduisent à la crise des institutions démocratique et confortent la concentration des pouvoirs financiers et médiatiques.

À quelques heures d’intervalles ce 14 juillet le président de la République peut indiquer le midi la fin de l’état d’urgence et suite à l’attentat de Nice le soir sa prolongation, confirmant à la fois l’inefficacité du dispositif déjà pointée dans un rapport parlementaire et sa vocation instrumentale au gré des surenchères électoralistes extrêmes-droitières piétinant allègrement l’État de droit et la Constitution.

Ce hold-up mental avait déjà été tenté après les attentats de novembre 2015. Il s’appuie toujours sur la même stratégie du choc comme manipulation des masses. Sous les effets conjugués et permanents de la sidération, de la peur et de la compassion commémorative, nous devenons obéissants, plus enclins à suivre les leaders qui prétendent garantir notre sécurité quitte à restreindre nos libertés. Cette manipulation des représentations symboliques de l’unité de la nation s’incarne dans la figure du chef d’État paternaliste et protecteur.

Quand le PS condamnait l’instrumentalisation de la peur du terrorisme à des fins politiques

Il est alors d’autant plus instructif de revoir cette interview de François Hollande le 14 janvier 2008 par l’excellent John Paul Lepers. Alors dans l’opposition l’ancien secrétaire du parti socialiste critiquait l’instrumentalisation de la peur terroriste à des fins politiques par le gouvernement sous Sarkozy.

Morceaux choisis :

  • JPL : Est-ce que vous trouvez dans notre pays vous François Hollande que nos libertés sont en danger ?
  • FH : Je crois qu’au nom d’une cause qui est juste et nécessaire, lutter contre le terrorisme, on est en train de faire des amalgames et des confusions. C’est-à-dire, celui qui n’est plus dans la norme, qui peut avoir un comportement déviant, qui peut parfois même être au-delà de la loi, peut être assimilé à un terroriste, ce qui est une atteinte grave aux libertés.
  • JPL : Pourquoi le pouvoir politique fait cela selon vous ?
  • FH : Je crois qu’il y a d’abord une espèce de mouvement politique, c’est-à-dire donner le sentiment qu’il y a une menace et que le pouvoir y répond. Donc il y a une intention politique…
  • JPL : Pourquoi il invente alors le pouvoir ?
  • FH : Peut-être pour montrer une efficacité qui sur d’autres terrains, notamment économiques et sociaux, n’est pas forcément au rendez-vous.
  • JPL : C’est grave quand même vos accusations Monsieur Hollande !
  • FH : Je pense que c’est grave de mettre en cause des hommes et des femmes, et privés de liberté, les accusés de terrorisme.

C’était à propos de l’« affaire Coupat » ou « affaire Tarnac ». L’insurrectionnalisme est-il un terrorisme ? Les publications de cette mouvance résurgente sont versées au procès comme pièces à conviction.t Après 8 ans de procédure, le dossier se dégonfle aujourd’hui comme une baudruche et perd sa qualification de terrorisme malgré la décision du parquet général de se pourvoir en cassation.

L’ironie veut que cette même rhétorique de l’ultragauche soit reprise par le gouvernement Valls et on se demande bien pourquoi François Hollande ne lui a pas répété le contenu de son interview… Tout cela pour justifier l’instrumentalisation de l’état d’urgence dans son application répressive des derniers mouvements sociaux (assignation préventive à résidence, interdiction de se déplacer dans certaines zones, mise en garde à vue et inculpations sur simples présomptions, débridage des violences policières en guise de dissuasion à manifester, etc.).

On peut imaginer que le nouvel état d’urgence, rallongé et durci, ne manquera pas d’étendre cette répression dès la rentrée sociale à toutes les formes de mobilisation, occupation, manifestation. La tendance est de passer de l’état d’urgence à l’État d’urgence (avec majuscule), c’est-à-dire d’une situation d’urgence avec ses dispositifs d’exception à un État d’exception de type autoritaire (ce basculement peut se produire sans coup d’État intérieur comme en Turquie, simplement à l’occasion des prochaines élections de 2017).

Les occupants des places publiques ont été traités de « zadistes », les manifestants de « casseurs », des suprêmes insultes sans doute dans la bouche des accusateurs qui voient selon eux proliférer toute la racaille gauchiste, populaire, marginale. Les renseignements généraux ont même cru apercevoir l’ombre de Julien Coupat hanter les réunions (que ne ferait-on pas sans lui !).

Cette stigmatisation d’un mouvement protestataire jugé trop radical voudrait attiser les peurs en amalgamant résistance politique et terrorisme. Et si au contraire c’était lui le meilleur rempart contre le terrorisme ? Sa nature éruptive et situationnelle n’est-elle pas la mieux à même de déconstruire le modèle djihadiste ? Ce n’est pas dans les ZAD et l’occupation des places que se forment les apprentis terroristes, mais dans les fans zones morbides d’une logorrhée mondialisée.

Idéologie par capillarité

Alors qu’une vague d’attentat frappe la France et l’Allemagne ces derniers jours, les modes explicatifs restent inchangés. La notion de « radicalisation » employée à profusion n’a pas grand lien avec la compréhension de la radicalité et des processus en cours.

Soutenir que ces assassins sont des forcenés ou encore les soldats fous d’une armée ennemie ne suffit plus à comprendre un phénomène avant tout idéologique. Et si la série de tueries de la fusillade de Columbine en 1999 aux États-Unis jusqu’aux 77 personnes tuées en Norvège en 2011 par Anders Breivik n’étaient que l’annonce d’un terrorisme suicidaire répandu aujourd’hui sous la bannière de l’État Islamique ? Il est important de comprendre comme le soutient le philosophe italien Franco « Bifo » Berardi en quoi ces courants autodestructeurs ne sont pas éloignés.

Chacun y va de son sociologisme ou de son psychologisme dont la seule pertinence démonstrative est de se répandre dans les médias. Ainsi sort-on du chapeau la « radicalisation rapide » reprise par le ministre de l’Intérieur en mal d’interprétation justificatrice. Bientôt viendra la « radicalisation immédiate » achevant de décrédibiliser ce mode explicatif. En miroir les propositions de « déradicalisation » ne peuvent gagner en pertinence.

Il n’est venu à personne d’accuser de « radicalisation » le co-pilote de la Germanwings qui a volontairement crashé le 24 mars 2015 dans les Alpes un avion de ligne avec ses 144 passagers et ses 6 membres d’équipage. Personne ne semble avoir fait le parallèle sans doute parce qu’il était allemand et non musulman. Comme le remarque un journaliste aux États-Unis « Les tireurs de couleur sont appelés terroristes et les tireurs blancs malades mentaux ».

Or, si nous nous situons uniquement sur le modus operandi, nous pourrions trouver des schémas concordant dans la construction de l’action du pilote de l’avion et du conducteur du camion du 14 juillet. Il est important de souligner qu’il s’agit toujours d’un suicide qui s’accompagne d’autres morts. Pour exercer leur violence, ils empruntent à un répertoire mental et comportemental disponible à une époque donnée.

Le débat qui s’est instauré au sujet du tireur « fou » de Munich le 22 juillet est aussi révélateur. Il est avéré qu’il a été fasciné par les tueries suicidaires et s’était inspiré d’un autre jeune allemand de 17 ans qui avait tué quinze personnes dans son ancien collège. Il n’a pas été possible d’établir un quelconque lien avec Daech ou une « radicalisation islamique ». En revanche toujours en Allemagne quelques jours plutôt le 18 juillet un jeune afghan attaquant à la hache les passagers d’un train s’est revendiqué « soldat de l’État Islamique ». De même, le 24 juillet toujours en Allemagne, un réfugié syrien meurt en provoquant une explosion devant un restaurant, le qualificatif d’attentat est retenu, son passé psychiatrique est proposé avant que l’on découvre qu’il a fait allégeance » au groupe djihadiste État islamique.

Nous voyons donc que la qualification de « terrorisme » n’est pas obligatoirement liée à la grandeur et la forme des crimes ni réductible à un enchainement de causalités lié au profil individuel de l’auteur, mais à la possibilité de raccrocher l’acte à une idéologie et une organisation.

À partir du moment où ce lien n’est pas avéré, il perd le qualificatif. On peut poser l’hypothèse inverse que toutes ces tueries suicidaires aient un lien avec une idéologie, qu’elles s’en revendiquent ou non ; seulement il existe différentes couches plus ou moins apparentes. La couche daechienne étant une surcouche, la plus visible et la plus communicative. Fluide, elle agit sur la surface par capillarité ayant trouvé « l’astuce » religieuse pour pénétrer des couches plus profondes sans lesquelles elle ne pourrait se diffuser. Paradoxalement ce n’est pas les idéologies les plus visibles qui sont les plus dangereuses.

Capitalisme absolu

Quand Nicolas Sarkozy dit en réaction au dernier attentat à Rouen le 26 juillet « notre ennemi n’a pas de tabou, pas de limite, pas de morale, pas de frontière », nous pourrions parfaitement l’appliquer à une définition du capitalisme absolu qui ne reconnait aucune loi. Lui n’a pas besoin de communiquer, son idéologie pénètre au plus profond des corps, ses forces de destruction n’ont pas d’équivalent avec le terrorisme de surface et cause directement ou indirectement bien plus de victimes. Le monde de la finance et des multinationales suicident en masse au point que cela « devienne une mode » comme le disait si cyniquement l’ancien président de France Télécom. Une mode sans doute le suicide par milliers des petits paysans indiens couverts de dette par l’achat de semences OGM  Monsanto, etc., etc. Cette emprise idéologie s’incarne dans une profonde désespérance dépossédant la personne de la maitrise de sa vie. Le nihilisme suicidaire en est sa face obscure. Comprendre ces tueries comme processus systémique, c’est donc engager une réponse politique.

Daech peut faire beaucoup de mal, mais il ne peut détruire une société si elle-même ne porte pas ses propres forces de destruction. Ce que provoque Daech, ce n’est pas une « conversion » dont on sait qu’elle n’a pas grand rapport avec la maîtrise du religieux, mais une « autorisation », au plus précisément le déblocage d’un registre à un autre sans en avoir nécessairement conscience. Il n’est donc pas étrange que ces « conversions » de personnes non religieuses soient plus nombreuses dans les dossiers antiterrorisme que l’appartenance d’origine à une religion. On peut même concevoir que plus la personne est religieuse, c’est-à-dire détentrice consciente d’une couche idéologique structurante, moins ce basculement s’effectue. Et si l’option du fondamentalisme participe à cette surcouche qui favorise la bascule, les fondamentalistes ne sont rarement ceux qui passent directement à l’acte.

Il n’est pas non plus étonnant que ces forcenées appartiennent essentiellement à la gent masculine. Face à la dépossession d’un statut, sans incorporation de sa frustration dans une lutte de classe, soumis à la compétitivité exaltée par le monde libéral d’être le gagnant, l’individu à l’opportunité de n’être plus un « fou isolé », il devient l’élément (sur)humain s’emboîtant à d’autres éléments, un point référentiel d’un ordre s’opposant à un autre ordre, une compétition à une autre compétition, une performance à une autre performance. Cette autorisation à tuer permet de changer de statut.

Jean Rostand exprima simplement dans une maxime ce jeu des légitimités : « On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d’hommes, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu ». D’une manière plus prosaïque, les services secrets de tout temps ont utilisé ce jeu entre différentes couches idéologiques, retournant des individus « normalement intégrés » dans l’ordre établi pour en faire des espions dormants d’un ordre contre un autre. Ils leur offrent un répertoire d’action.

Ces registres de l’action structurés par couches sont aussi appelés en sociologie « pattern ». C’est par ce mode opératoire et non la biographie, la psychologie ou les croyances du personnage que l’on peut relier des actes apparemment sans rapports, se déroulant dans des zones socioculturelles éloignées. En revanche le fait qu’ils soient plutôt jeunes, voire très jeune est un indicateur de la perméabilité entre un horizon d’attente et la possibilité de s’approprier un kit idéologique clefs en main.

Théorie du drone

On aurait tort de réduire la toile internet et ses réseaux de sociaux à un support de prolifération. Ce n’est pas le web qui crée ces idéologies, ce sont ces idéologies qui épousent la forme réticulaire de la dématérialisation numérique. La restriction des espaces d’expression et les tentatives de contrôle ne peuvent que renforcer l’irradiation de la partie la plus obscure du web.

Qui va décider d’abaisser et selon quels critères le seuil de suspicion d’une dérive criminelle ? Les tentatives de profilage et de « dépistage précoce » non seulement se montrent inopérantes, mais particulièrement dangereuses pour les libertés individuelles, particulièrement si elles s’appuient sur des routines informatiques. La logique technicienne s’auto-alimente comme une force de production autonome, une entité spécifique découplée moralement de l’humain.

Comme un écran de fumée masquant l’idéologie profonde, répandre obsessionnellement la rhétorique du terrorisme n’est nullement un amalgame ou un dérapage verbal. Ce n’est pas une gradation supplémentaire sur l’échelle de la répression, mais une mise en condition d’un nouveau régime politique. Ce qui est nouveau, ce n’est pas la nature de l’ordre pénal, mais c’est de s’en passer.

C’est l’arbitraire technocratique de l’état d’urgence qui ne peut s’accomplir sans l’apport d’une logique technicien qui enlève tout libre arbitre aussi bien pour la victime que pour le bourreau. Les drones antiterroristes et les programmes fureteurs sur Internet obéissent aux mêmes algorithmes.

La théorie du drone décrit cette violence à distance, télécommandée, recomposant la notion de guerre en une « chasse à l’homme préventive ». Pour tuer ou faire consommer, il faut déterminer l’intention avant que l’acte soit commis en comparant votre comportement à un schéma type. Votre pattern virtuel vous colle à la peau de manière bien réelle.

Il s’agit bien des mêmes méthodes de schématisation qui gomment les aspérités et les singularités individuelles pour dresser des catégories qui deviennent des « publics cibles » au profit d’usages commerciaux ou sécuritaires.

Les ouvrages et les films d’anticipation ont été les mieux à même de décrire ce moment de suffocation où l’on découvre que notre réalité n’est pas la réalité, mais une construction de la technologie du pouvoir. Un peu comme une cage de verre où l’on pense être libre tant qu’on reste dans le périmètre attribué et contre laquelle on se cogne dès que l’on exprime quelque velléité d’une autonomie du mouvement.

Est-ce la radicalité qui nourrit le terrorisme ou au contraire une nouvelle forme de radicalité qui permettrait de le combattre en posant à la fois une rupture et un enracinement. Elle peut rompre avec cette phénoménologie du désespoir conduisant à la tuerie suicidaire, se déprendre du lien entre exploitation économique et système de répression qui affaiblit le corps social. Quant à l’enracinement dans des territoires autonomes d’expérimentation d’une nouvelle gouvernance, il serait la meilleure réponse à une virtualisation et une décorporalisation de l’individu économique globalisé qu’impose l’ultralibéralisme comme forme générale de la socialité.

Contre-espaces

Les partis politiques traditionnels se montrent incapables de capter et d’assimiler cette intelligence sociale des mouvements, intelligence qu’ils préfèrent sous-traitée auprès de think tanks défendant leurs propres intérêts de classe. Perdant leurs fonctions d’encadrement et de programmation, ils sont devenus de simples coquilles vides, écuries à candidat comme le dénonce certains démissionnaires.

Le pourvoir politique devrait accepter le frottement rugueux de ces contre-espaces. Une génération dans une autoformation réciproque expérimente des modes de gouvernance qui participent à une relégitimation de l’action politique.

Ces zones autonomes à géométrie variable, enracinées ou en rhizome, resserré ou en liens lâches, empruntent aux modes d’organisation et de propagation des réseaux déconcentrés horizontaux. Cette manière de faire archipel procède d’une culture transfrontalière. Pour cette raison ces acteurs sont les mieux armés pour répondre à la déstructuration implosive de notre époque dont se nourrissent aussi bien l’idéologie néolibérale que djihadiste. Pour cette raison également le logiciel nationaliste renvoie au passé et profite plus à la logique réactionnaire identitaire comme le démontre le Brexit qu’à la gauche radicale citoyenniste qui s’en inspire, de Mélenchon à Lordon. D’autre part, la notion de « peuple » cher aux populistes reste une catégorie unificatrice du pouvoir.

Ce sont dans les tous les cas des lignes de tension pour ne pas dire de fracture qui traversent les mouvements actuels. À la mondialisation du capital et de la terreur ne peut répondre qu’une forme à la fois transnationale et locale. C’est un dépassement des mouvements nationalistes et internationalistes du siècle dernier puisqu’il ne s’agit plus de compiler ou de fédérer les cadres existants, mais d’en construire de nouveaux entre globalisation de l’individu et implication territoriale.

La lutte des classes ne s’estompe pas, elle épouse de nouveaux contours. Ce qui se passe dans le monde numérique est un bon observatoire de cette lutte entre capitalisme cognitif, nihilisme fasciste et hacking libertaire.

On peut le transposer aux autres domaines de l’expérience humaine pour essayer de définir ce que serait une « politique de la multitude » renouvelant les traditions communistes et anarcho-syndicaliste révolutionariste. Les « lanceurs d’alerte » sont une autre expression moderne de cette dissidence. La résurgence de la notion des « communs » comme ressources partageables en accès libre entre l’économie privée et publique selon un modèle de gouvernance collective est aussi symptomatique de la recherche d’alternative.

Notre-Dame des Landes l’ingouvernable

Les « semailles de la démocratie » étaient l’intitulé des deux journées de forums-débats concerts du rassemblement annuel à Notre-Dame des Landes, 9-10 juillet 2016.

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« Non à l’aéroport, Le ciel nous appartient ! », lâcher de lanternes en hommage à Rémi Fraisse, 21 ans, tué dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014 par un gendarme, à Sivens.160710_ndl_10Déjà la convivialité et l’hospitalité d’un territoire autonome en démocratie réelle, le plaisir de venir à un rassemblement sans contrôle hormis l’aimable survol d’un hélicoptère de la gendarmerie.

160710_ndl_9Le « oui » à la pseudo consultation départementale n’a pas entamé les convictions, sans doute renforcées par l’apport des troupes blessées mais déterminées formées aux luttes contre la loi travail et confrontées à un arbitraire de même nature, celui du 49.3

160710_ndl_4Beaucoup de monde, beaucoup d’idées dans les forums et de paroles tendues sur la corde raide des chapiteaux.

160710_ndl_8Le sentiment qu’ici les bribes d’expériences et de luttes apparemment éparpillées participent sans l’obligation de la convergence d’un même récit collectif.

160710_ndl_3C’est quelque chose qui s’écrit, dont les auteurs anonymes deviennent les acteurs historiques d’un retournement du pouvoir et de ses appareils.160710_ndl_1Un petit coup de main au stand de l’association d’édition « A la criée »160710_ndl_7Le pouvoir régional et national qui rêve d’une évacuation musclée de la ZAD, avec recours à l’armée «comme au Mali» (dixit l’ancien président de région) devrait justement retenir la leçon du retour de bâton des zones occupées.

160710_ndl_5Même si la France à la fâcheuse habitude à l’intérieur comme à l’extérieur d’imposer la démocratie à la pointe des baïonnettes, les « semailles de la démocratie » poussent déjà. Il est trop tard, ces îlots font archipel, réduire une zone ne réduira pas le mouvement.

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Les « mains fragiles », mai 1968 – mai 2016

Deux films d’archives d’images documentaires à plusieurs décennies de distance mettent en résonance les années 1968 et 2016 et nous interrogent sur la place de l’histoire et de l’image dans l’émergence et la chute des utopies révolutionnaires. Le premier est d’un jeune réalisateur indépendant de 23 ans, avec le collectif Productions Nouvelles. Son montage « je n’invente rien, je redécouvre » de 4’23 met en relation des images vidéo des mouvements sociaux de 2016 et 2016.

Il s’est inspiré explicitement du film de Chris Marker « Le fond de l’air est rouge » (1977) dont il remonte quelques plans. Recycler un vieux film documentaire qui lui-même avait recyclé des archives est une manière de confirmer qu’une image n’est jamais un objet figé, elle peut se regarder à toutes les époques.

Ce film culte de trois heures de Chris Maker a été diffusé sur ARTE en 1996 en deux parties : sur la montée (« les mains fragiles« ) et la retombée (« les mains coupées« ) des mouvements révolutionnaires des années 60-70 sur le plan international à travers un enchaînement d’images dont le sens peu à peu se dévoile.

« On ne sait jamais ce qu’on filme » dit à un moment le commentaire, ce n’est que dans les après-coups que les images prennent sens.  Cette phase en terrible écho a été reprise pour titre du court film de Matthieu Bareyre et Thibaut Dufait à propos de violences policières sur manifestants menottés le 28 avril 2016 à Paris, Place de la République.

Le principe est que les images l’emportent sur le texte afin « de rendre au spectateur son commentaire, c’est-à-dire son pouvoir ». Le montage est en lui-même un commentaire à travers un collage kaléidoscopique. La voix-off en contraste, soutenue par un texte aiguisé nous engage dans cette narration. La mise en parallèle historique de ces deux films indique comment les luttes transforment les données politiques d’une époque. Déjà on peut remarquer d’étonnantes similitudes visuelles entre 1968 et 2016.

« L’histoire est comme Janus, elle a deux visages : qu’elle regarde le passé ou le présent, elle voit les mêmes choses » (Maxime Du Camp, Paris Tome 6, 1875). Est-ce que l’on doit comprendre que tout ce que « l’histoire pourra espérer de neuf se dévoilera n’être qu’une réalité depuis toujours présente ; et ce nouveau sera aussi peu capable de lui fournir une solution libératrice qu’une mode nouvelle l’est de renouveler la société » ? (Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, 1939).

6 mai 1968 Quartier latin : « Il y a une double erreur dans ces situations-là. L’État révèle tout d’un coup sa face répressive. Celle qui est plus ou moins diluée dans la vie quotidienne ; diluée aussi selon le quartier que l’on habite est le métier que l’on exerce. Mais là il faut faire peur, on sort sa police avec de tout nouveaux affûtiaux qu’on lui ne connaissait même pas. Parfait. Le manifestant de son côté comprend que l’État lui est apparu comme Bernadette la Sainte Vierge. C’est aussi pour lui une révélation. Dans certains cas extrêmes, il y a quelqu’un qui a le droit de décider pour lui sur quel trottoir il doit marcher et qui, s’il choisit le mauvais, a le droit de l’empêcher à coups de lattes. Donc, cette chose qui m’empêche de traverser la rue, c’est l’État. Mais alors, si je la traverse, si je fais reculer la chose, c’est l’État qui recule (Chris Maker, Le fond de l’air est rouge, 1977).

Les époques et les sociétés ne sont pas les mêmes, les mouvements ne sont pas comparables dans ce sens, mais les processus de confrontation à la réalité amènent toujours à une prise consciences politique, notamment comme nous l’écrivions à travers le rapport entre violence légitime et illégitime.

Voilà donc une génération en cours de rattrapage accéléré à l’école de la rue comme « 1967 qui voit apparaître une race d’adolescents assez étrange, ils se ressemblaient tous : semblaient doués d’une connaissance muette et absolue de certaines actions de certaines questions. Et sur d’autres ne semblaient pas savoir. Les mains très habiles à coller des affiches à échanger des pavés, à écrire à la bombe des phrases courtes et mystérieuses qui restaient dans les mémoires et cherchant d’autres mains à qui transmettre un message qu’ils avaient reçu sans le déchiffrer. Les mains fragiles, c’était marqué sur les affiches. Elles ont laissé le signe de leur fragilité sur une banderole : « les ouvriers prendront les mains fragiles des étudiants le drapeau de la lutte… »

Ces « mains fragiles » seront-elles « coupées » comme dans l’écrasement ou l’institutionnalisation des révolutions d’après 68 selon la conclusion de Chris Maker ? « Le système capitaliste et socialiste, ces deux formes de société sont périmées. On assistera à des structures nouvelles. Libérales, évolution de ces deux tendances. La réintroduction du profit et de la concurrence. Le rêve communiste a implosé, le capitalisme a gagné une bataille sinon la guerre. Ces hommes de la nouvelle gauche ont été entraînés dans le même tourbillon. Les staliniens et leur opposition sont morts avec eux. Ils étaient liés comme le scorpion à la tortue ».

Peut-être faut-il prendre le travail historique non pas comme une construction rationnelle, mais par son versant sensible comme le suggère Sophie Wahnich dans « Les émotions, la Révolution française et le présent. Exercices pratiques de conscience historique » (2009). De même, notre travail de recherche-action est en décalage avec les présupposés classiques d’une scientificité qui imposerait une mise à distance des situations selon une froide objectivation alors que nous plongeons délibérément dans les situations humaines complexes laissant toute sa place à l’empathie et à l’intuition comme appréhension cognitive de la réalité.

Le présent ainsi interrogé éclaire le passé. Ce sont les événements qui cristallisent des émotions en autant de matériaux d’un mouvement en construction dont nous pouvons présager la forme : insurrection, vitalités populaires, organisation éruptive, économie informelle, manifestations, expressions de la violence, espérance, solidarité spontanéité interclassique, formation réciproque, etc. L’histoire apparaît non plus linéaire, mais en de multiples ruptures, manière de déjouer la récupération des événements, l’accaparement mémoriel et le storytelling politique.

Cela offre la possibilité d’établir des correspondances inédites entre des faits éclatés dans le présent et le passé comme propose Damien Gurzynski dans sa compilation documentaire entre 1968 et 2016. C’est parce que justement il n’y a aucune logique historique à articuler ces deux événements éloignés, que précisément dans la juxtaposition, dans l’écart se loge un enseignement qu’aucun livre scolaire d’histoire ne divulguera.

Par ce chemin, se revitalisent des formes symboliques (le signifié) qui avaient été détachées de leurs forces transformatrices (le signifiant) sous l’emprise de la marchandisation des slogans et des images.
Espérons que cette initiative sera suivie d’autres comme l’a fait en son temps Chris Maker, travaillant sur ces « détritus » que sont les archives historiques qu’il a récupérées dans les poubelles des salles de montage, sur des bandes d’actualité, dans d’autres films, etc. C’est accepter et même revendiquer la constitution d’un corpus avec ses impuretés, ses raccourcis et ses lacunes.

Déjà, des groupes de recherche-action sont en train de se mettre en place au sein de Nuit Debout qui pourraient devenir autant d’espaces d’autoformation collective à travers la collecte de matériaux du passé et du présent, d’expérience vivante et de documents de façon à inventer des outils de réflexion et d’analyse critique dans une forme autonome vis-à-vis des modèles institués de production et de transmission de la connaissance.

2016_Les "Mains Fragiles", Mai 1968 - Mai 2016
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Le rapport entre violence légitime et illégitime, ferment d’une conscience collective

Dans ce rapport entre violence légitime et illégitime se joue la possibilité de quatre composantes d’une mobilisation sociale de faire leur jonction ou non : la classe ouvrière, les quartiers populaires, les couches moyennes précarisées et la gauche radicale. Cette jonction est apparue jusqu’à maintenant improbable, car ne s’appuyant pas sur un rapport social commun, notamment le rapport au travail.

Le but de la violence légitime est de faire apparaître comme illégitime toute opposition à sa violence. Ceux qui sont dépositaires de cette violence légitime sont les corps constitués de l’État, en l’occurrence la police et l’armée.

Ce qui s’est passé ce 1er mai à Paris est un exemple de l’utilisation de la violence légitime de manière illégitime.
Le rapport était à peu près d’un policier pour cinq manifestants pour le défilé du 1er mai de Bastille à Nation. Même si on peut discuter de la proportion de ce rapport, il n’en demeure pas moins que le dispositif mis en place n’était pas celui d’un maintien de l’ordre discret d’une manifestation, mais d’une militarisation de l’espace public. Entendons par « militarisation » non seulement la disproportion entre la partie armée et la partie civile, mais par le fait que la société civile dans son ensemble est considérée d’emblée comme hostile.

À partir de ce principe, l’objectif n’est pas de garantir la paix, mais d’organiser la violence. Avant même le départ de la manifestation à la place de la Bastille les policiers suréquipés étaient directement en contact avec les manifestants et verrouiller déjà toutes les rues adjacentes. Certaines de ces rues étaient occupées par des groupes spécialisés comme la BAC facilement reconnaissable bien qu’habillée en civil et qui étaient déjà prête à l’action.

La question n’était donc plus de savoir si l’affrontement allait avoir lieu, mais de déterminer le lieu de l’affrontement. La tactique est un moment donné de détacher la tête du corps de la manifestation, ceci pour en extraire les éléments les plus violents. Pour créer cette émulsion, la gent casquée montre ces apparats de manière ostensible comme pour mieux agiter un chiffon rouge dans un champ de taureaux. Il ne suffit alors de pas grand-chose pour déclencher l’étincelle. Une fois les premiers heurts constatés, les forces de l’ordre par les rues adjacentes coupent la manifestation en deux. C’était ici au niveau du métro Reuilly – Diderot à 400 m de l’arrivée à la Place de la Nation.
Comme pour un filet de pêcheurs, une nasse se constitue. Il s’agit alors de « traiter » cette zone qui dans le langage fleuri militaire veut dire écraser, annihiler en utilisant à profusion gazage et matraquage. Cette hyper violence doit apparaître comme la résultante d’une première violence. Dans un enchaînement imparable, la contre-réaction à cette violence permet ensuite des interpellations sous différents libellés qu’il sera ensuite difficile de contester.

Cependant ici ce dispositif n’a pas vraiment fonctionné pour deux raisons. La première est que le 1er mai est aussi une fête familiale et comme en témoigne la photo, le profil de ces « casseurs » peut être très étendu, des enfants aux vieillards… D’autre part et surtout cette fois-ci les syndicats officiels, sans doute au regard du contexte politique, n’ont pas accepté de dérouter le corps de la manifestation pour laisser fonctionner la nasse. Après un statu quo très tendu d’une heure où les manifestants criaient « libérez nos camarades » indiquant également par là une solidarité avec tous les manifestants quel que soit le degré d’expression violente, finalement les forces de l’ordre ont cédé et ont laissé rejoindre les deux parties où ces retrouvailles ont donné lieu à une scène de liesse étonnante. La manifestation a pu ainsi se dérouler jusqu’au bout à la place de la Nation. Ce qui n’a pas empêché quelques projectiles de voler à droite et à gauche.

A été déployé le soir pour boucler la place de la République le même scénario programmé. Un des prétextes fut la dégradation de la vitrine d’un magasin de sport. Cette fois-ci malgré l’intervention des conciliateurs de Nuit Debout le rapport de force était défavorable. Le dispositif était encore plus vicieux d’une certaine manière puisque les personnes se sont laissées refouler dans le métro pour ensuite être gazées et matraquées jusqu’à l’intérieur des couloirs. Sans doute cette nuit va représenter un point de bascule d’une manière ou d’une autre dans la poursuite de l’occupation de la Place et des stratégies à déployer.

Cette dérive sécuritaire est directement cautionnée par l’état d’urgence qui se pare d’un dispositif technique et juridique. Le pouvoir en place comme les partis politiques d’opposition usent et abusent de cet argument. Mais sa légitimation initiale liée à l’effroi des attentats s’effrite de plus en plus. Dès les premiers jours de l’état d’urgence, nous soupçonnions ses dérives (« Quand le terrorisme devient le meilleur allié du capitalisme »).

Sans doute la délégitimation de la violence d’État n’aurait pas suffi à donner aux différentes formes de mobilisation leur caractère éruptif quasi insurrectionnel si elles ne rejoignaient pas l’opposition à une autre violence plus profonde et insupportable, celle socio-économique dont la « loi travail » a réussi à symboliser toute l’arrogance oligarchique.
La militarisation du territoire, les quartiers populaires n’ont pas attendu l’état d’urgence pour se confronter à cette violence. De même les classes laborieuses n’ont pas attendu la loi El Khomri pour subir l’oppression des rapports économiques de subordination. Ce n’est pas non plus d’hier que la gauche radicale dénonce les rapports de domination. Enfin, les étudiants, les travailleurs intellectuels, artistiques et autres indépendants savent au quotidien ce que la précarisation induit.

Cependant, chacune de ces composantes ne peut à elle seule changer le rapport de force, étant séparée dans leur manière de vivre et de répondre à leurs conditions de vie. Paradoxalement, la double conjonction d’une délégitimation de la violence d’État et d’une violence économique, notamment à travers ces points de focalisation dans l’espace public peut constituer le ferment d’une conscience collective. C’est en cela que les « casseurs » ne peuvent être séparés sociologiquement du reste du mouvement quoi qu’en disent les médias mainstream et des intellectuels qui préfèrent préserver leur position dominante que d’assumer leur fonction critique. La manière dont cette rage pourra être réorientée en stratégie aura une incidence déterminante sur la suite du mouvement (« Agir en primitif et prévoir en stratège ») en offrant un point de référence entre les différentes luttes qui n’ont pas réussi jusqu’à maintenant à trouver leur traduction politique.

Nous n’en sommes pas encore à former ces fameux « Communs » (définis par Edwy Plenel et d’autres) qui pourraient structurer une nouvelle organisation économique et politique. Effectivement, ces Communs ne pourront pas se penser à partir d’une seule catégorie au risque de reproduire un schéma ethnocentré qui réduirait une transformation de la société à une lutte de champs tels qu’ont pu se laisser enfermer les corps intermédiaires (syndicats, partis politiques, associations, universités, etc.). C’est ainsi qu’ont pu prospérer les « penseurs » néoconservateurs et réactionnaires sur le terreau de décomposition de la gauche dont ils sont issus (Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff, Alexandre Adler, Max Gallo, Philippe Val, Élisabeth Badinter, etc.) érigeant en guise de pensée politique l’éthnicisation des rapports sociaux et ses dérives identitaires les plus inacceptables.

On ne peut s’opposer à cette contre-révolution intellectuelle que par une autre révolution. Elle ne s’obtiendra pas simplement en réunissant Nuit Debout avec les mouvements syndicaux ou les associations militantes de banlieue où les minorités actives basées sur la défense des droits : LGBT, genre, migrants, « sans ». Elle viendra dans la possibilité de chacune de ces composantes de se penser de l’extérieur dans sa capacité à être ou redevenir une forme instituante de la société. Bien qu’on puisse tout à fait la développer sans s’y référer, cette démarche d’auto-analyse n’est pas sans rappeler les courants de la sociologie radicale tels que l’analyse institutionnelle et certaines formes de recherche-action. C’est aussi une manière d’indiquer qu’un mouvement transversal se structure à travers une intelligence collective qui dépasse les disciplines et croise les savoirs.

Les situations éruptives permettent de déconstruire les formes constituées, mais les formes constituées permettent de structurer les situations transversales sans organisation. C’est bien dans la tension entre les deux processus, dans le mouvement des luttes que se forgera cette conscience collective.

Dans le jeu entre légitimation et délégitimations de la violence, la balance ne penche pas toujours du côté de ceux qui possèdent le bras armé comme en témoigne la révolution tunisienne. À la vitesse où se reconstitue une culture politique auprès de ceux qui étaient réputés n’en avoir aucune, le pouvoir en place aurait tort de miser sur une dégradation des relations sociales pour se maintenir, même s’il valide de fait aux prochaines échéances électorales le renforcement d’un pouvoir autoritaire.

Agir en primitif et prévoir en stratège

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« Agir en primitif et prévoir en stratège » (René Char, Feuillets d’Hypnos , 1946)

C’est une époque dominée par l’innommable, elle avale les mots comme un trou noir la lumière empêchant de nommer les luttes, renforçant le régime d’exception.

Un engagement ne se fait pas à l’abri du « Bien », mais au regard du Néant. De cet « inconcevable peuvent naître des repères éblouissants » nous dit René Char sous l’Occupation.

« Les résistants commencent à créer cet espace public entre eux où la liberté peut apparaître » confirme Hannah Arendt

Cela commence par « se tenir face à », « s’arrêter ».

Cela commence par des traces, car les traces indiquent le passage des routes braconnières.

Cela commence par le retournement des lieux pour en explorer méthodiquement toutes les échappées.

Cela commence par la déconstruction du politique et de l’historique pour que se dessine un nouveau récit collectif.

Cela commence par une autre écriture, à la fois dépouillée et complexe, radicale et rigoureuse, intimement liée à l’action et totalement poétique.

« L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant… Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas ».

Dénudés et délogés, sans héritage, sans tradition, sans équipement et sans préparation, primitifs et stratèges, revendiquons ce non-espace-temps comme culture de la brèche entre le passé et l’avenir.

Sur les tiers espaces

La revue Filigrane consacre un dossiers aux tiers espaces. Filigrane souhaite accueillir et favoriser les débats au sein de la communauté universitaire et artistique, renforcer les échanges entre les diverses approches de la musique et élargir la notion même de musicologie.

filigrane

n°19 | janvier 2016, Edifier le Commun, I

Tiers-Espaces

 

Hold-up mental

Nous assistons à une manipulation mentale utilisant le choc traumatique des derniers attentats pour anesthésier la conscience populaire. Les plus anciens d’entre nous se souviendront peut-être que le titre « Hold-up mental » fait référence au célèbre morceau du groupe de rap IAM [1] .

« Lourde comme le rythme qui m’accompagne13943429-720x485

Je lance l’ascension qui frappe sans palabre

Les incultes qui tentèrent de nous étouffer

Dans un ghetto où il est difficile de s’échapper

Car il est clair que l’ignorance est une énorme barrière

Un obstacle à l’évolution autre que guerrière

Mais je me suis un jour pris en main

Et suis parti en quête de précieux bouquins

[…] Vos exactions entraînent un verdict sans égal

Subissez à présent un hold-up mental »[2]

13943429Le hold-up mental dont parle IAM est une déconstruction du langage dominant opéré par le rap pour faire émerger un nouvel imaginaire émancipateur de sa condition sociale, notamment à travers la prise de conscience de l’accès à la connaissance comme outil de libération. Le but est d’opérer un choc mental par le flow (rythme des mots scandés), véritable « retournement de la tête » appuyé par la force métaphorique et allégorique du vocabulaire. C’est en fait la base du rap, qu’il est donc inutile d’appeler « hardcore », « social » ou « politique » sinon pour le distinguer d’une variante édulcorée reprenant dans une version stéréotypée et une visée commerciale (les deux étant liées) cette faculté de faire passer un message.

Le « hold-up mental » dont nous parlons aujourd’hui est exactement inverse de ce que voulait exprimer IAM. Ici, la « stratégie du choc » [3] est utilisée pour légitimer un état d’urgence et étouffer dans l’œuf le réveil d’une conscience politique, en l’occurrence la mobilisation de la société civile autour de la question du climat. C’est symptomatique d’un modèle de gouvernance qui, au lieu de faire confiance à la responsabilité citoyenne qui serait le meilleur appui aux négociateurs de la COP 21, préfère vider les rues des manifestants et déresponsabiliser ou infantiliser leurs encadrants pour que les chefs d’État puissent se réunir tranquillement.

Cela a commencé par le discours martial devant la Représentation Nationale, l’imposition du deuil et l’injonction du drapeau, enfin le discours aux Invalides sur « une génération devenue l’image de la France », n’autorisant qu’une seule vision de la société délégitimant toute analyse critique assimilée à du « sociologisme » ou de la « justification »[4].

Le détournement consiste ainsi à transformer le légitime choc émotionnel en légitimation d’un rapport de domination qui permet aux autorités, sans l’ombre d’un débat, de mettre en résidence surveillée des militants, d’interdire les manifestations puis les réprimer sous le couvert de l’état d’urgence. Des pratiques dignes d’un État autoritaire que ne renierait pas Monsieur Poutine.

L’alliance objective du système économique que nous décrivions dans un précédent billet[5] est renforcée par celle du système médiatique. La fonction première de décrypter la réalité a été dévoyée au profit d’une construction de la réalité. Il ne s’agit plus d’informer, mais de participer à une expérience commune cimentée par l’émotion, autre manipulation mentale qui n’a de seul but que vendre du cerveau disponible par effet de subjugation.

Ainsi est opposé de manière particulièrement perverse le recueil du deuil incarné par l’autel populaire érigé en mémoire aux victimes des attentats au pied de la statue de la Place de République à la violence irrespectueuse des manifestants sur cette même place appartenant pourtant au même peuple. Un simple décryptage des vidéos permettrait de comprendre comment une manifestation pacifique ce dimanche 29 novembre dégénère en affrontements par effet de nasse, vieux système par ailleurs utilisé par les forces de l’ordre pour séparer les « bons » des « mauvais »[6].

Les effets risquent d’être surprenants où ce gouvernement va finir par réussir en quelques jours d’état d’urgence à ce que n’a pas pu faire la gauche radicale en 30 ans, c’est-à-dire relier et renforcer un mouvement social au-delà de ses logiques groupusculaires.

[1] Hold-up mental (4’51), Akhenaton, Shurik’N / IAM, «Red, Black and Green » EP 1991, « Micro d’Argent » Album Edition limitée, 1998
[2] Lyrics complets ici – vidéo ici
[3] Voir l’excellente analyse de l’essayiste canadienne Naomi Klein.
[4] Michel Wieviorka, Terrorisme : pouvons-nous critiquer le discours officiel ?
[5] Quand le terrorisme devient le meilleur allié du capitalisme
[6] La police se lance dans le tri sélectif des manifestants et ici pour un récit détaillé de la manifestation